14 - Defectum

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03.11.2087 – Journal d'Oracio


— Voici votre badge, monsieur Couthenx.

— Merci. À quoi donne-t-il accès ?

— Avant tout au réfectoire et aux dortoirs. Ensuite, aux salles communes. En tant qu'ingénieur, vous avez également une entrée au département Technologie. Pour ce qui est des autres sections, il vous faut signer une autorisation exceptionnelle auprès de votre responsable d'équipe pour y circuler.

— Très bien, je ne vais donc pas me risquer à enfreindre les règles, Divy.

— Parfait ! Revenez me voir une fois que vous aurez fini de manger et je vous conduirai à votre dortoir avec le manifeste.

Je n'ai qu'une idée en tête depuis ma conversation avec Tim Carpenter et la découverte des clones ; récupérer et analyser tout ce que je peux sur cette base. Tiens, quatre militaires arpentent les couloirs. Si je n'avais pas vraiment prêté attention à eux pour le moment, leur omniprésence m'interpelle de plus en plus. Que font-ils aussi nombreux ici ? Tout ce ballet entre les scientifiques et l'armée semble être réglé comme du papier à musique. Le tableau est beaucoup trop lisse pour être normal. En jetant quelques regards aux humanoïdes qui déambulent auprès de leurs «maîtres», je ne peux m'empêcher de penser à Bryna, qui est restée dans la navette. Ils n'ont pas intérêt à l'abîmer !

J'irai la chercher plus tard, promis.

Je me rends au réfectoire afin de me « fondre » dans le moule de cette ruche. Je m'empare d'un plateau, d'un verre d'eau, d'une pomme et d'un repas chaud à base de poisson. Je croise Xhang, assis à une table, seul parmi quelques autres. Je m'avance naturellement vers lui.

— Bonjour, puis-je m'asseoir à côté de vous ?

— Bonjour, heu... Oui, bien sûr.

Il a l'air absent, anxieux. Je tente d'engager la conversation.

— Je m'appelle Jonathan. Je bosse au département Technologie.

— Enchanté, moi c'est Xhang, je suis affecté au Développement. Je viens d'arriver avec quatre autres personnes, aujourd'hui. Apparemment, un pot d'accueil est prévu demain matin pour nous présenter à l'ensemble de la base. Mais je suis mitigé.

— Mitigé ? Pourquoi ?

— J'attends un ami. Il a été arrêté à notre arrivée et je n'ai plus aucune nouvelle de lui...

— Comment s'appelle-t-il ?

— Paul Dumont. Nous devions travailler ensemble.

— Hum... C'est fâcheux.

— Il avait l'air bizarre, on aurait dit qu'il s'attendait à être pris. Je ne sais plus quoi penser de lui.

— Il y a une rumeur qui circule...

— Laquelle ?

— Il semblerait que votre ami soit un terroriste.

Le visage de Xhang blémit légèrement.

— C'est vrai ?, demande-t-il en déglutissant.

— Je ne sais pas, je ne fais que relayer une rumeur...

— Mais comment est-ce possible ? J'étais avec lui lors de mes entraînements en Antarctique.

— Peut-être était-ce une couverture pour venir ici.

— Mais pourquoi ? Vous pensez qu'il voulait tout faire sauter ?

— Je n'en sais rien. Je ne suis pas dans sa tête.

— C'est dingue !

Les autres scientifiques se retournent vers nous, intrigués. Je sens une profonde confusion chez mon ami, un mélange d'effarement et de colère. L'homme en uniforme mauve qui m'avait arrêté quelques heures auparavant me jette un oeil mauvais au loin.

— Essayez de vous calmer, n'attirez pas l'attention, s'il vous plaît.

— Cet endroit... Cette base... C'est le rêve de ma vie, vous comprenez ? L'aboutissement d'années de travail. C'est un véritable honneur d'être ici et Paul... Enfin, ce type voulait tout saboter... C'est insensé ! Il s'est bien foutu de notre gueule !

Je mange en silence un moment, laissant son amertume se décanter un peu puis je reprends :

— Où sont vos compagnons ?

Ils étaient fatigués, ils sont directement allés dans les dortoirs.

— Allons-les voir. Ça vous changera les idées.

