17 - Praevaricatio

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05.05.2088 – Journal d'Oracio


Monsieur Carpenter se tient au-dessus de nous, transcendé, alors que toute la base est rassemblée dans le grand hall :

— Mesdames et messieurs, aujourd'hui est un grand jour. Cela fait exactement plus de deux cents quatre-vingts dix jours que nous vivons ici et les avancées que nous avons engrangées dans la connaissance globale de Mars nous ont permis d'explorer des horizons dont on ne soupçonnait même pas l'existence. La seule chose capable de rivaliser avec l'immensité de l'Univers est toute la complexité des neuroconnections du cerveau humain. Pendant des décennies, constatant une stagnation anormale aux résultats du Q.I*, l'Humanité s'est résolue à accepter le fait que l'intelligence avait ici atteint ses limites... Il s'est avéré que c'était une idée fausse. Nous étions, au contraire, en train de franchir un nouveau cap dans notre évolution. Nous étions en train de muter et de devenir plus rapides, plus forts et plus à même à répondre aux défis de demain. La moralité est la base d'une société solide. Un cerveau sain et parfait répondra aisément au fondement d'une nouvelle civilisation où la corruption, le vice et la vanité, ses traits propres à la nature humaine seront purement et simplement effacés. Nous y sommes enfin parvenus et nous avons réussi ce que personne ne pensait possible ; bâtir un Homme Nouveau. Il est temps pour les clones de se réveiller, il est temps pour eux de prendre les rênes de leur destin et d'embrasser le futur radieux qui s'offre à l'Homme sur Mars.
Applaudissements.
— Grâce au nucléaire, grâce aux conditions martiennes très spécifiques et grâce à votre indéfectible dévouement, les clones pourront enfin être des nôtres et cela commence dès à présent. Le forage...
Le forage...
— Oui, le forage du minerai est un projet délicat qui requiert des gestes calculés et maîtrisés. Le danger est ici omniprésent et je ne peux me permettre de...
— Monsieur Couthenx ?
— Oui.
— Monsieur Carpenter souhaiterait vous voir immédiatement dans son bureau. Veuillez monter discrètement. Il vous rejoindra après son discours.
— Mais parlons de l'aspect humain. Il y a des nouveaux arrivants fraichement débarqués et ils n'ont pas été présentés...
En me retrouvant seul dans le bureau du CEO, je découvre sa bibliothèque. Parmi ses lectures ; Tesla, Jules Vernes, Orwell, Lovecraft et des livres sur les échecs, la chimie, la physique... L'homme est instruit, cultivé, charismatique. 
— Ah, vous voilà !
Quand on parle du loup...
Il a l'air très en colère contre moi, mais sa pudeur naturelle le retient quelque peu d'exploser complétement. Il fait bien attention de fermer la porte derrière lui et de s'assurer que nous sommes seuls.
— La puce que vous m'avez donné hier ne fonctionne pas, dit-il de but en blanc sans ambage.
— C'est impossible, je l'ai formatée moi-même.
— Je vous dis qu'hier les informaticiens n'ont pas réussi à la lire. Voulez-vous que j'en amène un ici ?
— Non, ce ne sera pas nécessaire.
Le ton du CEO est très acerbe. Il me foudroie du regard.
— Comment expliquez-vous cet incident ?
— Je pense que cela est lié au cryptage que j'ai opéré sur la puce afin qu'aucune autre personne ne puisse extraire les données sensibles qui y sont stockées. 
— Vous m'aviez déjà donné le mot de passe mais rien n'apparait à l'intérieur des fichiers.
— C'est sûrement un bug provoqué par le voyage dans l'espace.
Monsieur Carpenter pousse un hoquet amer et sort la clef de sa poche.
— J'ai besoin que ce problème soit réglé maintenant, c'est urgent. Ray !
L'homme qui m'avait menotté à mon arrivée ouvre alors la porte brusquement, un ordinateur portable dans les mains. Il s'assoit à son bureau et allume la machine.
— Réparez ça immédiatement, je déteste les contre-temps, ordonne le CEO d'un ton bouillonnant.
— Qu'est-ce qu'il y a de si urgent ?
— Le départ de votre clone est prévu ce soir.
Il regarde sa montre. Je tressaille.
— Mon clone est réveillé ?
— Oui. Et il lui faudra sept mois pour atteindre la Terre alors il n'y a pas une minute à perdre. 
Il me fait signe de m'asseoir.
— Je vous laisse, dit-il, Ray restera avec vous. Si vous vous levez de cette chaise sans avoir terminé, il se fera un malin plaisir de vous casser une jambe. Je ne l'en empêcherai pas. Il serait fâcheux pour vous que votre voyage sur Mars s'écourte accidentellement, non ?

Message reçu...

— Je vous fournirai la puce intacte sans cryptage intempestif.
— C'est ce que je voulais entendre.
— Mon clone, je pourrais le voir ?
Monsieur Carpenter me dévisage longuement avant de froncer les sourcils comme un parent contrarié par les bêtises de son enfant.
— Je verrai, j'ai d'autres priorités, élude-t-il.
Il fait mine de s'éloigner. Je sais qu'il va rejoindre les militaires pour parler de ce mystérieux forage. Je désirerais vraiment en savoir plus, mais il a l'air trop interdit pour négocier quoique ce soit aujourd'hui. Il claque la porte en disparaissant.
Cette brute de Ray reste près de moi, tel un bulldog devant son os.
Je me mets machinalement au travail. Je suis dans mon élément. L'informatique, c'est mon truc. Je vais dans la barre des tâches et je fais exécuter puis OK. À partir de là, je commence à coder afin de restaurer la data. Ray a le nez sur mon écran, mais je sais qu'il ne comprend rien à ce que j'écris. Je souris légèrement à cette idée. Il se déconcerte et perd peu à peu son attention sur ce que je fais, se contentant de brefs coups d'œil entre deux soupirs.
Tout en tapant des procédures à la volée afin de complexifier une tâche a priori simple pour mieux embrouiller Ray, je pense à mon clone. Il doit sûrement se préparer pour partir. Quelle étrange sensation d'être en présence de son alter-égo. Mais l'est-il réellement ? Que fera-t-il lorsqu'il sera sur Terre ? Ira-t-il docilement en prison tout comme monsieur Carpenter me l'a dit ou est-ce un nouveau mensonge pour obtenir mon consentement ? Ai-je vraiment d'autre choix que d'obéir maintenant que je suis mouillé jusqu'au cou ?
— Puce déverrouillée...
Évidemment qu'elle l'est, je suis Don Sewn et je supplante n'importe quel autre hacker à la solde de Google.
On fait appeler un informaticien particulièrement dévoué à l'entreprise et on le laisse vérifier par lui-même. Il n'ouvre aucun fichier, mais constate qu'ils apparaissent bel et bien.
— Nous allons analyser et copier ces fichiers, dit-il, satisfait, en emportant la précieuse puce avec lui.
— Faites.
Ray me jauge, toujours aussi soupçonneux.
—Sortez maintenant et rejoignez les autres, marmonne-t-il, monsieur Carpenter vous appelera... Ou pas.
— Il me doit bien ça, non ?, je plaisante avec un léger sourire.
Soudain, les traits de ce sinistre personnage se contractent. Il s'avance vers moi et me toise de haut en bas avec un dégoût non dissimulé.
— Monsieur Carpenter ne vous doit rien du tout. Fermez-la et dégagez de son bureau, terroriste de mes fesses.



*QI est un sigle qui signifie «Quotient Intellectuel». Le QI est un chiffre obtenu suite à un test psychométrique qui permet de quantifier l'intelligence abstraite d'un individu.



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