70 - Memoriam repeti

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02.11.2087 – Journal de Lisa (Mémoire retrouvée : 100%)

Léonardo est venu me chercher au Refuge, l’air grave. Il sait au fond de lui que c’est un jour crucial pour la Nueve.
Je me suis volontairement isolée des autres pour regarder la télévision. Les informations diffusent le décollage de la fusée Eurêka censée rejoindre « Breath for Mars » en direct. Un départ parmi des dizaines d’autres pour certains, mais le seul qui compte vraiment pour nous.
Soudain, j’entends les membres pousser des cris. Oracio apparaît à l’antenne, avec une poignée de personnes, vêtu de sa combinaison d’astronaute. Ils prennent l’ascenseur et disparaissent dans le ventre de la fusée. La première étape de notre plan est en train de se matérialiser sous nos yeux. On retient tous notre souffle.

« Nous assistons au trente-huitième départ pour «Breath For Mars ». Dans quelques minutes, la fusée Eurêka va décoller pour un voyage d’environ sept mois à travers l’espace. », indique la journaliste.

— On doit partir, insiste Léonardo en se faisant plus pressant.

Nous quittons le Refuge comme les autres. Une fois encore, il me fait monter dans le coffre de sa voiture.
Au fur et à mesure, j’avais pris le pli de cette vie de nomade. Des mois à errer d’appartements en appartements, la peur au ventre, à ne dormir que d’un œil. Je m’étais préparée mentalement à la possibilité d’être arrêtée ou tuée.
Dans mon inconscient, je savais qu’un retour en arrière était désormais impossible. Je regardais les informations : le discours de la classe politique s’était peu à peu durci envers les escrocs, les délinquants sexuels, les trafiquants, les dealers et les hackers sévissant dans le Darknet. Les Dark Units multipliaient les arrestations médiatiques, sans pour autant capturer des membres de la Nueve et cela, en grande partie, grâce à Hélène, qui était à leur tête. Sans elle, beaucoup d’entre nous seraient déjà sous les verrous.
Je me remémore mon parcours depuis le moment où j’ai écrit les premières pages de mon carnet. Tant d’événements s’étaient bousculés que j’ai dû le remanier plusieurs fois. Des probabilités avaient été rejetées, de nouvelles avaient vu le jour. Je construisais et déconstruisais des structures mentales vertigineuses pendant des heures dans un casque de réalité virtuelle. J’en avais des migraines. Les mois qui ont suivi mon arrivée au Refuge ont été les plus intenses de toute ma vie. Un mélange d’excitation, de peur et d’adrénaline. Plus je rentrais dans l’illégalité, plus j’y prenais du plaisir, malgré les risques évidents.
Je me suis approprié le dessein de mon père, Révonnaissance, et j’ai fait de sa quête mon principal objectif. J’ai annoncé à tout le monde que notre prochaine cyberattaque serait sûrement la dernière : des centaines de vers informatiques se répandant dans les sièges gouvernementaux, les multinationales, les lobbys, la finance…
Avec TheCreator, nous débattions souvent sur l’ordre et la conduite des opérations. Il arrivait qu’Anna, Pierre et Hélène s’invitent dans les échanges, mais cela restait très sporadique.
De fait, TheCreator et moi étions les seuls à connaître le plan dans sa globalité, situation à la fois risquée, mais nécessaire, afin d’éviter les éventuelles fuites.

