80 - Extremum fato

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22.11.2088 – Journal de Jenny

À la pause déjeuner, on frappe à la porte de ma chambre. C’est Xhang.
— Je savais que je te trouverais ici, dit-il en m’aperçevant allongée sur mon lit, une fois le repas terminé, tu ne discutes plus avec les autres.
— Je préfère m’isoler et réfléchir.
Xhang hoche la tête et vient s’asseoir près de moi. Il contemple tour à tour les lits de Samuel et Aksionov.
— Cette chambre a payé un lourd tribut à l’épidémie, se lamente-t-il, Aksionov d’abord, Samuel ensuite…
Je soupire en y repensant :
— Il a bien failli réussir à nous tuer. Qui sera le prochain ?
— Tu ne devrais pas trop y penser, Jenny, me conseille Xhang en posant sa main sur mon épaule, viens, on doit se rendre dans le hall pour savoir qui seront les premiers à partir. D’autant plus que la rumeur se répand que monsieur Carpenter s’est réveillé.
Je ne réagis pas à cette nouvelle. À vrai dire, cela ne me fait ni chaud, ni froid. Je le suis, mais le cœur n’y est pas. Nous rejoignons les autres scientifiques, encadrés par des militaires sans armes. Sur l’estrade qui nous surplombe, le lieutenant-colonel Ferguson et bel et bien flanqué de monsieur Carpenter, amaigri mais vivant. Quelques applaudissements accompagnent son retour, mais l’enthousiasme et la chaleur des premiers jours semblent avoir laissé place à de la rancœur. Tout le monde est au courant de ce qui se passe sur Terre et de la situation délicate dans laquelle se trouve Google.
Le lieutenant-colonel commence par nous remercier, comme à son habitude, saluant notre bravoure et notre résilience face à la terrible tragédie que nous traversons. Il nous explique que notre mission arrive bientôt à son terme et que nous effectuons les premiers départs vers la Terre. Il souligne que le fait que monsieur Carpenter se soit reveillé est une lueur d’espoir quant à la réussite de ce projet avant de laisser la parole à ce dernier.
- Je sais que vous avez de nombreuses interrogations et inquiétudes concernant le devenir de Google et votre avenir professionnel au vu des dernières nouvelles provenant de la Terre, commence-t-il, ceci est parfaitement légitime. Avec ce procès qui me tombe sur la tête, je ne suis pas en mesure de garantir la pérennité de vos postes, mais je vous promets de faire tout mon possible pour que ce soit le cas. Je sais que c’est une maigre consolation au regard de ce que j’ai fait, mais je n’ai plus que ça à offrir… Je… ( Il fait une pause avant de reprendre.). Je n’ai pas été totalement honnête avec vous et vous payez mes erreurs aujourd’hui. J’ai été égoïste. J’avais une vision et je pensais la réaliser seul. Mais on ne bâtit pas l’avenir de l’Humanité tout seul, loin de là. Je ne compte pas reprendre le commandement de la colonie. Je pense que le lieutenant-colonel Ferguson a très bien pris le relais. Il me reste quelques affaires à régler ici, mais je serai désormais en retrait de toutes les opérations. Inutile de me demander une quelconque faveur. Je suis sous les ordres du lieutenant-colonel, désormais.
— Quelle volte-face ! Je m’attendais à tout sauf à ça, commente discrètement Xhang à mon oreille.
— Je vais demander à monsieur Baldwin de se joindre à nous sur l’estrade, reprend le lieutenant-colonel, en effet, nous allons superviser ensemble cette evacuation.
— Je trouve ce Baldwin vraiment prétentieux…, commente à nouveau Xhang, depuis qu’il est arrivé, il ne s’est pas adressé une seule fois à nous.
Greg Baldwin fait son entrée sur l’estrade, après une rapide poignée de mains avec le lieutenant-colonel et le CEO.
— Nous nous sommes mis d’accord sur le fait que vous deviez avoir les mêmes chances (il brandit une urne en bois). C’est pourquoi vous allez tous passer un par un et mettre votre main dans cette urne. Dedans, il y a des perles vertes et rouges. Si vous avez une perle verte, vous ferez partie du premier voyage. En cas de perle rouge, vous devrez patienter et attendre le prochain départ. Si vous le permettez, nous allons commencer de suite.
La méthode heurte certains, mais dans la majorité, la plupart des scientifiques sont impatients de connaître leur sort et s’empressent de faire une file indienne. À notre tour, Xhang et moi nous mettons dans le rang. Lorsque son tour arrive, il met sa main dans l’urne, puis trépigne de joie en constatant qu’il a attrapé une perle verte. N’en revenant pas, il me regarde avec insistance glisser ma main dans le réceptacle. Malheureusement, je saisis une perle rouge. J’essaye de faire bonne figure devant l’assistance, mais Xhang n’est pas dupe. À l’écart des autres, il est bouleversé :
— Je suis à la fois heureux de rentrer et triste que tu ne m’accompagnes pas…, me confie-t-il, l’air abattu.
— Ça n’a pas d’importance. Je suis contente que tu puisses partir, car tu n’as pas que des bons souvenirs ici.
— C’est vrai… Mais je ne t’ai jamais abandonné. Alors, le faire maintenant, avec cette menace invisible qui pèse sur nous, ça me ronge.
Je me veux la plus rassurante possible :
— Ne t’en fais pas. J’aurai sûrement plus de chance la prochaine fois, je lui souffle d’un ton espiègle, tu devrais retourner travailler.
Xhang, quoique peiné, me congratule d’un sourire pour avoir essayer de relativiser la situation.

