71 - Sacrificium

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11.11.2087– Journal de David

Impossible de m'assoupir. Pourtant, je suis exténué. La nuit paraît durer une éternité.
Hélène et Steve ont été ramenés dans leurs cellules. Il ne reste que Lisa, le chef, deux soldats et moi. Pour éviter toute tentative de fuite, on nous a ligotés. Où aurions-nous pu aller, de toute façon ? C’est une armada de guerriers qui font le guet tout autour du bâtiment. Nous n’aurions aucune chance de leur échapper, j’avais déjà bien réfléchi à la question en observant le dehors par la fenêtre. Est-ce que même Lisa en aurait la force ? À nouveau, je sens que sa blessure l’affaiblit un peu plus et je décide d’intervenir :
— Donnez-lui plus d’eau, s’il vous plaît, elle est blessée.
Le chef s’interrompt dans sa conversation et s’approche de nous.
— Où ça ?, demande-t-il, sans chaleur.
Il s’aperçoit de la tâche ensanglantée et se permet de jeter un œil par-dessous son index.
— Une belle blessure, plaisante-t-il, première balle ?
— Oui.
— Je me souviens de la première balle que j’ai reçue. J’avais dix-neuf ans.
Il retrousse sa manche droite et exhibe une plaie refermée de forme circulaire au biceps.
— Une bagarre qui a mal tourné pour une fille, rajoute-t-il avec un sourire, vous le croyez, vous ? Au fait, je m’appelle Abdoul Sahid.

Il reprend sa discussion téléphonique comme si de rien n’était.
Notre situation ne s’améliore pas.
Il fait les cent pas tout en marchandant notre échange tantôt avec agacement, tantôt avec euphorie. Je n’arrive pas à savoir avec qui il discute. Les tractations durent des heures.
Soudain, il revient vers Lisa et lui dit :
— Je suis au téléphone avec le lieutenant Gilbert, il voudrait te parler. Je mets le haut-parleur.
Elle ne réagit pas. Il met le portable à son oreille.
— Bonsoir, Lisa…, commence le lieutenant d’une voix lugubre.
Lisa reste interdite.
— Maintenant, vous êtes dans un sale pétrin, continue le lieutenant dans son monologue, tous vos amis tombent les uns après les autres, tout ça pour sauver votre petite personne. J’ai eu vingt d’entre vous dans mes filets. Cette dénommée Anna s’est effacé la mémoire. Pierre est mort. Et votre Marchand de Sable aussi…
Lisa me jette un regard sans équivoque. Ils ont eu son indic.
— J’ai su que c’était lui qui s’était introduit chez moi pour me voler. Ça n’a pas été simple de le trouver, mais mes hommes y sont finalement parvenus. Il a tout avoué. Il pleurait comme un bébé. Il a supplié pour sa vie. Pathétique.
Il fait une pause avant de reprendre.
— Qu’allez-vous faire avec les informations que vous détenez, maintenant ? Me dénoncer ? Tenter de me salir ? Ca n’arrivera pas. Vous savez pourquoi ?
Les lèvres de Lisa remuent à peine :
— Pourquoi ?
À nouveau le silence.
— Parce que vous allez mourir. C’est ce que le gouvernement français souhaite pour vous, lâche-t-il enfin avec délectation, et il est prêt à payer très cher pour ça. Et même si vous surviviez à cette nuit, si vous revenez en France un jour, je me chargerai moi-même de vous coller une balle dans la tête. Vous entendez ce que je vous dis ? Si vous revenez, vous êtes morts. TOUS MORTS!
Lisa, pour la première fois depuis longtemps, sourit :
— Je n’ai pas peur de la mort, lieutenant, sachez-le. Mais vous, je peux sentir la peur dans le ton de votre voix. Morte ou vivante je viendrai vous hanter.
Puis elle fait signe au chef de sonner la fin de la discussion.
— Okay, lieutenant, vous avez eu votre appel, reprend ce dernier, ce n’est pas avec vous que je traite les négociations alors, bon vent.
Il raccroche et s’esclaffe.
— Vous avez du culot, je dois le reconnaître, lui lance-t-il, on va vous soigner. Zakaria, emmène-la à l’infirmerie.
Ils quittent tous la pièce, me laissant seul. Je me recroqueville contre un recoin de la cellule.
S’ils sont si bons avec Lisa, c’est que l’on peut espérer une issue heureuse, non ? Pour nous tous ?
Malgré l’inconfort dû à l’entrave de mes liens, je tente de me reposer.
À peine ai-je fermé les yeux que je suis réveillé en sursaut. Une heure est passée.
Abdoul Sahid revient avec Lisa et les deux gardes.
— Nous partons pour le lieu de l’échange. Venez !
Je suis excité et stressé en même temps :
— Les Français ou l’émir ?
Le chef ne répond pas. On nous fait sortir de la cellule, ainsi qu’Hélène et Steve et on nous aligne en rang. Abdoul Sahid a une posture beaucoup plus solennelle, à présent.
— Je n’ai pas à vous prévenir que si vous tentez de fuir durant la transaction, vous serez abattus. Faites ce qu’on vous dit, taisez-vous et vous aurez peut-être une chance de rester en vie. Maintenant, en voiture !
Les soldats se montrent brutaux. On nous met des sacs sur la tête pour nous maintenir dans l’insécurité. Cela fonctionne, malheureusement, car nous sommes totalement désorientés. Dans la vieille camionnette qui nous chahute, j’entends les soldats manipuler leurs armes comme des trophées, plaisanter en arabe, rire avec une indifférence totale. Je n’entends ni Lisa, ni les autres. Le bruit du moteur ainsi que les bavardages des guerriers couvrent leurs respirations. Je me prépare au pire, tout en espérant le meilleur.
La camionnette s’arrête et on nous fait descendre les uns derrière les autres. Je ne vois rien, mais j’entends plusieurs voitures se garer et Abdoul Sahid aboie ses ordres. À nouveau, on nous aligne. Cette fois-ci, je sens que Lisa est à côté de moi.
— Ça va aller…, me souffle-t-elle avant qu’un soldat ne l’interrompt.

