32 - Lupi

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05.11.2087– Journal de Lisa

Je me débarasse du hoodie mais je garde le dossier. Je prends mes antalgiques. Mon cerveau essaye de se libérer des derniers résidus du serum. Ce n'est pas aussi simple. J'ai de gros vertiges positionnels. Je dois vite trouver un endroit où passer la nuit avant mon rendez-vous du lendemain. Je pense à mon indic de longue date, Kevin, dit le Marchand de sable, parce que c'est un arnaqueur et un escroc professionnel. C'est aussi quelqu'un d'assez fiable : je lui ai sauvé les miches durant un réglèment de comptes il y a deux ans de cela. Depuis, il se sent redevable envers moi. Direction le 18ème arrondissement. Celui-ci est devenu mal famé, infesté de dealeurs et de drogués de toutes sortes. J'arrive au seuil de l'appartement où vit Kevin et je sonne. Un H3G (Humanoide de 3ème Génération) m'ouvre la porte.

  • Bonjour, je recherche le Marchand de sable.
  • Bonjour, madame. Ce serait a quel sujet ?, répond le robot d'une voix polie.
  • Il me connait, il saura. Est-ce qu'il est là ?
  • Non. Il n'est malheureusement pas ici. Vous êtes ?
  • Je suis Lisa Martos, une amie. Est-ce qu'il va rentrer aujourd'hui ?
  • Lisa Martos... Effectivement, il rentrera.
  • Très bien je vais l'attendre alors.

Je détourne mon attention de l'humanoide quelques secondes, suffisant pour que ce dernier pointe un 11,43 mm colt sur ma tête.

  • Que faites-vous, putain ? Vous êtes un robot !

L'humanoide pose son index sur la gachette et presse légèrement.

  • Je ne fais qu'executer les ordres de mon Maitre.
  • Et les lois de la robotique ? Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger !

Le H3G reste de marbre.

  • Bordel ! Vous allez me descendre ? Vous savez ce qu'il en coûte de buter un flic ? Le dépôt direct !
  • Etes-vous réellement Lisa Martos ?
  • Mais oui !

L'humanoide fait une pause, m'observe, puis rengaine l'arme à feu.

  • Après avoir détecté les signes du stress dans l'intonation de votre voix et perçu l'accélération de votre rythme cardiaque, je conclus sans hésitation que vous me dites la vérité.

Je me redresse légèrement, partagée entre l'incrédulité et la colère. Le robot s'en aperçoit et tente d'apaiser la tension :

  • Je suis vraiment navré, madame. J'ai eu des instructions précises de la part de mon Maitre. Seules trois personnes peuvent être autorisées à le voir et vous en faites partie. Je devais m'assurer que vous étiez bien Lisa Martos avant de l'avertir de votre venue.

Il m'invite à rentrer. L'appartement ne paye pas de mine : pas de meubles, un papier peint décrépi par l'humidité et des fauteuils abimés. Une planque comme Kevin en a des dizaines dans la capitale.

Je ne détache pas mes yeux de l'arme à feu de l'humanoide qu'il remet prestement dans un tiroir.

  • Ne vous en faites pas pour le pistolet, il n'est pas chargé, dit-il d'un ton qu'il veut le plus rassurant possible, je suis effectivement incapable de faire du mal à un être humain. Vous ne couriez aucun danger.
  • Vous m'avez convaincue !
  • Le ton que vous prenez envoie le message contraire.

Je m'assoie dans un fauteuil, quelque peu excédée.

  • C'est de l'ironie, vous ne pouvez pas comprendre. Trop subtil pour vous.
  • Désirez-vous boire quelque chose en attendant l'arrivée de mon Maitre ?
  • Un jus...

Soudain, la vision du verre que le commissaire Belard m'avait donné ressurgit dans ma tête. Je me reprends :

  • Non, de l'eau plutôt, merci.
  • Bien, madame.

Trois quarts-d'heure plus tard, Kevin arrive comme si il avait le diable aux trousses.

  • Nom de Dieu ! J'ai cru que mon H3G me faisait une mauvaise blague mais non !

