78 - Prize de conscientia

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22.11.2088 – Journal de monsieur Carpenter

Monsieur…
Vous m’entendez ?...
Essayez de suivre la lumière de gauche à droite, s’il vous plaît…
Je sens les doigts rocailleux du docteur Strauss posés sur moi et j’en suis dégoûté. Je suis beaucoup trop enivré pour résister. Il écarquille mes yeux encore.
— C’est ça, suivez la lumière, répète-t-il.
Je suis à moitié conscient. Il a surdosé le tranquillisant exprès !
— Vous… Vous m’avez drogué !
— Tâchez de vous calmer, c’est uniquement pour votre bien que j’ai fait ça.
Enfin, je vois le docteur, assisté d’un H3G, me faisant face, tandis que mes mains sont ligotées au lit. En fond sonore, du Chopin. La musique que j’avais moi-même imposée au sein de la base.
— La musique adoucit les moeurs, vous ne cessiez de le répéter, dit le médecin, un brin cynique.
— Je me sens très faible. Qu’est-ce que vous m’avez fait ?
— Vous le savez bien… On ne peut plus savoir qui est infecté et qui ne l’est pas. Je suis le seul médecin de la base, maintenant. Je suis devenu un peu… Paranoïaque.
— Je ne suis pas fou. Je ne veux pas vous tuer. Au contraire, je veux tous vous aider.
Le docteur Strauss s’assoit, croisant les jambes et prenant des notes.
— Vous avez changé d’état d’esprit depuis votre réveil, je me trompe ?, me demande-t-il, intrigué.
— J’ai réalisé certaines choses, oui. Je ne souhaite la mort de personne d’autre.
— Tiens…
Il continue à pianoter ses notes sur sa tablette avant de déclarer :
— Le confrère, le docteur Cornwell, était un ami à vous, n’est-ce pas ? Il m’a longuement expliqué votre personnalité. Il m’a également prévenu de votre facilité à manipuler les autres. C’est pourquoi je prends votre nouveau discours avec des pincettes. Vous n’êtes pas sans savoir que nous avons un travail à finir ici et que l’idée même de quitter Mars et ne rien emporter avec nous est totalement absurde. Les découvertes actuelles sont bien trop précieuses pour être abandonnées.
Je veux répondre et me défendre, mais il se permet de me couper la parole :
— Ce coma est peut-être la meilleure chose qui vous soit arrivée. Renoncez à votre autorité et le pouvoir relatif qu’il vous procure. Laissez le lieutenant-colonel finir ce que vous n’avez pas pu achever et reposez-vous, me conseille-t-il.
Tout à coup, la pression d’une gâchette sur un revolver se fait entendre et le médecin se tétanise.
— Et si vous le laissiez en décider lui-même, docteur ?, intervient une voix que je reconnais immédiatement.
Elvira fait irruption dans la salle et braque son arme sur la tempe du docteur Strauss sans ménagement. Elle est suivie par tous mes autres clones. Je souris enfin.

Sur ce point, j'avais finalement adopté les noms donnés par le colonel Williams à mes clones. Ce n'était pas un hommage. Il avait eu raison : ces clones n'étaient plus de simples expériences, mais des êtres humains à part entière.
— Vous… Vous ne devriez pas être ici, bafouille le médecin, dans une veine tentative d’interposition.
Mes clones ne lui prêtent aucune intention et me détachent rapidement. Elvira le fait sortir, afin qu’il n’entende pas notre discussion. Je me redresse péniblement :
— Cela fait plaisir de vous voir ! Nous sommes venus dès que nous avons su que vous étiez réveillé. Les rumeurs se répandent vite, ici, se réjouit Carmen.
— Je n’en attendais pas moins de vous. (je les observe tour à tour avant de constater qu’il manque bel et bien un absent). Todd est mort ?
Donald baisse la tête, attristé :
— Oui, murmure-t-il, il a été infecté par le virus et il s’en est pris à nous. Nous n’avions pas le choix, hélas.
Joaquin et Carmen accusent aussi le coup. Malgré la faiblesse de mon énergie, je rassemble mes idées :
— J’ai besoin de vous. Je suis peut-être responsable indirectement de la mort de Todd… Il y a six mois, j’ai commis une énorme erreur. Est-ce que vous avez conservé les restes de l’humanoïde ?
— Oracio ? Nous l’avons envoyé au département Technologie afin d’y être désassemblé, répond Donald.
Je tressaille rien que d’y penser.
— Il va être désassemblé ?
— C’est déjà le cas, monsieur…, réplique Carmen, c'était il y a six mois, répond Joaquin, il nous avait déjà donné ce que vous souhaitiez, de toute façon.
— L’ humanoïde doit être réparé. C’est urgent. Nos vies en dépendent.
Les clones sont très étonnés :
— Comment ça ?, s’étonne Donald.
— Oracio m’avait prévenu de ce qui allait arriver ici. Les meurtres ne s’arrêteront pas, sauf s’il intervient auprès de Dieu pour lui demander de cesser ce massacre.
Carmen se touche le front, troublée :
— Si je résume, vous espérez que l’on puisse réparer l’humanoïde, qu’il retrouve sa mémoire et qu’ensuite il reprenne sa mission là où il l'avait arrêtée ?

