24 - Diffidentiae

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04.11.2087 – Journal de Lisa


— Oh, merde Lisa ! Tu m'as fait une de ces peurs ! Me surprendre comme ça alors que je sors de la bagnole !

— Je ne m'excuserai pas pour ça.

— Tu... Tu es devenue blonde ?

— On doit parler. Faites-moi rentrer chez vous et n'essayez pas de m'entourlouper en appelant des renforts, je connais toutes vos combines.

— Ok.

Le commissaire Belard ouvre la porte de chez lui prudemment et enlève lentement son manteau. Il semble très perturbé de me voir. D'une certaine façon, je m'en réjouis. Il m'invite à m'asseoir dans le salon, s'efforce d'être aimable.

— Tu veux boire quelque chose ?

Ma bouche sèche n'est pas en mesure de refuser cette proposition.

— Je prendrai un jus d'orange, s'il y en a.

Le commissaire me pose un verre plein sur la table. Puis il lance sa hi-fi et la musique de Beethoven bourdonne dans mes oreilles.

— Pas ça !

— Hein ?

— Je déteste Beethoven.

— Moi, ça me détend, Lisa. Et là, j'en ai besoin.

Il sort une cigarette de sa poche, la met entre ses lèvres et allume son briquet. Je le laisse s'empoisonner. Il prend une bouffée comme si c'était sa première dose de nicotine.

— Ils t'ont finalement relâchée, dit-il après un moment en me fixant du regard, j'en suis content, ils n'avaient rien contre toi.

Je fronce instantanément les sourcils.

— Vous rigolez, j'espère ? C'est vous qui m'avez arrêtée et donnée à eux.

— Je n'avais pas le choix, Lisa, je sais que c'est difficile à croire pour toi, mais...

— Vous m'avez arrêtée sans essayer de connaitre la vérité. Je vous ai toujours soutenu, même quand votre hiérarchie voulait vous virer. Et vous ?

— Je t'ai toujours couverte lorsque tu dépassais les bornes et ça plus d'une fois !

— Pourquoi m'avoir laissée tomber, alors ? Vous me croyez donc vraiment coupable ? Et la présomption d'innocence, vous en faites quoi ?

Il s'énerve.

— On a largement dépassé ce stade !

Je reste un instant impassible. Il sent qu'il vient d'en dire trop et se réprimande intérieurement. C'est exactement ce que je voulais entendre.

— Donc, vous en savez pas mal sur mon compte. Je suppose que vous avez lu mon dossier personnel avec le lieutenant Gilbert.

Le commissaire gesticule sur sa chaise.

— Oui, avoue-t-il enfin.

— Où est-il ?

— C'est le lieutenant Gilbert qui le détient, pas moi.

— Vous avez forcément une copie de ce dossier. Je veux cette copie.

— Écoute, je sais ce que tu essaies de faire mais avoir ce dossier ne t'aidera pas à retrouver ta mémoire. Pourquoi vouloir remuer la plaie ?

— Allez le chercher, je vous accompagne.

Le commissaire obtempère non sans rouspéter, pose sa cigarette sur le cendrier et fait mine de se lever pour aller dans sa chambre. Je ne le lâche pas d'une semelle.

— Tu sais, je connais le chemin, grogne-t-il, visiblement très vexé.

Il ouvre la porte de sa chambre et je suis surprise par le désordre qui y règne. Il y a une odeur d'alcool et de renfermé qui prend aux tripes, c'est révulsant. Des papiers trainent ici et là, des documents d'affaires résolues ou en cours. Tout ça est désordonné et brouillon, à des années-lumières de l'image d'éternel consciencieux que je me faisais de mon ex-mentor.

— Ne fais pas attention aux bouteilles par terre, me prévient-il en ouvrant son armoire.

— J'ignorais que vous aviez rechuté, chef.

— Laisse tomber, tu veux ?

Au bout d'un moment, il sort un classeur bien rempli et me le tend.

— Voilà.

— Merci.

Je retourne dans le salon et ouvre le classeur sur la table. En le feuilletant quelques instants, je fais un constat terrifiant : ma vie entière est scrupuleusement notifiée, classée et étudiée par la DGSE depuis que je suis toute petite. Il y a des photos de moi plus ou moins récentes, tous mes antécédents, mes dates d'obtention de mes diplômes, de mon permis, mon entrée à la police et... Mes liens familiaux. Je tombe sur une photo de mon père me tenant dans ses bras alors que je n'étais qu'un bébé. Je vois la seule et unique photo de ma mère. Je regarde le commissaire, partagée entre l'effarement la colère.

