42 - Proposal

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27.05.2088 – Journal de Jenny

Déjà vingt-cinq longues heures que je suis entravée dans la même position sous le tuyau d'aération avec, comme seule ouverture vers l'extérieur, cette trappe grillagée.
Heureusement que je suis de petite taille. Si Oracio était humain, il n'aurait jamais pu tenir ici aussi longtemps vu sa corpulence.
J'ai les muscles endoloris, la bouche sèche et une affreuse douleur au dos et au ventre. Le fait de ne plus bouger me tétanise petit à petit. J'ai faim. J'ai soif. Je suis en sueur.
Dans mon axe visuel, je vois Xhang, allongé sur la banquette de sa cellule, gémissant de douleur et réclamant de l'aide. Oracio, lui, est hors de mon champ de vision, mais je suppose qu'il est toujours assis. Un soldat se tient devant les barreaux, imperturbable.
Au fond de moi, je le maudis, j'aimerais qu'il s'en aille, mais il n'en fera rien.
Ma cuisse droite, raidie par les courbatures, me fait horriblement souffrir. Je me fais violence pour ne pas me faire repérer.
Oracio a beau être un humanoïde, plus les heures s'écoulent, plus mon ressentiment envers lui augmente. C'est comme s'il avait abandonné sa mission. Condamnée à demeurer immobile et impuissante, cela me rend complétement folle. Je n'arrête pas de revoir inlassablement le film de ce sauvetage raté dans ma tête. Tout cela est absurde. Bien sûr que j'aurais été prise au piège dans tous les cas de figure. Ce qui arrive à Xhang est entièrement ma faute. Quelle idiote !

À force d'y penser, je sens ma tête tourner plus vite.
Mes forces m'abandonnent...
Soudain, un autre militaire fait son entrée et interpelle le premier.
— Bryna a retransmis les images des caméras de surveillance d'hier, cette pétasse est ici ! Elle s'est planquée ! Trouvons-la !
Trop tard !
Armes au poing, les soldats se dirigent dans ma direction. Cette fois-ci, il n'y a plus aucune issue.
Ils me voient et braquent leurs M16* sur mon visage.
— Sors de là tout de suite ! , beugle l'un d'eux en postillonnant.
Je serre les dents et me redresse péniblement tout en ouvrant la trappe. La douleur remonte de ma colonne vertébrale jusqu'à mes omoplates et j'ai grand-peine à me tenir debout.
— Mains sur la tête ! , rugit l'autre, le canon du fusil dirigé vers mon thorax.
— O. K.
— Tu vas nous suivre chez le colonel, tu as compris ?
Je hoche la tête pour dire “oui” tandis qu'ils me poussent brutalement vers la sortie. Ameuté par le bruit, Xhang me regarde, éberlué.
—J...J...Jenny ? , tente-t-il d'articuler, tu... Tu étais là depuis tout ce temps ?
Il a le visage tuméfié, les yeux gonflés, les lèvres en sang. J'ose à peine le dévisager.
— Ne t'en fais pas, tout va s'arranger, Xhang.
Oracio, lui, se tient dans un coin sombre de sa cellule. Il me tourne le dos.
— Tu es un lâche, tu as compris ? UN LÂCHE ! Dis-lui la vérité sur toi !
— Avance, garce !
La porte de la prison se referme derrière moi. Je sens mes jambes vaciller. Je boite.
— J'ai soif.
— Ferme-la et avance !
D'autres soldats m'aperçoivent et m'insultent. On m'emmène dans ce qui semble être une salle d'interrogatoire avec une vitre opaque. Une table et deux chaises. Tout semble épuré. Les soldats me forcent à m'asseoir.
Mains à plat sur la table et ne t'avise pas de bouger, me menace-t-il en quittant la pièce.
Je me tourne vers la vitre et m'examine moi-même. Les cheveux en bataille et la mine affreuse, je suis méconnaissable. J'ai cruellement besoin de... — Tiens, voilà pour toi, me lance le soldat en posant une assiette de riz aux lentilles avec du poulet, ainsi qu'un verre d'eau.
J'engloutis ce dernier cul-sec.
— Encore ! , je braille.
— Une minute, ho !
— C'est bon, Marques, je m'en occupe, dit alors une voix que je reconnais entre toutes.
Le colonel s'assoit en face de moi, une bouteille d'eau minérale à la main.
— Vous mourrez de soif, ça se voit...
— Oui...
Il me tend la bouteille dont je me saisis immédiatement. Sous son œil inquisiteur, je la vide d'une traite, manquant de peu d'avaler de travers. Ensuite, je mange mains nues, sans couverts.
Je n'en réclame pas non plus.
Je sais qu'il souhaite m'humilier pour ce que j'ai fait.
Il ignore qu'à cet instant cela m'est égal.
Il passe ainsi un long moment à triturer sa moustache de la main, ne boudant pas son plaisir de me regarder me salir, attendant patiemment le moment où je serai un peu plus réceptive aux questions en levant les yeux sur lui.
— Vous m'avez déçu, Jenny, lâche-t-il après un moment.
Je me rends compte que j'ai mangé trop vite. Une envie de vomir freine brusquement mon appétit.
— Hum... Venant de vous, je prends cela comme un compliment.
J'avale péniblement la dernière bouchée avant de poser enfin mon regard sur son visage.
— Vous valez mieux que ça, continue-t-il d'une voix monocorde, vous ne choisissez pas le bon camp en essayant de sauver ce terroriste. Contrairement à ce que vous pouvez penser, je suis de votre côté.
— Ah bon ? La dernière fois que vous m'avez vue, vous vouliez me faire taire par la force.
Le colonel sourit, révélant ses rides et un visage creusé par les années de service.
— Je devais faire bonne figure devant mes hommes, vous savez ce que c'est ?
— Non.
Il réprime son sourire. Je vais droit au but.
— Que voulez-vous, colonel ?
— J'apprécie votre cran, d'une certaine façon. Vous avez osé braver des interdits pour sauver ce misérable. Vous l'aimez ?
Je ne réponds pas. En vérité, je trouve ses questions embarrassantes.
— Dites-moi ce que j'encours, c'est tout ce que je veux savoir.
— Eh bien, vous serez renvoyée avec interdiction de travailler au sein de « Breath for Mars ». Un rapport sera rédigé pour la Commission disciplinaire et sera rendu public. Votre nom sera inscrit sur une liste noire et vos possibilités d'évolution de carrière seront réduites à néant. Vous savez, je connais bien votre famille et je suis convaincu que ce n'est pas ce genre de réputation que vous souhaitez lui faire endosser à votre retour. Que penserait votre père, lui qui vous voyait déjà promise à une brillante carrière en politique ?