Il s'arrête brusquement et jette sur moi un regard étonné :

  • Tu es devenue blonde ?
  • Ravie de te voir aussi, Kevin.
  • Ca fait un bail. Tu as été suivie ?
  • Pas que je sache, pourquoi ?

Kevin met son blouson noir sur le porte-manteau, exhibant fièrement les nombreux tatouages qu'il a aux bras derrière son t-shirt blanc. Il est d'origine haitienne, grand et élancé et son sourire charmeur cache mal une nature rugueuse et sauvage.

  • Il y a une rumeur qui court dans la rue, comme quoi tu as viré terroriste et que tu as tous les flics au cul, dit-il lentement en retirant un sachet de cocaine de la poche de son pantalon, tu me permets donc de consommer ceci tranquillement sans me passer les menottes ?

Je croise les jambes et prends mes aises avec un sourire :

  • Je te laisse en paix si tu ne me poses aucune question sur le sujet.
  • 'Faut pas me le dire deux fois !

Il s'assoit près d'une sorte d'une table basse bon marché et commence à répandre la poudre blanche qu'il scinde en deux avec une vieille carte de tarot. Puis, à l'aide d'une paille, il penche la tête et commence à renifler la première ligne avec un vif mouvement de recul à la fin.

  • Mon robot t'a acceuillie comme il se doit, j'espère ?, plaisante-t-il en se tournant vers moi, les yeux exorbités et la poudre au nez.
  • J'ai cru que ce con allait me tuer.
  • Désolé, je dois être sur mes gardes. En ce moment c'est vraiment chaud. Des arrestations de partout, des flics de partout.... Paris ressemble de plus en plus à une poudrière. Les gens en ont vraiment raz-le-bol de toute cette corruption. Ca sent vraiment pas bon pour le business...

Je ne réponds pas tandis que le H3G lui sert une bière. Il renifle la deuxième ligne de cocaine tout comme la première.

  • Quel mauvais vent t'amène ?, demande-t-il, un peu ailleurs, après un instant.
  • J'ai besoin d'un lit pour la nuit. Je n'ai nul part où aller.
  • Tu as été lachée par les tiens, je sais ce que c'est. Entendu. Par contre il n'y a qu'un lit, alors...
  • N'imagine même pas me toucher. Je te tuerai sans hésiter.

Kevin sourit en levant les mains en l'air :

  • Relax ! J'allais dire que je dormirai sur le fauteuil et toi dans le lit. Ca ne me dérange pas. Il y a une douche sans eau chaude et quelques cochonneries à manger pour ce soir.
  • Parfait. Merci.

Je pose le dossier sur la table et commence à l'étudier minutieusement.

  • Qu'est-ce que c'est ?, demande Kevin en buvant sa bière au goulot.
  • J'avais dit pas de questions. Tu es beaucoup trop bavard.
  • Je risque quand même ma liberté à te laisser crécher ici.

Je soupire.

  • Il s'agit d'un dossier sur moi. Toute ma vie.
  • Toute ta vie ?
  • Oui, la DGSE me suivait depuis mon enfance. Des photos de ma mère, de mon père et de moi. Des documents intimes, des factures... Un paquet d'informations.
  • Pourquoi ont-ils fait ça ?

Je ne réponds pas et me replonge dans mes souvenirs en étudiant le dossier. Kevin remarque mon trouble.

  • Tu sais, j'ai fait ce que tu m'as demandé, dit-il d'un ton grave.

Je lève les yeux vers lui, intriguée :

  • Quoi ?
  • Tu ne te souviens pas que tu m'avais demandé un service il y a de cela quelques mois ?

Je pose ma main sur mon front en tentant en vain de me rappeler de quelque chose mais c'est inutile.

  • Je suis désolée, je ne me souviens pas...

Kevin claque des doigts. Le H3G se met en mouvement.

  • Oui, Maitre ?
  • Va me chercher le paquet destiné à Lisa.
  • Tout de suite, Maitre.

Le robot revient avec une petite boite cartonnée entre les mains et la dépose devant moi.

  • J'ai voulu te la donner plus tôt mais je n'ai plus eu de nouvelles de toi, dit Kevin lentement, j'ai ensuite appris que tu ne faisais plus partie de la police. Tu avais pris soin de ne pas m'en informer.
  • Je le répète, je ne m'en souviens pas... J'ai subi un effacement de mémoire partiel.