— D'accord.

Nous nous levons et quittons la cantine. De nouveau, du Beethoven dans les enceintes. Bon sang !

Le badge nous ouvre les portes des chambres où la sécurité est moindre et l'ambiance plus détendue. Nous surprenons même certains savants échanger des rires convenus. Ce labo froid montre enfin un visage plus humain.

— Dortoir N° 121, c'est là, dit Xhang en désignant le portique.

Nous surprenons l'équipage en pleine lecture du manifeste, tantôt amusé, tantôt dubitatif.

— Hello, les amis, je vous présente Jonathan, commence Xhang, je l'ai rencontré au réfectoire. Il travaille au département Technologie.

    — Tout comme moi, alors, répondit Jenny, en s'avançant vers moi tout sourire. Visiblement sous le charme elle me tend la main puis se trouble soudainement en plissant le front.

— Attendez, vous... Vous me rappelez quelqu'un...

— Comment ça ? Qui ?

Elle se rapproche encore de moi, plonge ses yeux dans les miens, fronce les sourcils.

— Excusez-moi, dit-elle finalement en se rasseyant, j'ai cru un moment... Mais non, ce n'est rien.

— Il n'y a pas de mal...

— Moi, c'est Samuel.

— Et moi, Aksionov.

— Enchanté, que faisiez-vous ?

— On lisait le manifeste, toutes les règles qui régissent la base, répondit Samuel en brandissant un petit livre aux couleurs du logo de Google.

— C'est plus ou moins drôle, renchérit Jenny en tournant les pages.

— Ah bon ? Faites-nous la lecture, demande Xhang avec un sourire.

— Je citerai quelques morceaux choisis, plaisante Jenny, alors, voyons voir... Ah, « Page 10 : le silence est d'or, si vous souhaitez parler ou discuter, assurez-vous que votre discours soit pertinent [...] À chaque fois que monsieur Carpenter s'adresse à vous, cessez immédiatement vos activités pour lui apporter la meilleure réponse possible. Page 11 : en cas de maladie, signalez-vous immédiatement auprès de votre responsable d'équipe afin qu'il vous place en quarantaine le temps de votre guérison [...] Effectuez vos examens médicaux une fois par semaine afin de vous assurer que votre état mental et physique demeurent dans les normes admises [...] Faites deux heures minimum de sport hebdomadaires. Page 15 : n'utilisez votre humanoïde que pour un usage strictement professionnel, ne dormez pas avec. Page 17 : si une interaction dépasse le cadre strictement professionnel avec un/une collègue, veuillez le signaler immédiatement à votre responsable d'équipe »... Ouch ! J'ai beaucoup de mal avec cette règle ; la sécurité doit être maximum ici, je le conçois, mais l'intrusion dans la vie privée... Là, c'est carrément du voyeurisme !

— « Page 32 : imaginez la conquête de l'Ouest sans les indiens, sans les massacres, poursuit Samuel, vous devez vous voir comme des pionniers, les premiers humains vivant sur Mars. C'est un territoire vierge de toute civilisation. Vous devez être exemplaires, à la fois dans votre morale, mais également dans vos actes. Vous êtes l'élite de l'humanité. Le monde vous regarde. Page 5 : il est important de respecter chaque horaire, que ce soit ceux de la cantine ou l'heure du lever et du coucher. Nous nous levons, mangeons et nous couchons tous à la même heure. Cette discipline permet à chacun de ne pas se disperser et de rester concentré sur la tâche qui lui incombe »... C'est plutôt strict tout ça...

— « Page 34 : toute effraction à ses règles de vie verra son auteur puni selon la gravité de sa faute », continue Aksionov, je suis plutôt d'accord avec cette méthode. Il vaut mieux être ferme que trop mou. Mais bon, j'ai peut-être été aussi éduqué comme ça. 

— Euphémisme... , dit Jenny d'un ton sacarstique.

— Et bien, ce programme donne l'eau à la bouche, ironise Xhang en poussant un soupir.

Une question me brûle les lèvres :

— Avez-vous remarqué la présence des militaires ici ?

— Oui, ils sont nombreux, répondit Samuel, mais je suppose qu'ils veillent à notre sécurité.