— C’est l’idée…
Donald secoue la tête négativement.
— Vous l’avez sûrement oublié, monsieur, mais nous avons extrait sa carte mémoire afin d’y trouver des informations concernant la localisation du simulateur 3D. Cette carte mémoire doit être détériorée, aujourd’hui.
— Où est-elle ?
Les clones hésitent avant de me répondre :
— Au début, nous pensions la détruire, déclare Carmen, après tout, il s’agit d’informations très sensibles. Puis, nous nous sommes mis d’accord sur le fait qu’elle pourrait encore être utile et nous l’avons conservée avec nous. Il est néanmoins possible qu’elle soit endommagée.
— Peu importe, il vaut mieux cela que rien du tout. Il faudra la remettre en marche.
— Dans l’éventualité que l’on puisse le remettre sur pied sans dommages…rétorque Joaquin, vu son état actuel, j’ai de gros doutes…
— On doit au moins essayer !
Les clones hochent la tête d’assentiment. Je me mets debout, inspectant ma chemise de patient.
— Il me faut des vêtements plus saillants.
— On a de la visite !, nous prévient Elvira de dehors.
En effet, flanqué de deux militaires, le lieutenant-colonel Ferguson vient à notre rencontre. En apercevant Elvira pointant son arme sur le médecin, il se raidit :

— Que font les clones ici ?, demande-t-il, surpris.
— Ils m’ont pris par surprise, lâche le médecin, paniqué, alors qu’Elvira resserre son étreinte sur son poignet.
Le lieutenant-colonel soupire en comprenant ce qui se passe.
— Où est monsieur Carpenter ?, demande-t-il sur un ton las.
Je sors de la chambre, flanqué de tous mes clones.
— Je suis là.
— Pouvez-vous demander à votre clone de baisser son revolver, s’il vous plait ? Il est inadmissible qu’ils en aient toujours sur eux, alors que les consignes étaient de remettre toutes les armes en réserve.
Elvira relâche son étreinte sur le médecin, abaissant son pistolet en signe d’accalmie.
— Ne vous inquiétez pas, je peux également le blesser à mains nues, ironise-t-elle en faisant glisser le revolver aux pieds du lieutenant-colonel.
Ce dernier le ramasse et le donne à un de ses soldats. Je le toise.
— Vous n’êtes pas ici pour voir comment je vais, je me trompe ?
Le lieutenant-colonel a un air embarrassé.
— Vous devez rentrer sur Terre. C’est de la plus haute importance, m’annonce-t-il.
— Pourquoi ?
— Le gouvernement l’exige. À son arrivée, le cyber-pirate a transmis une vidéo à charge contre toute cette opération. Un procès contre Google va avoir lieu et vous faites partie des premiers accusés.
Je suis abasourdi par cette nouvelle. Don Sewn a bel et bien trafiqué la puce et a trahi notre accord.

Quel idiot, j’ai été ! Je pensais avoir pris toutes les précautions en le faisant venir jusqu'ici, je pensais pouvoir le contrôler... Comment ai-je pu être aussi stupide ? Il était évident qu’il allait me duper.