Bien sûr, je n'ignore pas qu'en tant que sénateur du New Hampshire mon père connaît le colonel Williams, mais ce dernier n'a jamais été invité à dîner à la maison.
Je sais que ce ne sont que des connaissances, mais ces paroles ont le don de me troubler et je redoute de savoir ce qu'a bien pu dire mon père au colonel.
Ce dernier me toise du regard, sûr de son coup. Je ne baisse pas les yeux pour autant.
— Cela dit, il y a peut-être un moyen pour vous de réchapper à cette galère. Une dernière « chance », si l'on peut dire...
— Laquelle ?
— Travailler pour moi. Faire en sorte que cette mission soit un succès. Mes hommes vous ont retrouvée en prison et je suppose que vous y étiez déjà depuis un moment. Donc, vous avez parlé avec ce « Jonathan ».

— Certes...

— Vous savez maintenant qui il est vraiment ?
Il sonde mes émotions. Je ne bouge pas les sourcils.
— C'est un robot, il me l'a révélé.
Le colonel acquiesce.
— Comme quoi, nous avions raison de nous méfier de la technologie. Cette machine est un danger, et pas seulement pour cette mission. C'est la preuve irréfutable qu'utiliser à de mauvaises fins, la technologie est une arme dévastatrice. Un tel humanoïde peut ensuite créer un autre humanoïde plus intelligent que lui-même, et que se passerait-il alors ? Ce serait sans fin : le nouvel humanoïde pourrait à son tour créer quelque chose de plus intelligent encore, tout comme la machine suivante, et celle d'après, et bientôt l'homme a l'origine du processus ne représenterait plus rien. Mais je fais confiance à votre jugement. Vous êtes une femme clairvoyante et je pense que vous pouvez voir les évènements actuels sous un autre angle. Suivez-moi, j'ai une chose importante à vous montrer.

Il m'invite à me lever et nous quittons la salle d'interrogatoire.
— Vous n'êtes pas sans savoir que vous êtes dans l'aile sud du bâtiment B, une zone à l'accès restreint. Savez-vous au moins pourquoi ?
— Non, je n'en ai pas la moindre idée...
Le colonel se délecte de jouer à l'homme mystère tandis que nous arpentons un long couloir qui nous emmène au-delà de la prison. Les soldats que nous croisons sont plus qu'étonnés de me voir et certains osent interpeller leur chef :
— Mon colonel, avec tout mon respect, où emmenez-vous cette dissidente ?
— Mêlez-vous de vos affaires, soldats ! Je sais parfaitement ce que je fais ! Nous passons un portique de sécurité où le colonel se soumet à la reconnaissance oculaire. Puis, dans un sas, nous enfilons des charlottes en papier sur nos têtes ainsi qu'un masque couvrant nos nez et nos bouches et mettons des couvre-chaussures et des gants.
— Cette salle est décontaminée, précise le colonel en ouvrant la porte, rien n'affecte l'environnement.
La pièce est plongée dans le noir et je n'y vois rien. Le colonel appuie sur l'interrupteur et la lumière jaillit, révélant un spectacle qui me cloue sur place.
Une serre. Ici. Sur Mars.
Devant moi, se dressent pêle-mêle des plants de seigle, de tomates, de carottes, de cresson et de pommes de terre. J'en ai la bouche bée.
— Vous assez de la nourriture pour tenir quelques semaines, poursuit le colonel, entièrement cultivée ici et d'une croissance saisissante. Ce sont nos dernières récoltes. Elles datent de quelques jours à peine.
— Stupéfiant... Quel est le procédé que vous avez utilisé ?
Le colonel hausse les épaules.
— Je ne suis pas un scientifique, je vous le rappelle, mais dans les grandes lignes les équipes de Google ont réussi à mettre en place un écosystème viable en enrichissant le sol martien avec des légumineuses. Mais regardez ceci.