Les yeux de Kevin deviennent ronds :

  • Sans déconner ? La vache ! Tu es vraiment culottée d'avoir fait ça. Moi, je ne sais pas, j'ai pas confiance. Ca peut te foutre une tumeur au cerveau ou te transformer en légume ces conneries d'Effaceurs. Je suis déjà assez détraqué comme ça pour qu'on trifouille dans ma tête... Donc, tu ne sais vraiment pas ce qu'il y a dans cette boite ?

— Para nada*.

  • Tu m'as demandé d'aller chez le lieutenant Gilbert dans un but précis. Tu m'as payé d'avance, je ne sais même pas comment tu as sorti tout ce cash mais je n'ai pas craché dessus. J'ai trouvé ce que tu voulais chez lui. De quoi le mettre à l'ombre pendant très... Très... Très longtemps.

Il finit sa phrase sur un rictus triomphal. S'en est trop, j'ouvre la boite.

Stupeur. Des photos horribles ! Des dizaines de photos toutes plus sinistres et écoeurantes les unes que les autres !

  • Il y a quelque chose que j'essaye de capter, Lisa, continue Kevin d'un ton guttural, cet homme, ce chef de police irréprochable qui passe souvent à la télé... Quand je t'ai eu au téléphone tu en parlais avec une haine froide. C'est comme s'il t'obsédait littéralement. Pourquoi tu le détestes autant ?

Je suis complétement révulsée par les clichés, je détourne mon regard en refermant la boite.

  • Je n'en sais rien pour le moment mais je ne vais pas tarder à le découvrir...
  • Comment ça ?
  • Je retrouve petit à petit la mémoire. En tous cas, merci pour ce service.
  • Je t'en prie. Tu m'as bien payé pour ça et je suis le Marchand de Sable. Rien n'est impossible pour moi. Mais permets-moi de te mettre en garde : avec ces photos, tu tiens sûrement l'un des plus grands scandales au sein de la police judiciaire. Je commence à t'apprécier, ça me ferait de la peine de voir ton joli visage dans la rubrique faits divers.
  • Si je t'ai demandé ça, c'est que je sais parfaitement ce que je fais, non ?

Kevin me sourit puis se lève.

  • Je dois repartir, le business de la rue n'attend pas. T'as qu'à demander à mon robot de te faire un truc à manger. Je reviendrai tard.
  • O.K. Moi, j'ai de la paperasse à lire.

Kevin s'apprête à ouvrir la porte puis fait une pause et se tourne vers moi :

  • Tu sais, je ne te l'ai jamais dit mais la nuit où tu m'as sauvé la vie je m'apprétais à buter des mecs qui voulaient ma mort. Ils avaient été plus vifs cette fois-ci et avaient débarqué chez moi en trombe. Tu étais dans les parages. Hasard ? Coincidence ? Peu importe... Quelque part, tu m'as rendu un grand service en les abattant.
  • C'était juste de la légitime-défense.
  • Non, c'était un meurtre. Toi et moi on le sait. C'est comme ça que tu as obtenu le respect de la rue et que tu peux maintenant circuler librement dans cette putain de ville. Mais ça, je m'en fous...

Un silence songeur s'installe alors dans la pièce. Nous nous regardons sans rien dire.

— Merci. C'est ce que je voulais te dire, conclut enfin Kevin en refermant la porte derrière lui.

Le lendemain, 10h, cimetière Saint-Vincent. Le Marchand de Sable m'a gentiment offert un sac à dos pour transporter mon dossier et les précieuses photos. J'ai tenté d'échapper aux sbires du lieutenant Gilbert en faisant un grand détour par les rues les moins fréquentées. Est-ce que cela a fonctionné ? Je ne peux en être totalement sûre.

Le cimetière parait désert. Je marche entre les sépultures et les caveaux en essayant de me ressasser la dernière fois que j'étais venue ici. En vérité, je n'aime pas fleurir la tombe de mes parents. L'air grave, je m'arrête en face de leurs stèles.