Je reprends donc le travail au département de Technologie. La principale mission, désormais, est la réparation des énormes machines en forme de crabes qui ont permis le forage. Utilisées tous les jours par les clones durant ces derniers mois, elles ont plusieurs fois essuyé des pannes techniques. La force extra-terrestre les avait plusieurs fois violemment repoussés avant de finalement céder. À mon grand désarroi, ils étaient parvenus à extraire l’énergie, la transporter jusqu’à la colonie où elle fut analysée et condensée. Xhang m’en avait parlé : cette source mystérieuse serait à l’origine de l’Univers, remettant en question des pans entiers de notre civilisation. Au-delà des conditions chimiques nécessaires à la vie qu’elle détient (phosphore, Carbone, oxygène etc.), elle est capable de se transformer en atmosphère, en matériau ou en animal.
Construire une planète est donc à la portée de l’humanité, désormais.
Mais que fait-on des alertes d’ Oracio sur le danger qu’il y aurait à transporter ce précieux chargement sur Terre ?
Les conséquences pourraient être cataclysmiques…

Je suis toujours dans mes pensées, dans le cockpit du robot-crabe, lorsque le lieutenant-colonel Ferguson et monsieur Carpenter viennent à ma rencontre.
— Madame Sullivan, j’espère que je ne vous dérange pas ?, me demande le lieutenant-colonel, pourrait-on parler ?
D’une manière générale, j’apprécie comment le lieutenant-colonel dirige la colonie. Il est plus proche des gens que ne l’étaient le colonel Williams ou monsieur Carpenter. Il a toujours été ouvert au dialogue, même si toutes mes tentatives pour lui faire renoncer à l’extraction ont échoué. Je descends donc du robot-crabe sans tergiverser.
— J’ai raconté à monsieur Carpenter tout ce que vous avez apporté en termes logistiques à l’expédition des clones, poursuit le lieutenant-colonel en encourageant monsieur Carpenter à me saluer, sans vous, nous n’en serions pas là.
La poignée de main entre le CEO de Google et moi est glaçante. Il y a un moment de flottement très malaisant. Monsieur Carpenter brise la glace en engageant la conversation :
— Le lieutenant-colonel m’a dit que vous aviez déterré des choses étonnantes dans le gouffre, commence-t-il, histoire de donner le change.
— Oui, nous avons déterré des dizaines de milliers de spécimens d’espèces animales vivant sur Terre, ainsi que d’autres vestiges des civilisations humaines. Ce que nous pouvons en conclure, c’est que Mars a été une planète de tests et que finalement tout cela a été transféré sur Terre. Ce qui expliquerait la présence de cette énergie phénoménale ici.
— Très intéressant… Cette découverte est fantastique. Cela me confirme que…
Monsieur Carpenter s’interrompt. Je suis circonspecte, car je connais ses réels desseins sur Mars.
— Cela vous confirme quoi ?, demande le lieutenant-colonel.