D’autres véhicules arrivent. La lumière de leurs phares transperce le tissu de mon sac. Je distingue plusieurs ombres au loin et un nom prononcé me fait tressaillir : l’émir Hazamani. Il semble qu’il soit venu en personne avec quelques gardes pour l’échange. Se pourrait-il qu’il ait payé plus que l’Etat français, lui-même ?
J’entends le chef de la rébellion et l’émir discuter longuement. Mon cœur palpite.
Soudain, Abdoul ordonne à ses hommes de nous faire marcher vers les voitures de l’émir. J’ai la bouche sèche, j’éprouve de grandes difficultés à respirer. Une valise pleine de billets doit sûrement circuler non loin de nous.
— Avancez !, nous hurle-t-on en nous tirant par les vêtements pour nous guider.
J’ai l’impression de marcher un kilomètre. Soudain, une voix gutturale nous parle en français.
— C’est bon, vous êtes en sécurité, je suis l’émir Hazamani.
J’ai envie de crier de joie, de me jeter sur lui et l’embrasser, mais je ne peux pas. Je suis entravé et aveugle. J’entends mes camarades pousser des murmures de soulagement, comme pour évacuer un trop-plein de stress. Mais, tout à coup, on nous arrête.
J’entends Lisa grogner juste devant moi. Un soldat la malmène.
— Toi, tu sors du rang. Les autres, ils continuent !, lui crache ce dernier.
— Comment ça, elle sort du rang ? Qu’est-ce que vous allez lui faire ?, demande Hélène, paniquée.
Mon cœur s’arrête. Je me mets à questionner le soldat à mon tour, alors que Lisa répète que ça va aller. Je ne reçois aucune réponse en retour.
— Où vous l’emmenez ?
Lisa essaye de calmer le jeu, tout en étant entraînée à l’écart. Je ne vois rien. J’ai une boule dans le ventre. Je me mets à crier sans m’en rendre compte.
— Faites-le taire !, ordonne Abdoul Sahid à l’émir qui ne bronche pas.
J’ai beau l’appeler, je n’entends plus Lisa. J’entends juste la voix sinistre du chef.
— Je suis désolé, mais ils n’ont accepté d’épargner vos amis qu’à une condition : que je te tue. L’émir est d’accord avec ça. L’Etat français paye très cher pour ta tête.
Tuer ? Ils vont exécuter Lisa ? Non ! Ils ne vont pas faire ça ! Non ! ASSASSINS !
— À genoux, maintenant.
— Arrêtez, je vous en supplie ! Ne la tuez pas ! S’il vous plaît !
Je pleure, je hurle de douleur. Mes jambes vacillent. Je tombe par terre, alors qu’un soldat me retient par le col. Hélène et Steve deviennent fous et poussent des cris déchirants. On ne voit rien, mais on entend tout.
Un coup de feu retentit. Puis un deuxième. Impitoyable.
J’ai l’impression de sombrer dans le néant, dans les ténébreuses profondeurs de l’infernal abysse.
Ma tête bourdonne. On me parle, mais je n’écoute plus. Je ne réalise plus rien de ce qui se passe autour de moi.
— J’espère que tu as tout filmé, Nabil, rajoute le chef sans remords, il faut l’envoyer au Ministère de la Défense en France. Ils veulent la preuve qu’elle est bel et bien morte.

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