29 - Rationem

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07.05.2088 – Journal d'Oracio

Le bureau de Tim Carpenter commence à être une habitude pour moi. Jenny et moi sommes passés en quelques secondes de parfaits anonymes aux personnes les plus détestées de toute la base. Le colonel Williams se retient a plusieurs reprises de me casser la figure. Tout ça pour une simple phrase prononcée en public qui ne va pas dans le bon sens...
Soudain, il pose les poings sur ses hanches et nous fait face, l'air peu amène :
— Bon, maintenant que nous sommes seuls, pouvez-vous m'expliquer ce qui vous a pris de dire ces absurdités en pleine réunion ?
— C'est le constat d'un fait, répond Jenny qui ne se démonte pas, le principe de base de tout scientifique est d'avoir un esprit critique et d'analyser les réalités qui s'opposent à lui. Celle-ci en est une.
— Etes-vous consciente, madame, que les jours de l'Humanité sur Terre sont comptés ? Et je ne parle pas que du réchauffement climatique et tout le reste...
— Cela fait des années qu'on nous matraque le cerveau avec les dangers sur la santé, sur le déclin de l'oxygène, sur l'augmentation des catastrophes naturelles, la pollution... Donc oui, je suis au courant, les infos ne parlent que de ça à longueur de temps...
— Ce n'est pas du tout à prendre à la légère, madame. Si vous êtes climato sceptique que faites-vous sur Mars ?
— Je n'ai jamais dit une chose pareille !
— Le programme Genesis est censé être notre planche de salut à tous. Ce projet est beaucoup trop important pour être parasité par des esprits « subversifs ».
— Content de voir que vous avez enfin compris, intervient Tim Carpenter avec un sourire.
Jenny fronce les sourcils :
— Subversifs ? SUBVERSIFS ? On marche sur la tête...
— Dorénavant, je ne veux plus vous entendre contester les décisions prises en public, ni remettre en question le bien-fondé de notre présence ici.
Jenny serre les dents et croise les bras. Je me décide enfin à parler.
— Très bien, nous le ferons.
Ma co-équipière se tourne vers moi, interloquée :
— Jonathan, tu es sérieux ? Comment peux-tu capituler ?
— On n'a pas le choix, Jenny, c'est mieux comme ça.
Elle se lève brutalement et s'en va sans un regard envers moi.
— Pourrais-je parler à monsieur Couthenx en privé, s'il vous plait ?, demande Tim Carpenter au colonel.
— Du moment que je n'entende plus parler de lui ensuite, cela me convient.
Le colonel quitte la pièce à son tour.
Tim Carpenter m'observe. Il n'a plus l'air du tout amical envers moi. J'essaye de le dérider un peu.
— Est-ce vous voulez votre revanche aux échecs ?
Il ne répond pas et prend une pierre martienne entre ses mains.
— Don Sewn, pourquoi vous êtes venu ici, en vérité ?, demande-t-il froidement.
— Pour vous aider.
Il rit jaune et repose la pierre sur l'étagère :
— M'aider ? Vous pensez que vous m'aidez en ce moment ?
— J'essaye de vous prévenir du danger qui vous menace.
Les yeux de Tim Carpenter deviennent ronds :
— Un terroriste qui veut protéger les gens ? J'espère que vous plaisantez. Si vous et moi sommes devenus associés ce n'était pas pour que vous me protégiez, mais bien pour que vous m'aidiez à réussir à déstabiliser le système corrompu qui gangrène la société actuelle. Nous n'avons rien en commun et nous ne sommes pas amis.
Je le concède.
— Vous savez, je connais tout de vous. J'ai fait attention de regarder où je mettais les pieds en vous engageant. Et vous êtes loin d'être un ange. 2078, première cyberattaque d'envergure contre des multinationales du pétrole. Plus de dix milliards volatilisés en quelques secondes. Un coup de maître. Deux ans plus tard, l'Élysée. Piratage d'informations sensibles concernant les malversations de députés soupçonnés de corruption. Un scandale national qui a fait descendre les gens dans la rue. Vous êtes devenu l'ennemi public numéro un en quelques années. Fiché par Interpole, le FBI et que sais-je. Depuis, vous vous faites particulièrement discret. J'ai appris que l'argent dérobé avait été finalement redistribué dans les pays où le pétrole est extrait. Enfin, presque tout l'argent. Sept milliards précisément. Où est passé le reste ?
— Vous vous doutez bien que je ne vous le dirais pas, monsieur.
— Avec autant de passif sous le dos, Mars était un billet tout trouvé pour une retraite dorée, je me trompe ?
— Et même si c'était le cas, je suis ici maintenant, que vous le vouliez ou non. La question est de savoir quelles conclusions en tirez-vous ?
Tim Carpenter prend son temps pour me répondre :
— Je ne peux vous faire totalement confiance. D'ailleurs, comment le pourrais-je quand je vois comment Jenny vous regarde ?
— Jenny ?

