72 - Facere bonum

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28.05.2088 – Journal de Tim Carpenter

Même de la prison, j’ai entendu le coup de feu. Le bruit m’a fait me lever. Je crois qu’il s’est passé la même chose pour Ray, emprisonné dans la cellule d’à côté.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Qu’est-ce que j’en sais ?, rétorque le militaire qui nous surveille.
— J’ai besoin de savoir…
Le soldat se tourne vers moi, l’air détaché :
— Pourquoi ?
Le fin de mot de l’histoire ne nous parvient aux oreilles que bien plus tard, lorsque le tour de garde prend fin et que le nouveau venu informe cet imbécile – et du même coup, nous aussi – que le colonel Williams a tiré sur Aksionov Sergeï à bout portant.
Il semblerait qu’il se soit défendu après que ce dernier ait essayé de le tuer.
Ray et moi réalisons immédiatement que notre tentative d’assassinat a échoué et que, probablement, les représailles du colonel seront terribles. Pourtant, je ne me sens pas en danger. Après tout, le colonel nous a déjà à sa merci. Et comment pourrait-il lier aussi facilement un déséquilibré comme Aksionov à moi ? Même en admettant qu’Aksionov lui ait parlé de mes intentions, je doute fort qu’il prenne sa parole pour argent comptant. Tout cela est trop absurde pour être vrai. Il n’est pas assez malin.
J’entends Ray vociférer. Je sens bien qu’il se retient de parler à cause du garde. Il est, lui aussi, désappointé que notre plan n’ait pas réussi. Intérieurement, je le supplie de se taire.
Tout à coup, le colonel Williams vient nous rendre visite.
Il semble différent.
Il demande à être seul avec nous, ce que le militaire, un instant indécis, se décide finalement à consentir.
Le colonel touche méticuleusement sa moustache, puis il me dévisage sans parler. Je suis mal à l’aise et je ne peux m’empêcher de briser le silence.
— C’est vous qui avez tiré ce coup de feu?
— Evidemment que c’est moi, réplique-t-il en bombant le torse, cet homme voulait me tuer.
Et il a lamentablement raté son coup !
Le colonel lève le sourcil, comme s’il avait deviné mes pensées.
— Encore une fois, vous m’avez pris pour un imbécile, persifle-t-il, vous pensiez sincèrement qu’utiliser Aksionov pour faire la sale besogne allait marcher ? C’est complétement stupide comme idée ! Un duel à mort, voilà où nous en sommes arrivés, vous et moi…
— Je dois reconnaître que votre côté philosophe m’échappait quelque peu chez vous…
Le colonel ne relève pas mon sarcasme, se contentant de hausser les épaules.
— C’est lui qui m’a demandé de le tuer, lâche-t-il avec une certaine fierté.
Je reste un instant penaud.
— Je ne comprends pas…
— Cela ne m’étonne pas.
Il sourit.
— Il savait que vous comptiez sur lui pour m’éliminer, explique-t-il lentement, mais il n’a rien fait pour vous contenter. Il m’a poussé à une vraie réflexion sur notre présence ici. Pourquoi sommes-nous sur Mars ? Que recherchons-nous sur cette planète que nous ne pourrions pas trouver sur Terre ? L’être humain est avide de connaissances, mais surtout de pouvoir. C’est cette avidité qui l’aveugle sur ses capacités à contrôler les choses. On ne peut pas tout contrôler sans conséquences.
— Vous êtes le premier à me rappeler sans cesse notre objectif sur Mars et vous tenez ce discours, maintenant ?
— J’avais tort, émet le colonel d’un ton brusque, j’avais tort sur toute la ligne et vous aussi ! Les gens qui sont ici ne sont pas les vrais responsables. Ils travaillent dur en espérant changer le cours des choses, mais ils ne font que nous plonger un peu plus dans les ténèbres de l’Enfer. Nous les y avons aidé. Nous sommes des monstres.
Je m’indigne :
— Alors, quoi ? Nous devons payer pour avoir entraîné des dizaines de personnes dans notre sillage ? Vous oubliez le gouvernement, l’ONU, tous ces gens qui sont dans la confidence et qui ne bronchent pas !
— Ils paieront aussi, chaque chose en son temps. Concentrons-nous plutôt sur nous. Ici et maintenant.
Il marche en rond, comme habité par je ne sais quelle folie. Ray commence à s’inquiéter.
— Vous pourriez-nous libérer, propose-t-il, on recommencerait sur de nouvelles bases, plus saines. Il n’y aurait plus de conflits internes et on suivrait vos ordres à lettre.
Le colonel lui lance un regard amer :
— Quels ordres j’ai à donner, moi ?, rabroue-t-il, je ne suis rien, je ne suis que la volonté de Dieu.
Nous ne répondons pas, décontenancés.
— Dieu a un message clair, rajoute-t-il, l’humanité doit disparaître, sur Mars, comme sur Terre. Aksionov m’a dit quelque chose d’intéressant avant que je ne le tue : si chaque personne se met à tuer une autre personne ou plus, alors la moitié de l’humanité se volatiliserait en quelques mois. Ce serait suffisant pour préserver les ressources et permettre à la planète de respirer. Aksionov a tué un militaire, mais n’a pas réussi à tuer son ami. Du coup, se supprimer était pour lui l’acte le plus logique pour ne pas trahir Dieu. Avant que je ne presse sur la détente, il m’a fait promettre de trouver la personne que je considérais être la plus amène à mourir et la tuer sans sommation. Il se trouve que les deux personnes que je souhaite tuer se trouvent dans cette pièce.
Je tremble et me recule de deux pas. Il dégaine son arme et la pointe vers moi.
Ray hurle :
— Vite ! Aidez-nous ! Il va lui tirer dessus !
Je lève les mains en l’air, en signe de soumission, mais le colonel n’en a que faire. Je suis totalement paralysé par la peur. Je crois que c’est comme un trou noir. Au final, il n’y a rien d’autre que le colonel, cette arme et moi. Je sais que c’est la fin. Mon cerveau n’a pas le temps de réfléchir. Il est en alerte, c'est l'instinct de préservation, mais c'est vain.
Il tire.
Tout se bouscule.
Je ressens une douleur indescriptible au ventre.
Une balle a traversé, faisant jaillir mon sang comme une rivière pourpre.
Je regarde mon ventre se vider. J’ai la vision qui se trouble. Je n’entends plus très bien. Mes muscles se contractent pour atténuer la douleur. Ma respiration s’essouffle. J’ai encore la force de regarder le colonel. Il ouvre la bouche et retourne le revolver contre lui, tandis que les militaires, choqués, se précipitent.
Deuxième coup de feu. La moitié de sa tête explose.
Je bascule en arrière et m’écroule au sol dans mon propre sang. J’entends un long et strident bourdonnement dans les oreilles. Mon corps lutte désespérément pour trouver de l’air. Je me demande si tout cela en vaut vraiment la peine. Peut-être qu’il faut juste que je lâche prise. Peut-être que, finalement, j’ai mérité ce funeste sort.
Je distingue encore la voix larmoyante de Ray qui supplie les militaires de me sauver.
C’est donc ici que se termine mon histoire.
C’est donc cela, la mort.
Aussi simple qu’un coup de feu.

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