— Euh… Que l’on a bien fait de venir ici, bafouille précipitament monsieur Carpenter, écoutez, madame Sullivan, j’aimerais discuter davantage sur ce sujet, mais j’ai un problème plus important que je souhaiterais résoudre avec votre aide.
Tiens, il a besoin de moi… Après tout ce qu’il a fait, je ne lui ferai jamais confiance. Qu’est-ce qu’il manigance, encore ?
— Comme vous le savez, l’humanoïde a été accidentellement détruit lors de la première expédition avec les clones…, poursuit-il.
— « Accidentellement », vous dîtes ?
— S’il vous plaît, madame Sullivan, laissez-le finir, intervient le lieutenant-colonel.
— J’aimerais le réparer, continue monsieur Carpenter, pas décontenancé, je voudrais voir ce qui se passerait si on le ramenerait. Je sais que vous êtes l’une des plus brillantes ingénieures de la base, alors, pouvez-vous m’aider ?
Je suis dubitative. Soit il joue très bien la comédie, soit ce coma a eu des effets positifs sur son attitude. Comment le sonder ? Il est impénétrable la plupart du temps. Rien que le souvenir d’Oracio me rend maussade. Je lâche donc laconiquement qu’il a été désassemblé et que même si j’acceptais, il me faudrait des mois pour le remettre sur pied.
— Vous seriez secondée par les autres ingénieurs du département, s’empresse de dire monsieur Carpenter, une équipe peut être constituée.
— Belle initiative, mais limitée. Nous n’avons aucune fiche technique pour nous guider. Cet humanoïde était unique en son genre. Il est endommagé et il lui manque sa carte mémoire. Je suis désolée, mais je n’ai aucune envie de vous offrir de faux espoirs.
— Excusez-moi. Comment puis-je vous aider ?, demande cette voix robotisée que je reconnais immédiatement.
Du haut de son un mètre soixante-cinq, Bryna fait son apparition. Depuis notre arrivée, il y a plusieurs mois de cela, elle avait fait son nid ici, aidant les ingénieurs à réparer les machines.
Le lieutenant-colonel et monsieur Carpenter la dévisagent :
— Comment comptes-tu nous aider, machine ?, s’enquiert ce dernier.
— Je me suis permise d’écouter votre conversation, réplique Bryna, je suis arrivée en même temps que l’humanoide et je peux le réparer, si vous me le permettez.
Je renchéris :
— Je le confirme. Bryna était dans notre équipage. Elle avait pour mission de s’assurer que notre santé ne se dégrade pas. Mais, du coup, tu savais que Paul était en fait Oracio, un humanoïde et tu ne nous l’as pas dit ?
— Oracio m’avait fait promettre de garder le secret, répond Bryna du tac au tac, je n’ai pas vu d’inconvénients mettant en peril le voyage dans cette requête et je l’ai donc acceptée.
— Qu’est-ce qui te fait croire que tu peux le réparer ?, demande le lieutenant-colonel, perplexe.
Bryna se tourne vers lui, docile :
Nous avons le même concepteur : monsieur Rodrigue Martos. Vous le connaissez ?

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