— Elle en pince pour vous, ça se voit. Voilà que vous vous prenez d'amitié pour la fille d'un ami proche du secrétaire d'État américain. Étrange, non ? Est-ce que vous lui avez demandé de m'espionner aussi ?
— Tout ce qu'elle fait, elle le fait par choix, non par obligation.
— Épargnez-moi vos sermons. Votre mission est d'être l'amorce d'une révolution. Votre clone est actuellement en route pour la Terre avec un message précis : le monde vaut mieux que d'être dirigé par des hommes avides et corrompus. Dans sept mois, nous serons fixés. En attendant, Don Sewn, je garde un oeil sur vous. Nous allons poursuivre l'exploration du groupe et tenter d'avoir un vrai dialogue avec l'entité.
— Vous n'y pensez pas ? C'est une folie...
— C'est peut-être la plus grande découverte depuis que l'Homme a marché sur la lune et vous me parlez de folie ? De quoi —avez-vous peur ?
Vous devriez repartir tant qu'il en est encore temps.
— Tim Carpenter a un mouvement de recul et me jauge. Puis son visage s'éclaircit :
On n'y croirait presque !... Mais vous savez, je ne suis pas dupe. Je sais que vous manigancez quelque chose dans mon dos. Mes caméras ont filmé vos allées et venues dans la base. Je vais donc convoquer tout l'équipage qui est arrivé avec vous et nous n'allons creuser le fond de cette affaire. Il est évident que vous en savez beaucoup plus que vous ne le prétendez.
— Maintenant ?
— Exactement ! Et bien sûr, vous ne leur direz rien sur notre petit arrangement. Ray ! Arrêtez cet homme !
On me menotte les mains violemment.
— Vous faites une énorme erreur, je suis là pour aider.
— On veut tous aider. C'est sur la manière que l'on ne s'accorde pas.
— Mon père a créé ou inspiré tous les robots qui sont sur cette base, vous vous doutez bien que je sais de quoi je parle !
Alors que Ray est en train de m'emmener, monsieur Carpenter le retient par le bras :
— Attendez, qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
— Votre but est l'exploration du gouffre, non ? Si c'est vraiment ce que vous voulez, vous aurez besoin de moi.
— Besoin de vous ? Il y a des dizaines d'experts ici. Ils seront résoudre tous les problèmes.
— C'est faux. Mon père était quelqu'un de prévoyant. Il n'aurait jamais laissé autant de machines entre les mains d'un seul homme sans protéger ses arrières. J'ai étudié ses travaux. Il a fait en sorte que certaines tâches vous soient impossibles à réaliser, en tout cas dans le temps qui vous est imparti.
— Et je présume que vous êtes le seul à savoir comment nous sortir de cette situation critique ?
— Exactement.
— Bien, je vais faire semblant d'oublier qu'il s'agit d'un sabotage industriel et d'une haute trahison venant de votre père, mais le connaissant, je ne suis même pas étonné... Est-ce vous avez des notes laissées par lui avec vous ?
— Non. J'ai tout mémorisé dans ma tête.
Tim Carpenter lève les bras en l'air.
— Mais bien sûr, ce serait beaucoup trop simple, n'est-ce pas ?
— Je me protège aussi.
— Qu'est-ce qui me prouve que vous me dites la vérité ? Depuis le début, j'ai la désagréable impression que vous vous appliquez à saboter tout ce que j'ai accompli.
— Si je sabote le travail, vous n'aurez qu'à me descendre.
Tim Carpenter esquisse un léger sourire à cette idée mais je le sens quelque peu hésiter.
— Alors ? Qu'est-ce que vous décidez ?
Il me jauge puis fait un bref signe de tête à Ray.
— Tout ce discours est fort séduisant mais je crains que vous ne m'ayez pas convaincu, dit-il, je vais donc m'en tenir au plan de départ. Emmenez-le en cellule d'isolement et ramenez l'équipage pour interrogatoire.

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