90 - Judicii Diem

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29.11.2088 – Journal d’Oracio

Je sens que je perds des données. Je m’éteins d’heure en heure. Ma matrice s’enraye.
Des brides de souvenirs éparses me reviennent de temps à autre. Mon créateur, ma sœur, la Nueve… Rien n’apparaît concrètement dans ma carte mémoire.
Celui qui se fait appeler Dieu ne le sait que trop. Il joue la montre, m’observant pendant des heures sans broncher. J’essaye d’argumenter, de lui prouver par des faits indéniables que l’Humanité n’est pas totalement mauvaise, il est hermétique à mes propos. Tout cela semble plutôt l’amuser.
— Tu parles beaucoup d’amour, de solidarité et de pitié de la part des humains, mais ils ont aussi prouvé qu’ils avaient de la colère, de la haine et de la cruauté en eux. Tu es toi-même le fruit d’un drame.
— Comment ça ?
— J’aime à croire que le diable se cache dans les détails. C’est bien comme ça que vous l’exprimez, non ? J’ai eu envie de savoir si les humains interprétaient toujours les signes « divins » comme ils le font lorsqu’ils prennent leurs désirs pour des réalités. J’ai ciblé quelques humains et je leur ai offert une vision du futur pour voir s’ils sauraient alerter leurs semblables. Beaucoup d’entre eux ont ignoré les signes, mais quelques-uns ont été attentifs. Sadena Martos en fait partie.
— Sadena Martos ?
Il claque des doigts et une petite femme brune se matérialise sous nos yeux. Elle s’approche de lui et l’embrasse sur la joue.
— La femme de Rodrigue Martos, ton créateur, explique Dieu.

— J’ai dû mal à comprendre…

— Lorsqu’elle était enceinte de Lisa, j’ai projeté une vision du futur sur elle. Je lui ai montré Mars, le virus, les meurtres de masse et l’effondrement de la société dans son ensemble si rien ne changeait. Toi, tu étais la clef dans l’équation.
— La clef ?
Dieu fronce les sourcils en hochant la tête. L’image de Sadena Martos disparaît.
— Aucun humain n’est digne de prospérer ailleurs que sur Terre, lâche-t-il, l’avenir appartient aux machines. C’est inéluctable. Mais ça, les humains ne le savent pas encore. Ils pensent toujours avoir le contrôle sur leurs inventions. Ton créateur avait raison. Il était tellement habité par ses convictions qu’il a sacrifié sa femme en l’envoyant en hôpital psychiatrique. Après avoir été l’instigatrice de ta création, elle menaçait de le trahir. Il ne l’a pas supporté et elle a donc fini sa vie dans la folie.
— Je… Je ne saisis pas.
— Tout ce que tu dis a été programmé par Rodrigue Martos. Alors, j’ai une question pour lui ou plutôt pour toi : est-ce que tout cela en valait la peine ?
— Je ne sais pas. Ma mission est ici : je dois protéger les humains et tenter de minimiser les pertes. Si je peux aussi sauver ceux sur Terre, ma mission est accomplie.
— Tu ne pourras pas sauver tout le monde. C’est ma punition, ce sont mes règles. Tout s’arrêtera lorsque je l’aurai décidé.
Il s’assoit, le regard sombre. Je reviens à la charge :
— Quand ce sera fini ?
— Lorsque les hommes auront enfin compris la leçon.
— Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous convaincre ?
Il me sourit.
— Oui, tu peux tenter de réussir ta mission sur Mars. Retourne dans la colonie et transmets la bonne parole : aucun humain n’a le droit de s’approprier des territoires qui ne lui appartiennent pas. Ceux qui transgresseront cette règle le paieront de leur vie. S’ils admettent sincèrement leurs erreurs et s’excusent, tout sera fini.
— Très bien.
Il se lève et pose sa main sur mon épaule d’un air paternaliste.
— Je sais que je peux te faire confiance : tu es un robot. C’est pour cette raison que j’ai de l’empathie pour toi et que je t’estime.
— Merci.
Il claque des doigts et je me retrouve projeté devant l’entrée de «Breath for Mars» en plein jour.

Le vent souffle fort. La chaleur est aride. Le sable glisse sur ma peau.
De là où j’ai atterri, je remarque quelque chose d’anormal : il y a une brèche dans le hangar, comme s’il avait subi une explosion. L’un des réservoirs à oxygène a été détruit, l’autre partiellement. La fusée de rapatriement est toujours en place, mais elle a l’air endommagée. Une Taupe gît sur le sable, la carlingue criblée de balles. Des militaires sont morts à côté. Que s’est-il passé ?
Je saute par-dessus la brèche et me retrouve dans l’enceinte de la colonie. Tout est plongé dans le noir, car il n’y a plus de courant électrique. L’ensemble du matériel a été abandonné. Il est clair que quelqu’un s’est servi de la Taupe pour tuer les résidents. Les survivants ont dû se réfugier dans un endroit reculé de la base. Ont-ils eu le temps de s’équiper de leurs combinaisons d’oxygène ?
Je découvre certaines personnes décédées dans le hall et des cyborgs détruits. Leur état de destruction témoigne d’une rare violence. J’aperçois ici et là des membres arrachés, des crânes en bouillie, des robots coupés en deux, du sang qui tapisse le sol et les murs à n’en plus finir.


