28 - Arthropoda

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05.11.2087 – Journal de Lisa

J’ai la tête lourde, trop lourde. Maudite migraine… Une petite lampe de chevet est allumée… J’entrouvre doucement les paupières…

Premier constat : je suis ligotée à une chaise et du sparadrap muselle ma bouche. Second constat : je suis toujours chez le commissaire Belard. Je reconnais en effet le papier peint hideux qui tapisse les murs de son appartement. Je suis dans la chambre de réception.

Bordel ! À quoi il joue ?!

J’ai envie de me libérer, mais impossible, il a solidement scotché mes mains et mes pieds. Je tourne la tête à gauche puis à droite pour observer mon environnement proche et tenter de me sortir de ce pétrin. Soudain, je m’interromps. Je l’entends indistinctement derrière la porte. Il semble au téléphone et je ne parviens pas à tout entendre. Je concentre mon attention sur l’intonation de sa voix. Celle-ci semble étrangement calme, s’en est glaçant.

— Je sais ce que vous pensez, mais je vous garantis que j’ai la situation en main, lieutenant Gilbert. J’ai eu beaucoup de chance qu’elle soit venue à moi… Oui, elle est ligotée… Heu, dans une de mes chambres… Elle dort… Quoi ? Vous arrivez ? Mais ce n’est pas nécessaire, je la ferai parler… Laissez-moi juste vingt minutes avec elle et je vous promets qu’elle avouera tout… Bon, comme vous voudrez… Je vous dis à tout à l’heure.

J’entends ses pas qui se font de plus en plus distincts jusqu’à la porte. Il l’ouvre, m’observe et constate que je suis réveillée sans sourciller outre mesure.

— Bonjour, Lisa, dit-il d’un ton sinistre, content de voir que tu es enfin réveillée.

Il saisit une chaise et s’avance vers moi.

— Je suis désolé pour tout ça vraiment, j’aurais aimé que les choses se passent autrement, mais tu ne m’en laisses pas beaucoup le choix.

Son haleine pue l’alcool. Je sens la rage monter en moi. Ma respiration s’accélère.

— Je veux que tu me parles de l’organisation de Don Sewn. Je veux que tu me parles de La Nueve.

Il m’arrache le scotch de ma bouche d’un seul geste, me provoquant une vive douleur au passage.

— Bastardo ! Putain, mais qu’est-ce que vous faites ?

— Mon boulot de flic. Parlons-nous sans détour, tu veux ? Don Sewn a tué mon ami et je sais que toi, tu l’as aidé à s’échapper. Tu es une terroriste, Lisa, je n’ai donc plus aucune once de pitié pour toi. Maintenant, je veux que tu me parles des gens avec qui tu travailles. Je sais qu’ils sont rentrés en contact avec toi. Je veux que tu me dises où et quand se tiendra le rendez-vous.

— Vous êtes complétement malade ! Je ne vous dirai rien, relâchez-moi !

Le commissaire passe la main dans ce qui lui reste de cheveux :

— Tu ne sais pas ce que c’est, toi, de perdre toute raison de vivre. De n’avoir plus goût à rien. Ma femme et ma fille sont mortes et rien ne les ramènera. Ce boulot, c’est ma bouée de sauvetage. Et si je dois sacrifier notre amitié pour préserver ça, je le ferai sans hésiter.

— Vous êtes complétement à côté de la plaque si vous pensez que le lieutenant Gilbert vous donnera une promotion. Il n'en a rien à foutre de vous. Il n'en a rien à foutre de personne!

Le commissaire se lève et me foudroie du regard :

— Je veux les salopards qui ont eu Thomas et je les aurai, dit-il d’un ton péremptoire.

Je pressens une menace imminente et gesticule sur ma chaise.

— À l’aide ! Aidez-moi ! Aidez-mouchh….

Il me remet violemment le scotch sur la bouche.

— On n’a peu de temps avant que le lieutenant n’arrive. Sois coopérative, veux-tu ?