— Ce dossier a été monté bien avant le début de cette affaire. Pourquoi ?

— Je t'avais dit que ça ne te plairait pas. Tu es surveillée depuis longtemps et ça en grande partie à cause de ton père.

Il reprend sa cigarette et inspire pour une nouvelle bouffée.

— Vous étiez au courant depuis le début et vous ne m'aviez rien dit ?!

Le commissaire a le regard fuyant :

— C'est compliqué, explique-t-il, il m'a fait promettre de ne rien te dire.

— Qui ça ?

— Ton père. Tu ne le sais pas, mais lui et moi étions amis dans le temps.

Il se sauve dans sa chambre et en revient avec une photo.

— Tiens.

Je regarde mon gringalet de père et le commissaire Belard plus jeunes prenant la pose en treillis militaire comme cul et chemise. Au verso est écrit la mention suivante : service militaire, le 12/07/2051.

— Je l'aimais beaucoup, poursuis le commissaire, c'était un ingénieur brillant et quelqu'un que je respectais. Il savait que tu deviendrais flic parce que tu lui avais dit que c'était ton rêve quand tu avais trois ans. Je lui ai juré que si c'était le cas, je t'aiderais comme je peux pour que tu y parviennes et c'est exactement ce que j'ai fait.

— Donc, je suppose que mon entrée à la police a été orchestrée depuis le début et que donc, même cette affaire de meurtre sur l'ambassadeur français c'était voulu de votre part ?

— Ça n'était pas voulu, pas du tout. Ce n'est qu'après avoir analysé la clope par terre que nous avons appris que l'ADN récolté était le tien. J'ai essayé de te décharger de cette affaire, mais tu n'as rien voulu savoir. L'idée que tu puisses avoir un frère ou une sœur jumelle t'obsédait littéralement et a altéré ton jugement. Tu n'étais plus du tout objective.

— Je suis pragmatique, jamais je ne me saurais laissée manipuler sans rien dire. Pourquoi mon père était-il surveillé ?

— Parce que lui aussi, il a basculé. Comme toi. Il a voulu changer le cours des choses...

— De quoi vous parlez, chef ?

— Du programme Genesis, tu sais bien que ton père a fait partie de la première équipe. Il a ensuite démissionné de Google après une grosse mésentente avec monsieur Carpenter. Il est rentré en France et a sombré dans l'anonymat total.

— L'anonymat total ?

— Oui, enfin pas exactement... Il avait un projet fou. J'ai encore du mal à y croire...

— Qu'est-ce que c'était ?

Le commissaire prend sa tablette et tape H3G 1ère Génération. Il me montre l'image de la machine.

— Bah quoi ? C'est un robot. Celui-ci est le tout premier sorti en 2046.

— C'est tout ce que ton père détestait. Un robot, oui, mais un robot docile, inculte, sommaire.

Et il rajoute :

— Sans âme.

— Mon père était fasciné par les robots, je suis déjà au courant.

Les yeux du commissaire Belard étincèlent :

— C'était plus que de la fascination pour lui. Ton père aimait les Hommes, mais il ne les pensait pas capables de s'améliorer du point de vue de la morale. Cela lui posait un gros problème car il était profondément croyant, comme tu le sais. D'après lui, les pêchés étaient un poison impossible à retirer, sauf de la main de Dieu lui-même et seule une machine aux traits humains parfaits pouvait être notre planche de Salut.

— Un cyborg...

— En tout cas, quelque chose qui s'en rapproche le plus possible. C'est là toute la complexité de ton père. D'un côté, c'était un fervent catholique, de l'autre il jouait aux apprentis sorciers, prêt à remettre en cause la nature même de l'Humanité.Par conséquent, il savait que ce projet pouvait être mal interprêté ou lui valoir une surveillance rapprochée, ou même pire de la prison. Alors, il a décidé de t'épargner ça en t'écartant de sa vie. Il a préféré s'occuper de ton frère afin de te préserver de cette vie illégale. Il tenait à ce que tu vives loin de tout ça et j'ai juré de te protéger jusqu'à ta majorité.


J'ai soudainement une vive douleur à la tête et des vertiges. Tout l'espace s'embrume, tangue, se déforme.

— Lisa ? Ça va ?

— Je dois... M'asseoir... Mes... Réminiscences...

Je me sens basculer en arrière. Ma tête cogne brutalement le sol et les ténèbres me tendent les bras. Je distingue le visage flou du commissaire Belard sur moi. Je suis neutralisée.



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