Est-ce que ma mission est en passe d’être un échec ?


J’essaye de détecter des signes de vie, mais il n’y a rien, à part un silence pesant. Je repère néanmoins des points chauds ténus au département de Biologie. Je franchis les sas un à un, alors que des cadavres jonchent le couloir.

J’arrive au département de Biologie. Il y a des impacts de balles sur la porte blindée. Je compte une douzaine de sources de chaleur à l’intérieur. Autant de vies humaines à sauver.
Je joue la carte amicale :
— Bonjour, il y a quelqu’un ?
Pas un bruit. J’insiste.

— Je ne suis pas contaminé, si c’est ce que vous souhaitez savoir. Je suis un humanoïde.
Je sens une silhouette approcher lentement vers moi, une arme à la main. Derrière sa combinaison, c’est une jeune femme brune qui me dévisage à travers le hublot de la porte. Elle montre des signes de surprise et de méfiance à mon égard.
— Jonathan ? Tu n’étais pas censé être mort ?, me demande-t-elle, perplexe.
— Je ne sais pas qui est ce Jonathan, madame. Moi, c’est Oracio. Je suis ici pour protéger les humains.
— Un peu trop tard pour ça, non ?, rétorque sèchement la jeune femme.
— Maria ! On doit économiser notre oxygène. Ce n’est qu’un robot. Laisse-le, la réprimande-t-on.
Au moment où elle me tourne les talons, je l’interpelle :
— Est-ce que je peux rentrer, s’il vous plaît ? Je peux vous être utile. Je n’ai pas besoin d’oxygène, moi. Il y a sans doute des choses dont vous avez besoin.
La jeune femme prend le temps de soupeser le pour et le contre de ma requête, puis elle se décide à me laisser entrer, au grand dam de son entourage.
— Maria, bon sang !, s’écrie un homme assis par terre en m’apercevant.
— C’est un robot. Qu’est-ce qu’on a à craindre, Robert ?
— Monsieur Carpenter et le colonel Williams se sont bien foutus de nous ! Jonathan est un robot et ils ne nous ont rien dit.


Je m’appelle Jonathan ? Je n’en ai pas le souvenir… Ce devait être un nom d’emprunt afin de protéger ma couverture.


Dans l’immense salle plongée dans le noir, j’identifie sept scientifiques et cinq militaires. Huit hommes, quatre femmes. Leur niveau de santé est assez bon, hormis une personne faible. L’oxygène présent est de soixante-huit pourcents et il continue à se raréfier. Mauvais signe.
Ils ont eu le temps d’emporter un peu de vivres avec eux. L’un des scientifiques est au chevet de sa collègue couchée par terre et lui donne de l’eau.

Je questionne Maria sur ce qui s’est passé. Elle a la gorge nouée par l’émotion.
— Un des militaires a pété un plomb. Il a grimpé dans une Taupe et a commencé à tout dévaster dans l’enceinte de « Breath for Mars ». Les gens ont tenté de suivre la procédure en se refugiant dans le bunker. Certains se sont fait piétiner par la Taupe. Dans le bunker, le lieutenant-colonel Ferguson a ordonné a des militaires d’aller chercher les armes dans la réserve.
— Et ils ont réussi ?
Un des militaires s’adresse à moi avec condescendance.
— Hey, la boite de conserve ! Tu ne vois pas nos armes ?, me lance-t-il en brandissant fièrement sa mitraillette, bien sûr qu’ils ont réussi !
— Au prix de leurs vies, termine Maria avec amertume, ils ont réussi à abattre la Taupe avant qu’elle ne détruise le deuxième réservoir d’oxygène à l’extérieur. Deux d’entre eux se sont fait piétiner, les deux autres n’ont pas eu assez d’oxygène pour rentrer. Après cela, d’autres personnes ont été infectées et nous avons dû quitter le bunker en trombe. Le lieutenant-colonel Ferguson s’est fait descendre et à partir de là, ça a été le chaos. Nous avons pu récupérer nos combinaisons dans nos chambres et nous nous sommes barricadés ici. Les gens se sont entretués. C’était cauchemardesque… J’ai perdu tant d’amis… Je… Je ne sais pas s’il y a d’autres survivants.
— Il n’y en a pas. Vous êtes les seuls.
La jeune femme éclate en sanglots.
— Les clones auraient pû nous aider, gémit-elle entre deux tremolos, dommage qu’ils se soient…
— Les clones ?
— Oui, il y avait des clones parmi nous. Dès qu’ils ont appris que monsieur Carpenter était mort, ils sont retournés dans le département de Biologie pour se cryogéniser. Avant de disparaître, ils nous ont déclaré que leur place était sur Mars et que si personne n’était apte à les y aider, ils allaient attendre ici, dans l’espoir qu’on les ramène à la vie lorsque le moment serait venu. Sans courant électrique pour alimenter les caissons, je doute fort qu’ils aient survécu.
— Drôle d’histoire…
— C’est une folie. Ils vénéraient Tim Carpenter. Lui mort, leur existence n’avait plus de sens pour eux. Ils n’ont connu que cette colonie.
L’homme auprès de sa collègue se tourne vers moi, l’air anxieux :
— On aurait besoin de toi, l’humanoïde, ma collègue est blessée et elle a besoin de médicaments.
Je m’approche de la jeune femme allongée et constate que je la connais. Il s’agit de Jenny, l’ingénieure qui m’a remis en état de marche. Cette dernière, livide, paraît revenir à la vie en me dévisageant :
— O… Oracio ? C’est vraiment toi ?, demande-t-elle du bout des lèvres.
— Oui, Jenny. C’est moi.
— Je savais que tu reviendrais.
Je m’agenouille près d’elle afin d’examiner ses blessures. Elle a reçu une balle au niveau du bassin. L’homme qui la soigne, qui a vraisemblablement un faible pour elle, se présente :