Il tourne les talons et en revient quelques instants plus tard, une petite mallette dans la main. Il la pose sur le lit et l’ouvre tranquillement devant moi. Il cache son contenu de ma vue, mais en penchant la tête, je distingue une seringue. J’aimerais pouvoir crier : “ Putain, vous allez faire quoi, là ???”, mais je ne fais que pousser des grognements rageurs et futiles. Le comissaire sourit, enfile ses gants de latex et se tourne vers moi, un garrot et une compresse imbibée d’alcool à quatre-vingt-dix degrés dans la main.

— Tu as compris qu’il s’agissait du serum de vérité, n’est-ce pas? ironise-t-il, ça ne t’est pas totalement étranger.

Je me secoue, mais il me maintient le bras droit et met le garrot en serrant très fort. Il regarde la veine qu’il va piquer puis applique la compresse avant de m’injecter la terrible substance.

— Voilà, c’est fini, dit-il avec un sourire satisfait avant de se lever.

Je sens ce poison courir dans mes veines jusqu’à remonter dans mon cerveau. Quelle saloperie !

Soudain, on sonne à la porte. Le commissaire, surpris de la rapidité du lieutenant Gilbert et de ses hommes, reste un instant immobile. Je me démène comme une furie en vain.

— Commissaire Belard, c’est David. Vous êtes là ?

À l’écoute de sa voix, je frissonne. David est dans le coup aussi ?!

— Ne bouge pas, ne fais pas un bruit, prévient le commissaire d’un ton menaçant.

Et il sort doucement de la chambre pour lui ouvrir.

J’essaye de réfléchir à la manière de me libérer rapidement. Je pense d’abord faire un maximum de bruit afin d’attirer l’attention de David, mais ma méfiance m'incite à rester prudente. Je tends à nouveau l’oreille. Je veux en avoir le cœur net. Le commissaire semble discuter tranquillement avec David. Je n’entends que des murmures. Je décide de me faire violence et commence à gigoter sur ma chaise. Je remarque avec bonheur que le commissaire a moins bien serré mon bras gauche. Je décide alors de tout faire pour m’extirper, quitte à m’arracher un peu la peau. Entre-temps, la voix de David semble s’être rapprochée. Le commissaire l’a donc invité à rentrer. Il est de mèche, la pourriture !

— Je m’inquiète pour vous, chef, vous semblez être paumé ces temps-ci. On vous voit moins au bureau.

— Je vais bien, je te remercie. Je passerai demain sans faute, mais j’ai à faire aujourd’hui. Merci d’être passé, David, ça me fait bien plaisir.

— Je vous en prie.

Putain, il n’est donc au courant de rien ! Quel soulagement ! Mais j’entends ses pas s’éloigner. Vite !

Après cinq tentatives, ma main gauche se détache enfin. Je ne perds pas une seconde et retire le scotch sur ma bouche.

— David ! Je suis là ! À l’aide !

— Putain de merde ! Lisa !

J’entends des coups de poings échangés, des meubles qui vacillent et craquent, des cris. Ils se bagarrent violemment. Je mords le scotch qui emprisonne ma deuxième main avec sauvagerie. Enfin, je m’attaque à mes pieds. J’entends toujours des coups. David semble prendre le dessus. Soudain, je n’entends plus rien. Plus que mon pied-droit, putain, vite !

Des pas se rapprochent au pas de course. Je suis aux aguets.

— Lisa ?

— David, je suis là !

Il ouvre la porte. Son visage est plein de bleus et il a la lèvre inférieure fendue, mais il n’est pas K.O. Il se jette sur moi pour me serrer dans ses bras.

— Bordel, qu’est-ce qu’il t’a fait? demande-t-il, secoué.

— Séquestration dans le but d’obtenir des informations.

— Quel enfoiré !

Je retire enfin mon pied du scotch et me lève maladroitement. David prend ma main et la met sur son épaule.

— Je vais t’aider à sortir d’ici, ne t’inquiète pas. Appuie-toi sur moi.

— Merci. Comment as-tu su que j’étais là ?

— Ton hoodie. J’ai mis un mouchard dessus.

— Tu as bien fait !

Nous traversons le couloir puis atteignons le salon où le commissaire gît sur le sol, apparemment hors d’état de nuire.

— Un uppercut du droit, se vante David devant moi.

Nous enjambons le commissaire. Tout à coup, David pousse un hurlement tétanisant et nous tombons à la renverse. Le commissaire vient de lui planter un couteau dans le mollet.