Devant l’assistance, j’essaye de masquer mon ressentiment et paraître le plus impassible possible. Je m’interroge.
— Quand aura lieu le départ ?
— Le premier retour s'effectuera d’ici un ou deux jours.
Ma mâchoire se contracte.
— Alors, je suis au regret de vous annoncer que je ne partirai pas à cette date.
Les deux soldats autour du lieutenant-colonel deviennent soudainement plus nerveux. Heureusement, les clones le sentent et m’entourent afin de me protéger.
— Je suis navré qu’on en arrive là, déplore le lieutenant-colonel Ferguson, mais s’il faut que j’emploie la force, je le ferai. Relâchez monsieur Strauss.
— Sinon quoi ?, demande Elvira avec provocation, vous savez très bien que nous sommes plus forts que les humains, que ce soit par la force mentale ou physique.
— Vous êtes numériquement plus nombreux, maintenant. Mais face à une quarantaine de soldats entraînés, serez-vous toujours aussi confiants ?, contre-attaque le lieutenant-colonel avec orgueil.
Face à la pression, je fais signe à Elvira de libérer le médecin qui se précipite derrière le lieutenant-colonel. À l’instar du colonel Williams, Ferguson est un homme têtu. Je ne le battrai pas sur le terrain de l’usure psychologique. Je propose donc un marché :
— Écoutez, les paroles du docteur Strauss ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd. Je suis prêt à vous laisser le commandement total de la base, car mes erreurs ne font plus de moi un leader légitime. J'en ai pris conscience. Je n’ai qu’une seule requête à vous demander : il y a, au département Technologie, un humanoïde que je dois réparer. Lorsque cela sera fait, je partirai.

— Vous parlez de ce Jonathan qui était en fait un robot ?, maugrée le lieutenant-colonel Ferguson, vous nous avez tous bernés avec cette histoire et cela vous coûte très cher, aujourd’hui. Pourquoi voulez-vous ternir encore plus votre image en le ressuscitant ? Cet humanoïde était un boulet pour nous tous.
— Je ne le sais que trop… Mais ce robot avait quelque chose à nous offrir et cela dépasse le simple cadre de cette mission. À l’époque, j’étais beaucoup trop concentré sur ma rivalité avec le colonel Williams pour m’en apercevoir. Aujourd’hui, je considère que c’est au contraire une chance que cet androïde soit parmi nous. Nous devons, au moins, essayer de le rendre fonctionnel.
Le lieutenant-colonel Ferguson soupire à nouveau en secouant la tête.

— Je vais être honnête avec vous, monsieur Carpenter, réplique-t-il, je n’ai plus aucune confiance en vous. Néanmoins, là où le colonel pouvait se montrer tyrannique, je vais me montrer magnanime. Nous ne savons pas si vous êtes contaminé ou pas. Vous allez effectuer différents tests avec le docteur Strauss. Je vous laisse quelques jours pour tenter de réparer cette machine. Passé ce délai, vous devrez rentrer, que vous le vouliez ou non. D’autres fusées vont arriver prochainement et votre nom sera en haut de la liste pour embarquer sur l’une d’entre elles. Ne prenez surtout pas cette concession de ma part pour une faiblesse. Vous serez surveillé de près. Si j’apprends que vous essayez de me planter un couteau dans le dos, je considérerai que les leçons tirées de votre relation avec le colonel n’ont pas été retenues et je ne vous accorderai plus rien. Et autre chose : vos clones sont également sous mon autorité. C’est la première et dernière fois que je les laisse ouvertement me défier. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?
Il me fixe intensément, histoire de s’assurer que le message est bien passé. Je le rassure.
— Vous avez ma parole. Les clones seront calmes et je partirai sans protester. Je suis à vos ordres.
— Bien. Maintenant que vous êtes debout, je souhaite que les gens vous voient et sachent ce qu’il en est de votre sort. Tout le monde est réuni dans le grand hall. Je vous invite à venir pour vous adresser à votre personnel.
— Pas de problème. Puis-je au moins me changer et m’apprêter ?
Le lieutenant-colonel fait signe à un de ces soldats.
— Accompagnez-le à sa chambre.
— Merci à vous. J’avais une autre question : où est Ray ?
— Mort. Il était contaminé lui aussi.

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