40 - Infiltration (2ème partie)

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06.12.2086 – Journal de Lisa - Mémoire retrouvée 60 %

Hélène fait craquer son cou alors que sous son œil aiguisé, un policier aux gants de latex est en train de m'implanter des micros.

— Ouvrez la bouche, s'il vous plaît, me dit-il en tenant une boite en métal dans la main.
J'obéis.
Le policier extrait une prothèse dentaire de la boite, si transparente que j'ai du mal à la distinguer. Puis il s'approche de moi froidement et met un doigt dans ma bouche.

— Ce sont juste vos molaires qui m'intéressent.
Avec une dextérité étonnante, il m'implante un mouchard en appuyant fort sur ma dent. J'ai un mouvement de recul.

— Ça pique un peu, non ? Mille excuses... , se contente-t-il de répondre avec un petit sourire en coin.
Je passe ma main sur ma joue, contrariée.
— Cela va nous permettre de tout entendre sans éveiller les soupçons, explique lentement Hélène, nous devons redoubler d'inventivité pour contrer les criminels. C'est la même sensation que pour un plombage. Ce n'est pas très agréable au début, mais on s'y habitue... Vous nous entendrez également. On pourra même se parler.
— Et pour ce qui est de « tout voir»?
— Là aussi, on a innové...
L'homme revient vers moi avec une seconde boite et l'ouvre. Dedans, deux lentilles transparentes baignent dans une solution désinfectante.
— Mettez ces lentilles, ordonne Hélène, c'est grâce à elles que nous verrons en même temps que vous. Elles sont munies de capteurs de mouvements et d'une caméra microscopique. Au début, vous aurez une petite gêne et l'envie irrésistible de vous frotter les yeux. Oubliez cette idée : dans deux heures, vous ne les sentirez même plus.
— Bien. D'accord.
Hélène s'approche de moi, l'air grave.
— Il est important pour moi de savoir si vous êtes opérationnelle et que vous avez la tête froide. Je ne veux pas que vous vous laissiez submergée par vos émotions. Le commissaire Belard m'a fait un topo de la situation. À sa place, je vous aurais déjà déchargée de cette affaire mais il a l'air de vous faire confiance alors je vais tenter d'en faire de même... Vous connaissez à fond votre nouvelle identité. S'il devient insistant sur votre vie, essayez de le ramener à ce qui nous intéresse : l'organisation de la Nueve à l'interne et votre désir ardent d'en faire partie.
— Très bien. Merci.
— Ne me décevez pas, agent Martos, ou je vous le ferai payer.
Elle m'avertit, me menace même. Je hoche la tête d'assentiment pour la jouer docilement.
Deux heures plus tard, nous voilà partis pour le lieu de rendez-vous. Hélène me demande de partir seule.
— Ne vous en faites pas, on ne vous lâche pas d'une semelle, me rassure-t-elle encore avant de refermer la porte d'entrée de la Dark Unit.
Je m'engouffre dans une voiture prêtée pour l'occasion et démarre. L'anxiété a disparu. Je me sens excitée et pressée de découvrir mon mystérieux contact.
La circulation est fluide. J'arrive rapidement près du parc Georges Brassens, à quelques pâtés de maisons de chez moi.
— Garez-vous là, c'est parfait, me dit Hélène dans la prothèse.
Encore une fois, je m'exécute sans broncher et sors de la voiture en direction du parc.
Celui-ci est peu fréquenté par ce temps. Il y a quelques H3G qui déambulent, sans doute autorisés à se promener seuls ici par les bonnes grâces de leurs maîtres.
Je marche au milieu des feuilles mortes qui craquent sous mes pas. J'entends Hélène donner ses instructions aux agents qui me suivent. Le banc est là, disponible, comme s'il m'attendait sagement. Je m'assois, lançant des regards furtifs à droite et à gauche. TheCreator m'avait demandé de faire mine de lire pour ne pas éveiller l'attention. Aussitôt, je m'empare d'un livre dans mon sac à main : Moby Dick. Je ne l'ai jamais lu et ce n'est pas aujourd'hui que ça changera. Je regarde subrepticement ma montre. Dix heures cinquante-huit. Il ne devrait pas tarder à présent.
Je dois rester concentrée et calme.

Quelques pages lues en diagonale et il est déjà onze heures cinq. Forcée de constater, qu'il n'est pas ponctuel Hélène râle. Je demeure silencieuse pour ne pas griller ma couverture.
Les minutes s'engrènent interminablement. Onze heures et vingt minutes maintenant. M'aurait-il oubliée ou se serait-il dégonflé ? J'essaye de comprendre ce qui se passe. Aurais-je raté un épisode ?
— Restez en place, Lisa, ne bougez pas, ordonne Hélène en remarquant mes légères gesticulations pour ne pas me transformer en glaçon, il doit sûrement vous observer au loin.
Je pense intérieurement la même chose.
Soudain, dans mon champ de vision, un SDF. Il vient vers moi en traînant légèrement la patte.
Lui aussi, il a une boite à la main.
— Étrange... Ignorez-le, dit Hélène d'une voix lasse.
— Lui ne m'ignore pas, je rétorque entre mes dents.
Il est maintenant à ma hauteur, à me fixer avec ses grands yeux embués et injectés de sang. Son odeur fétide de transpiration me répugne, mais je feins l'indifférence.
— J'ai... J'ai quelque chose pour vous, bafouille-t-il avec des effluves d'alcool dans l'haleine.
De ses doigts charnus, il pose l'empaquetage ficelé sur le banc et s'éloigne en claudiquant toujours.
— Que deux agents suivent ce clochard. TheCreator lui a certainement confié ce colis, il sait des choses, ordonne Hélène dans ma prothèse.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Deux agents sortent du bois et prennent le SDF en filature.
Je reste un moment immobile, ne sachant que faire.
— Qu'attendez-vous ? Ouvrez-le !, s'impatiente Hélène.
— C'est peut-être un piège...
— Allons, du cran ! S'il voulait vraiment vous tuer, vous seriez déjà morte.
Je défais donc le nœud et déballe le colis avec beaucoup de précautions. À l'intérieur, une montre High-Tech, une petite télécommande de contrôle d'objets connectés, illégale de surcroit et un mot :