— Petit salopard, Lisa reste ici !, rugit-il en se relevant, le couteau ensanglanté à la main.

Je me redresse illico et fuis vers la cuisine. Il me poursuit en brandissant sa lame, les yeux exorbités et fou de rage.

— Lisa, dis-moi la date et l’heure du rendez-vous, c’est tout ce que je veux savoir !

Je tente de ne pas répondre et lui balance des casseroles à la tête, ce qui le sonne un instant. Je profite de son trouble pour le bousculer et cours vers sa chambre.

— Lisa !, crie David qui claudique vers moi avec difficulté.

— Va-t-en!

— Non!

Il se jette courageusement sur le commissaire et l’empoigne. Ce dernier ne lâche pas le couteau et ne semble pas prêt d’abandonner. Dans la chambre, je me mets à fouiller partout nerveusement. J’entends David se débattre. Le commissaire semble enragé. Enfin, dans la penderie, je trouve ce que j’étais venue chercher : son arme de poing dans son étui. Je m’en empare aussitôt et sors de la chambre. Je braque mon ancien mentor, qui s’en aperçoit et se calme aussitôt.

— Lâchez votre couteau tout de suite!

— Lisa, calme-toi, tu ne vas…

— Lâchez votre putain de couteau !

Le commissaire obtempère, laisse tomber sa lame et met les mains en l’air.

— David, ça va ?

— Je m’en sortirai.

— Ok, vous, dans la chambre.

Je ligote le commissaire exactement là où il m’avait séquestrée. Il s’obstine à me questionner encore pendant que je vérifie les liens sur ses bras.

— Lisa as-tu eu un message venant de la Nueve pour un rendez-vous ?

Je tente de ne pas répondre, mais mes lèvres bougent toutes seules.

— Oui. Ils m’ont contactée hier alors que j’étais à la bibliothèque. Ils…

— Lisa, ne lui réponds pas ! intervient David, il veut te faire parler, c’est tout !

Le commissaire le dévisage, piqué au vif :

— Petit, tu fais une grosse erreur en l’aidant. Tu as beau être amoureux d’elle, elle n’est pas ce que tu crouchhh…

Je lui mets le scotch sur la bouche avec fermeté.

— Je me venge, chef, ne m’en voulez pas.

— Bien, maintenant, partons d’ici, dit David en grimaçant de douleur.

— Attends une minute.

Je retourne dans la chambre du commissaire et en ressors avec le dossier de la DGSE.

— J’ai enfin ce que je veux.

On franchit la porte d’entrée. On entend des hommes dans le hall d’entrée. Je penche légèrement la tête et m’aperçois avec surprise que ce sont les hommes du lieutenant Gilbert.

Merde…

David se tourne vers moi.

— Tu dois t’enfuir, Lisa. Je ne pourrai pas te suivre. Je pisse déjà le sang.

— Je ne peux pas te laisser ici.

— Si ! Va-t-en ! C’est toi qu’ils veulent, pas moi. Passe par la fenêtre. Essaye de leur échapper.

— Putain…

— Ne perds pas de temps, sauve-toi ! Je vais les occuper un peu.

Il me repousse. Je m’enfuis en vitesse dans l’appartement du commissaire. Je repasse par la cuisine, ouvre la fenêtre, me penche pour estimer la hauteur. Heureusement, c’est le premier étage et un café est au rez-de-chaussée. Aucun agent en vue à priori. Je n’ai pas le temps de réfléchir outre-mesure, je me jette sur la devanture en tentant de ne pas perdre mon dossier et ne pas me blesser. Je tombe accroupie au sol devant des passants étonnés. Je mets rapidement ma capuche sur la tête, le dossier sous le hoodie et presse le pas dans la rue adjacente.

Merde ! Un agent…

Il semble qu’il accourt vers l’immeuble du commissaire. Je baisse légèrement la tête, il me regarde un instant puis s’éloigne sans broncher. La teinture blonde aura quand même servi ! Je m’évanouis dans la grande ville en pensant au mystérieux rendez-vous qui m’attend dans quelques heures et aussi un peu à mon pauvre partenaire.

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(Je ne suis pas propriétaire du contenu de cette vidéo, et n'ai pas l'intention de violer le droit d'auteur)
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