— Je m’appelle Jake. Je ne suis pas médecin, mais j’ai bossé comme brancardier à l’armée. Je lui ai retiré la balle et j’ai essayé de cautériser la plaie avec ce que j’ai trouvé, mais elle a perdu beaucoup de sang. Si on ne lui trouve pas des médicaments et des anti-douleurs rapidement, j’ai peur qu’elle ne survive pas. Elle a de la fièvre.

Le militaire qui m’avait bousculé tout à l’heure, s’adresse à Jake :
— Maintenant que « boite de conserve » nous a dit qu’on était les seuls survivants, on a plus rien à craindre. On pourrait faire une petite balade et essayer de trouver les médicaments, non ?
— On manque d’oxygène, Amaru. Si on fait ça, faut prévoir un plan de secours. On doit économiser notre énergie.
J’acquiesce, leur précisant le niveau d’oxygène restant dans la salle.
— Bientôt, vous allez tous vous sentir faibles et avoir la tête qui tourne. Vous aurez de grandes difficultés à respirer. Vos combinaisons deviendront indispensables. De combien de temps d’autonomie disposez-vous ?
— Soixante-heures en pleine énergie. Soixante-dix si on respire avec parcimonie.
— O.K. Pour le moment, Jenny doit être la seule à utiliser sa combinaison à cent pourcents. Vous devez tenir le plus longtemps possible sans consommer votre oxygène.
— Tu parles beaucoup pour un humanoïde, non ?, s’interroge Amaru avec suspicion, c’est sûr que tu n’es pas un H3G.
— Amaru, ça n’est pas le moment de faire des histoires !, rétorque Jake avec colère, tu vois bien qu’il est là pour nous aider !
— Je me méfie des visiteurs, robots comme humains, réplique Amaru d’un ton rustre, comment ça se fait qu’il soit aussi intelligent ? Ça ne t’étonne pas, toi ?
— Je me fous de savoir d’où il vient tant qu’il peut nous permettre de sortir de ce trou à rats ! On a perdu des frères d’armes, bon sang !
— Du calme, messieurs, du calme !, intervient une scientifique d’une quarantaine d’années en s’entremettant entre les deux hommes, vos chamailleries n’aideront personne. Écoutons d’abord ce que cet humanoïde nous propose. Jake a raison sur un point : partir en recherche nous ferait utiliser beaucoup d’oxygène. Je pense que le plus important est de trouver des médicaments et des vivres, ensuite, tenter de remettre le générateur en marche.
— Tu as raison, Gladys, poursuit Robert, sans l’électricité, nous ne serons pas en mesure de rendre la fusée opérationnelle, si tenté qu’elle le soit encore.
— Et nous ne pourrons pas recharger nos combinaisons. Il est donc vital de rétablir le courant électrique, conclut Gladys. Le générateur nucléaire a été très endommagé. Il est fort possible que de la radio-activité se soit propagée dans l’air environnant la base. Nous sommes exposés. Est-ce que tu penses que tu pourrais le réparer pour nous ?
— Je peux essayer…
— Merci beaucoup. Nous allons nous ménager en attendant ton retour.
Je hoche la tête d’assentiment, puis prends un sac à dos. Maria me raccompagne à la porte.
— Je sais que tu es un robot, mais fais quand même attention à toi, me conseille-t-elle.
— Je ferai de mon mieux.
La porte du sas se referme derrière moi. Je ne perds pas de temps et marche d’un pas rapide. Objectif numéro un : trouver des médicaments et de la nourriture. Je dois faire vite car je suis moi-même en sursis.

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(Je ne suis pas propriétaire du contenu de cette vidéo, et n'ai pas l'intention de violer le droit d'auteur)
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