« Attachez la montre à votre poignet et allumez-la. »

Je suis les instructions et un écran vert jaillit.
C'est un message vocal.
La voix est évidemment modifiée.
— Bonjour, je suis TheCreator. Comme tu as pu le constater, je ne suis pas venu au rendez-vous, et ce, pour une raison très simple : je connais ta véritable identité, Lisa...
Il connaît mon nom !
— Je vais jouer cartes sur table : je sais que tu as des micros sur toi. Il est inconcevable que nous puissions nous parler en l'état actuel des choses. Par conséquent, je vais te demander de retirer tous tes mouchards immédiatement. Une fois, cela fait, appuie à nouveau sur le bouton de démarrage de la montre et tu auras un nouveau message. Ce dernier s'autodétruira quinze secondes plus tard. J'en appelle donc à ta mémoire et à ton intelligence.
— Ne faites rien, agent Martos, aboie Hélène, il essaye de vous manipuler !
— C'est peut-être notre seule chance de connaître la vérité...
— C'est un piège, n'enlevez pas les micros ! Nous devons rester en contact pour obtenir des preuves !
— Vous l'avez écouté ? Il est au courant. Il ne fera rien si je les garde.
— Agent Martos ! Je vous le répète : ne f...
Nonobstant les ordres, je retire méthodiquement la prothèse, puis mes lentilles aux yeux. J'ai très peu de temps avant que les policiers qui me surveillent n'interviennent. Je mets à nouveau la montre en marche.
— Dans la boîte, tu trouveras une télécommande de contrôle d'objets connectés. Sers-t'en pour manipuler le drone au-dessus de ta tête et le faire tomber afin de l'endommager.
Soudain, un plan du quartier s'affiche en 3D.
— C'est ta position actuelle. À quelques centaines de mètres de là où tu te trouves, un homme est assis dans une voiture noire. Il t'attend. Si dans vingt minutes, il ne t'aperçoit toujours pas, il s'en ira et cette conversation sera notre dernière. Mémorise l'emplacement de sa voiture et jette la montre. Elle sera inutilisable. Bonne chance.
Je retiens mon souffle et me concentre sur le plan qui disparaît rapidement. Puis je me lève et me mets à courir alors que les deux autres agents sont à mes trousses.
— Agent Martos ! Arrêtez-vous !
— Arrêtez-vous, bon sang !
J'appuie sur la télécommande de contrôle d'objets connectés, la pointe vers le drone et le fait s'écraser sur l'un de mes poursuivants qui s'écroule par terre.
— Nom de dieu ! M'obligez pas à tirer sur vous, rugit l'autre en dégainant son arme.
Du tranquillisant ! Je me retourne. Il m'a dans son viseur. Je change brusquement de direction vers les arbres à toute vitesse. J'entends le sifflement d'une flèche passer juste à côté de mon épaule droite. Je me planque derrière un taillis.
— Je n'ai aucune envie de faire ça, mais vous ne nous laissez pas le choix !
Merde... Le deuxième l'a rejoint. Il fait chier ! Trouver une solution, vite !
Je lève les mains en l'air et m'avance vers eux, le visage contrit :
— C'est bon, je me rends ! Je me rends !
L'autre me braque toujours avec le pistolet à flèches tranquillisantes.
— Pas de geste brusque, agent Martos ! Vos mains derrière la tête !
— Je ne sais pas ce qui m'a pris, je... Je me suis laissée emportée.
— Je me rapproche inexorablement, tout en gardant son arme à l'œil.
— On vous comprend, mais ce n'est pas une raison pour faire n'importe quoi. On est en mission !
— On va devoir vous menotter.
Je leur fais face à présent, observant chacun de leurs mouvements et feignant d'être vulnérable.
— Je le sais bien. Vous ne faites que votre boulot.
— Retournez-vous, s'il vous plaît.
— Oui, je me retourne.
Au moment de tourner sur moi-même, j'envoie un violent coup de coude à la tête de l'agent de droite et désarme l'autre. Puis je les mets tous les deux en joue.
— Ne faites pas ça !
— Désolée...
Je tire sur eux deux fois et les envoie au tapis. Puis je balance l'arme dans un buisson et m'élance à nouveau vers la sortie du parc. Je pressens qu'Hélène a dû appeler les autres agents à la rescousse. Ils sont bien là, à quelques dizaines de mètres de moi.
— Arrêtez-vous !
Je quitte le parc, prends la rue opposée et cours à en perdre haleine alors que les flèches sifflent.
— Vous ne pouvez pas nous échapper !
Dans ma course effrénée, je bouscule un passant, traverse la rue au milieu de la circulation, manque de peu de me faire écraser.
— Attention, madame !, clame-t-on à mon encontre.
J'y suis presque, allez ! Où est-il ?
— Aïe !
Une flèche m'atteint à la jambe. Je tombe par terre en faisant un roulé-boulé juste devant le pare-chocs d'une bagnole et me cogne violemment la tête. Je me sens partir loin, très loin... Ma vision s'embue, mes paupières veulent à tout prix se refermer. Je sens de grandes mains m'empoigner et m'installer sur la banquette arrière d'une berline avant de m'effrondrer de sommeil.

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