— Contre qui ? Contre quoi ?

Les membres de l'équipage se regardent sans trop savoir quoi répondre.

— Je vous avoue que je ne me suis même pas posé la question, concède Xhang.

— Je trouve cela étrange.

Jenny et Samuel s'échangent un regard contrit.

— Je dois vous dire quelque chose... , commence ce dernier, embarassé.

— On vous écoute.

— En fait, en tant qu'Américains, on a peut-être eu droit à plus d'informations que vous.

— C'est à dire ?

— Des informations classées confidentielles... À vrai dire, on n'en sait pas tellement plus.

— Dites toujours.

— Les premiers astronautes qui ont foulé le sol martien ont découvert quelque chose à Mare Boreum. On ne sait pas trop ce que c'est. Toujours est-il qu'ils effectuent des missions de forage à quelques kilomètres d'ici. Tout ça est top secret et je pense que personne, à part eux, ne sait ce qu'ils cherchent...

Je suis très intrigué :

— Comment tu sais ça ?

— Il se trouve que mon père est un ami proche du secrétaire d'Etat américain, Jeff Walter, et ce dernier lui a fait une confidence peu avant notre départ. Monsieur Walter semblait très exalté et il s'est un peu laissé aller lorsqu'ils ont pris un verre ensemble. Il a déclaré que le programme Genesis n'avait en fait qu'un seul et unique but : mettre la main sur une ressource d'énergie considérable, infinie, extraordinaire. Elle pourrait propulser l'Humanité dans une autre dimension...

— Une sorte d'énergie fossile, comme le pétrole ?

— Non, non... Il parlait clairement d'autre chose. D'une énergie impossible à décrire. Bien plus puissante que le Big Bang. C'est tout ce que je sais.

— Nous restons muets un moment, absorbant cette information capitale. Puis je romps le silence.

— Voilà pourquoi l'armée s'intéresse autant aux extractions de minerais et à l'analyse des pierres martiennes. Nous devons savoir ce qu'ils cherchent.

— Cette tâche est confiée au département Développement, c'est mon rayon, dit Xhang.

— Parfait, vous pourriez sûrement obtenir des informations importantes, même sous le sceau de la confidentialité.

— Je ne sais pas... Peut-être... Pas sûr...

Aksionov fronce les sourcils :

— Hé ! Vous êtes qui ? Un espion ?

— Aksionov...

— Non ! Je ne vous connais pas, moi et vous venez dans notre dortoir nous dire ce que nous devons faire. Enfreindre les mesures ne fait pas partie de mon contrat. Je ne vous fais pas confiance !

— Je suis d'accord, renchérit Samuel, vous vous comportez d'une manière très bizarre avec nous. Vous posez beaucoup trop de questions pour être un des nôtres. Tu n'es pas d'accord, Jenny ?

Cette dernière, l'air sévère, croise les bras sans mot dire.

— Écoutez, je réalise que je m'y suis mal pris. Je me pose juste des questions à propos des militaires. Je pense qu'ils nous laissent volontairement dans l'ignorance et qu'un grand danger nous menace.

— Un danger ? S'il y avait le moindre danger, nous ne serions pas ici, réplique Aksionov d'un ton cinglant.

— Peut-être qu'ils sous-estiment la menace.

— Tout cela ne tient pas, vous semblez avoir perdu les pédales. Si je suis les instructions dans ce manuel, je devrais vous signaler. Mais je vais vous laisser une chance et je fermerai les yeux sur ce que j'ai entendu si vous partez sur-le-champ.

— Je ne vous veux aucun mal mais... Ne voulez-vous pas savoir la...

— Ce n'est pas notre problème, coupe Aksionov brutalement, on est ici le temps de notre mission. Le reste, c'est les ennuis en pagaille.

— Soit ! Je m'en vais. Si vous changez d'avis, vous savez où me trouver. Bonne nuit !

Je sors du dortoir amer et la porte se referme derrière moi dans un claquement sinistre. Je manque cruellement de répartie lorsqu'il s'agit de convaincre mon auditoire. Pour ce soir, c'est raté, mais j'ai tout de même obtenu de précieuses informations. J'aviserai donc demain.

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