Rodrigue Martos (2028-2066)

Sadena Martos (2030-2062)

Je ne peux m'empêcher d'être émue. J'ai beau être athée, je me dis que si il y a un Dieu quelque part et qu'il y a un paradis, peut-être m'entendront-ils à travers les cieux. C'est toujours mieux qu'utiliser le téléphone.

  • Maman, papa, je sais que je ne viens pas beaucoup vous rendre visite mais...(j'ai la gorge qui se noue légèrement)... Mais je tenais à vous dire que vous êtes toujours dans mes pensées. Et maman, je n'ai pas eu le temps de te connaitre mais papa m'a toujours dit que tu étais une femme formidable et exceptionnelle. Il disait que j'avais pris 90% de tes gènes et à peine 10 des siens, ce qui fait de moi quelqu'un de chanceux (Je ris toute seule). Papa, je... (Je deviens sombre) Je n'ai jamais compris pourquoi tu as voulu me confier à grand-père Georges. Je voulais rester avec toi et... Je ne comprends pas pourquoi vous ne m'aviez pas dit que j'avais un frère jumeau et que nous avions été séparés à la naissance. Je trouve tout cela tellement... Incompréhensible... Et cette histoire d'organisation terroriste dont tu serais la tête pensante... C'est tellement irréel... Pourquoi ?
  • C'est justement pour cela que nous sommes là. Pour vous donner les réponses que vous cherchez.

Je me retourne lentement, l'air grave. L'homme devant moi est grand et à l'air d'avoir une quarantaine d'années. Il revêt un complet italien noir avec une chemise blanche. Son visage est plutôt allongé, ses pommettes larges et ses cheveux bruns luisent à la lumière du jour. Il parait peu expressif et ses yeux bleus accentuent une allure froide.

— Je vous ai entendu approcher.

  • Bonjour, Lisa, dit-il très poliment, je suis Pierre Devos, ex-agent secret d'Interpole, chef des opérations militaires de la Nueve.
  • Vous me déclinez votre identité sans crainte ?
  • Je n'ai rien à vous cacher.

Il pose ses yeux sur les pierres tombales de mes parents.

  • Votre père est un héros. Il a beaucoup fait pour notre cause. Vous faire venir ici était symbolique. Je sais que votre mémoire a été effacée alors il est important de reprendre là où tout à commencé.

Il tend le bras en direction d'une voiture noire aux vitres teintées.

  • Nous ne devrions pas nous attarder. Les autres membres vous attendent.
  • Pourquoi je devrais vous faire confiance ?
  • Si j'avais l'intention de vous faire du mal je ne me serais pas donné la peine de me déplacer en personne.
  • Touché ! Mais je préfère vous prévenir, je reste sur mes gardes.
  • Je n'en attendais pas moins de vous. Allons-y.

Je m'engouffre dans la voiture. Le chauffeur, qui porte des lunettes noires et un costard, me salue.

  • Bonjour, madame. C'est un plaisir de vous revoir, dit-il avec un sourire.

Je suis de plus en plus intriguée mais je ne réponds pas. Pierre s'assoit près de moi. Le chauffeur démarre et le véhicule se met en branle.

Après un moment silencieux dans les rues de Paris, Pierre se saisit d'un ordinateur portable et se tourne vers moi :

  • J'ai un message à vous transmettre, me dit-il en me tendant le portable.
  • De qui ?
  • Votre père.
  • Quoi?

Je suis abasourdie. Je n'en reviens pas. J'allume l'ordinateur et une vidéo s'enclenche. C'est mon père.

— Bonjour, ma fille, commence-t-il, je sais que tout ce qui est en train de se passer peut te bouleverser mais je pense qu'il est en temps pour toi de connaitre la vérité (Il fait une pause et respire profondément). Si tu regardes cette vidéo, c'est que je suis mort. Mais c'est le début de quelque chose de grand. Laisse-moi juste tout t'expliquer...

* Pas du tout.

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Adaptation et réécriture d'une musique existante : The All Might Dubstep Rap par None Like Joshua
(Je ne suis pas propriétaire du contenu de cette vidéo, et n'ai pas l'intention de violer le droit d'auteur)
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Mister Writer
C'est l'histoire d'une discussion sortie de nulle part.
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