J’avais une dizaine d’identités et tout autant d’accessoires, perruques et autres artifices pour me fondre dans la masse. Les rares moments de répit étaient consacrés aux derniers détails de Révonnaissance et au suivi du développement des vers. Comme mon père avant moi, je ne voulais rien laisser au hasard. Les trois milliards dérobés aux multinationales par Oracio ont bien servi à payer les membres et à pouvoir se doter des meilleurs hackers sur le marché. Problème ? La guerre enclenchée avec l’Etat nous avait coûté cher : beaucoup de hauts fonctionnaires avaient dû être soudoyés pour détourner l’attention de la police sur nous. Certains d’entre nous, dont la couverture avait été grillée, furent obligés de s’expatrier dans d’autres pays. Tout ceci avait assaini nos finances.
Heureusement, nous pouvions compter sur les autres cellules pour nous maintenir à flot et survivre. Ils nous envoyaient du cash. Il n’y avait plus de missions de piratage jusqu’à nouvel ordre. Nous tentions de faire profil bas.
Au départ, le cas de Paul m’embarrassait. En effet, c’était un otage vivant parmi nous. S’il parvenait à s’échapper, il pourrait mettre en péril toute notre opération. Pendant des jours, je réfléchissais à quoi faire de lui. Les membres étaient divisés sur son cas ; certains évoquaient l’idée de le maintenir dans un endroit secret ou l’emprisonner au Refuge comme un animal. On songea même au meurtre en dernier recours, mais la majorité des gens était contre,puisque Paul ne nous avait rien fait de mal.
Finalement, la solution est venue de lui-même, lorsqu’il a décidé de nous aider. Beaucoup ont cru à une diversion, mais moi, j’ai compris.
Il lisait notre blog, il regardait nos vidéos, il se documentait sur nos actions. Cela n’était pas anodin. Il essayait de comprendre. Un jour, bouleversé, il s’est confié à moi.
— Toute ma vie, on m’a dit quoi faire. Que je ne pourrais être heureux qu’en me mettant des œillères et en fermant les yeux sur les atrocités du monde qui m’entourait. Mes parents, mes amis, mes professeurs… Ils m’ont tous mis en garde : chercher la vérité ne peut valoir que des ennuis. J’ai étudié la physique, la chimie. J’ai excellé dans toutes les disciplines. J’ai essayé d’être le plus parfait possible auprès de mes parents et tout ça pourquoi ? Pour mettre tout ce que j’ai appris au service d’un projet injuste, qui va laisser l’Humanité sur le carreau. Personne ne m’a rien dit, à part vous. Même si j’éprouve de profondes réserves sur les conséquences de vos activités, je ne peux cautionner de tels agissements de la part de personnes qui disent «travailler pour le Bien commun». Je ne suis plus obligé d’être leur esclave.
— Tu n’es pas leur esclave, Paul, d’ailleurs, tes parents non plus. Ils ont juste cru bien faire en te préservant du mieux qu’ils pouvaient. Un peu comme mon père et moi. Le problème vient du système tout entier, que des personnes malentionnées maintiennent et qui accroit les inégalités, épuise les ressources et prive les gens de leur libre-arbitre. Ses mécanismes sont complexes à décrypter : il nous offre l’illusion d’être libres en échange de notre servitude.
Paul fit une pause, pensif. Puis, poursuivit :
— Si on part du principe que vous souhaitez mettre tous les corrompus en prison, une manière de vous faire justice vous-même, que se passera-t-il ensuite ? Le chaos installé n’aura d’intérêt que si des gens honnêtes prennent le relai pour remettre tout en ordre, non ?
— Le peuple est seul maître de son destin. C’est à lui de saisir sa chance.
— Mais vous savez comment sont les gens, répond Paul, fataliste, ils ne s’entendent sur rien.
— Il le faudra bien, cette fois-ci…
Sur le coup, j’ai éludé la question, surtout parce que je n’avais pas envie de trop lui en dire. A quoi bon semer la zizanie si, au final, le système que l’on a combattu refait surface plus tard ? Mon père avait sûrement rencontré le même dilemme, mais il n’en a jamais parlé. Peut-être qu’une idée germa de ses réflexions, mais elle ne figurait pas dans le projet Révonaissance.
Mon avis personnel était tranché : le capitalisme avait vécu et devait être annihilé, les richesses redistribuées de façon totale et équitable. La guerre contre la corruption serait, pour de bon, le cheval de bataille de tous les gouvernements, si toutefois, ils existaient toujours.
Des idées simples, un tantinet naïves, mais auxquelles je pouvais me raccrocher pour me projeter vers l’avenir. Je n’avais pas le choix que d’être optimiste pour rallier le maximum de personnes à notre cause. Au final, qui étais-je pour décider, seule, de comment serait le monde après la Nueve ?
Oracio suivait un programme informatique à la lettre, mais avait-il assez de recul pour soupeser les conséquences de chacun de ses actes ?
Il est vrai qu’il avait mené la Nueve plus loin qu’elle n’avait jamais été, amassant des sommes faramineuses au passage et recrutant des milliers de membres à travers le monde. En réalité, il n’obéissait qu’à des algorithmes créés de toutes pièces par mon père. Comment autant de personnes ont-elles pu ainsi lier leurs vies à un androïde ?
Anna, avec qui j’ai tissé de vrais liens d’amitié, me fit un jour cette confidence :
— Il est unique en son genre. On n’a jamais vu d’humanoïde aussi proche de l’homme avant lui. Il est quasiment parfait. On pourrait même dire qu’il nous surpasse intellectuellement. Ce que ton père a fait avec lui est extraordinaire. On dirait qu’il vit en lui. Il a son charisme, ses mimiques, sa gestuelle... Cela a été plutôt facile de l’accepter.
Elle n’avait pas tort, je devais l’admettre.
Il avait réussi à amadouer Google et mieux encore, s’était attiré les bonnes grâces de son CEO, monsieur Tim Carpenter. Ensemble, ils avaient scellé un pacte secret qui bénéficiait à nous tous. Il s’agissait d’un accord insensé, signé un an auparavant, qui liait la plus grande entreprise mondiale à une organisation terroriste. Oracio devait embarquer pour Mars, revenir sur Terre et diffuser des images à charge contre l’ONU, tout en disculpant Google dans le projet «Genesis». La mise en scène devait apporter la preuve que Tim Carpenter ignorait tout du projet final et avait été manipulé par Gloria Spinoza, la secrétaire générale des Nations Unies, depuis le début. Un peu comme s’il se doutait déjà du retentissement mondial d’un tel scandale s’il venait à être éventé et qu’il protégeait ses arrières.
Pour nous, le capital sympathie dans l’opinion publique serait incroyable. N’importe quelle organisation, terroriste ou pas, ne refuserait pas une telle publicité. Mais ce que ce monsieur Carpenter semblait ignorer, c’est qu’un tel pacte induisait le fait de trahir ce pourquoi la Nueve s’était battue depuis toujours. Il y avait là un vrai motif de discorde. Oracio avait dû taper du poing sur la table pour défendre sa stratégie et rassurer les membres en martelant qu’il s’agissait d’une alliance bidon. J’étais plutôt pour, mais Anna faisait partie des sceptiques. Une scission prit forme au Refuge. Anna considérait Oracio comme un vrai meneur et avait désapprouvé son idée de partir. Etant arrivée plus tardivement, je voyais Oracio pour ce qu’il était : un robot exécutant sa mission. J’étais donc plutôt optimiste quant à nos chances de survie sans lui. Notre amitié se dégrada à ce moment-là.
Je n’avais pas eu le temps de lui dire au revoir, obsédée que j’étais par mes milliers de schémas prémonitoires. Il était parti pour l’Antarctique, s’entraîner et conditionner son corps pour partir dans l’espace, même si, dans son cas, c’était inutile.
Nous avions eu de ses nouvelles une fois par Skype. Il nous racontait sa vie au milieu des pingouins et des savants qui les examinaient sans cesse.
— Ils sont au courant pour moi, rajouta-t-il d’un air farceur, mais pas l’équipage.
Il nous parla des autres astronautes.
— Il y a un français, deux américains et un russe. Ils sont plutôt gentils. Je pense que le voyage se passera bien.
Je n’en sus pas plus. Nous n’avons plus eu de nouvelles de lui après cette communication.
Et pendant qu’en secret, je contactais les autres cellules dans le monde grâce au Darknet, mon obsession avançait à découvert et enchaînait les conférences de presse après chaque arrestation :
— Hier, nous avons démantelé l’un des plus gros réseaux de prostitution sévissant sur Paris, se targuait le lieutenant Gilbert devant un parterre de journalistes, grâce au concours de nos amis, les Dark Units, nous avons procédé à l’arrestation de plus d’une trentaine de proxénétes qui contrôlaient plus de quatre cents jeunes filles.
J’avais prévenu tout le Refuge en désignant cet homme comme notre ennemi principal. Personne n’y trouvait à redire, car c’était la vérité. J’avais donc tout le loisir de le dénigrer en public sans que cela ne choque personne. Personne ne savait qu’il était le meurtrier de mon père sauf Oracio et TheCreator. J’ai suggéré que l’on se renseigne sur lui et son ordinateur personnel fut aussitôt piraté (il a, par la suite, changé de machine).