Il se met accroupi, remue la terre et prend une pierre dans la main.
—Tendez votre main.
J'obéis et il la dépose délicatement sur ma paume.
— C'est une pierre qu'un des clones a ramené du gouffre. Crachez dessus.
— Quoi ?
— Allez-y. Crachez dessus.
J'hésite un peu au début puis ma curiosité prend le dessus. À peine ma salive rentre-t-elle en contact avec la surface plane de la roche que cette dernière s'illumine de mille feux, donnant naissance à une plante qui croit à vitesse grand V et fleurit devant mes yeux ébahis.
— N'est-ce pas fantastique ?, acquiesce le colonel à l'affût de mes réactions, « toute la vie » contenue dans une seule pierre. Vous pensez toujours que Mars n'est pas viable ?

Je repose fébrilement la plante par terre, n'en revenant toujours pas.
— Comment est-ce possible ?
— C'est que nous essayons toujours de comprendre. Et je sais que vous brûlez d'envie d'en savoir plus.
— Ces recherches pourraient remettre en question les origines de l'Humanité, voire de l'Univers...
Le colonel sourit :
— Je savais que vous comprendriez, vous êtes américaine après tout. Est-ce que vous mesurez l'immense portée politique de ces découvertes ? Les enjeux sont énormes pour chaque pays qui participe au projet Genesis. Nous, les Etats-Unis d'Amérique, nous devons rester les leaders en toutes circonstances. Il en va de notre survie. Cette trouvaille doit rester entre nous, en tout cas pour le moment.
Je ne peux m'empêcher de faire la grimace.
— Ça y est, vous déroulez enfin le fil de votre véritable argumentation : le patriotisme avant tout et au détriment de tout le monde.

Le colonel fronce les sourcils et son tempérament éruptif refait surface.
— N'êtes-vous pas une patriote ? Une Américaine ?, s'insurge-t-il, l'avenir de notre nation se joue ici même !
— À d'autres, colonel... Vous ne me ferez pas avaler des couleuvres sur l'amour du drapeau et tout le toutim. Cette époque est révolue.
Piqué dans son amour-propre, il croise les bras, droit comme un I.
— Bon, laissons tomber les trompettes de l'hymne national et parlons concrètement, élude-t-il d'un revers de la main, je suis actuellement en pourparlers avec le ministère de la Défense pour l'ouverture prochaine du plus grand centre d'études et de recherches sur Mars des Etats-Unis. J'aimerais vous offrir un poste de responsable de département. Vous avez l'intelligence, les compétences et le caractère pour diriger votre propre laboratoire. N'est-ce pas là votre rêve ?
À ces mots, j'ai les lèvres qui se pincent.
— Vous allez rapporter des échantillons martiens sur Terre alors que Jonathan l'a fortement déconseillé ?
— Jonathan est un robot, bon sang ! Vous vous êtes laissée bernée ! Il vous a bien eue ! Bien sûr que nous allons ramener des milliers d'échantillons avec nous. Avez-vous la moindre idée de ce que coûte cette mission aux contribuables américains ? C'est la moindre des choses...
— On risque nos vies et...
— Foutaises ! Ce robot n'est qu'une marionnette entre les mains de son créateur.

— De quoi parlez-vous en le comparant à une marionnette ?

J'ai droit à un grognement poussif en guise de réponse.

— Alors ? Que pensez-vous de ma proposition ? C'est plutôt très avantageux pour vous.
— Je ne suis pas intéressée, désolée !
Je fais mine de m'en aller et le colonel me retient par le bras, soudainement très agressif :
— Si vous m'aidez, je ferai immédiatement conduire votre ami Xhang à l'infirmerie. Il se pourrait qu'il ait une hémorragie interne ou pire encore... Après tout, mes gars n'y sont pas allés de main morte avec lui. Il serait regrettable qu'il meure, n'est-ce pas ?
— Sale fils de pute !
A cet instant, la porte s'ouvre et c'est un Tim Carpenter furibond et flanqué d'un de ces clones armés qui fait son apparition. Nerveux, il tempête.
— Bon sang ! Que fait-elle ici ?

M16 : est le fusil d'assaut standard de l'armée américaine. Actuellement l'U.S. Army utilise la version A4

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