Toute sa vie fut passée au peigne fin. On apprit qu’il avait été décoré de l’armée et était monté jusqu’au grade de caporal. Après ses années de service, à vingt-sept ans, il s’était reconverti dans la police et passa le concours haut la main. C’est à l’école de police qu’il se fit véritablement remarquer de par sa prestance, mais surtout, par son aptitude à entraîner les autres dans son sillage. Il avait fait un nombre impressionnant d’arrestations et avait été rapidement promu lieutenant, grade qu’il avait conservé jusqu’à aujourd’hui, par refus de rentrer dans la bureaucratie, aspect du poste qu’il détestait.
Il était divorcé et avait trois enfants. De loin, sa carrière était exemplaire, mais moi, je voulais connaître ses secrets inavouables. Ce genre de secrets que l’on est incapable de révéler sous peine d’être jugé. Il me fallait des éléments à charge pour ternir l’image idyllique qu’il s’était efforcé de construire. Je devais pouvoir le faire chanter au cas où ça tournerait mal.
— Je suis désolé, Lisa, on a rien trouvé dans son ordinateur, admit Hélène. Ce gars a enfermé sa vie privée dans une forteresse.
— On doit aller chez lui.
Hélène fronça les sourcils d’un air désapprobateur :
— On ne peut pas prendre le risque d’impliquer l’un des nôtres dans un vol par effraction. Cela pourrait attirer l’attention sur nous. Pourquoi tu tiens absolument à détenir quelque chose qui pourrait lui nuire ?
— On ne sait jamais… Je vais m’adresser à quelqu’un d’autre pour ce boulot.
Ni une, ni deux, j’ai contacté un indic de longue date, Kevin, dit Le Marchand de Sable, sur une ligne sécurisée.
Opportuniste et toujours prêt à risquer sa vie pour un peu de thune, il ne me fallut pas longtemps pour le convaincre de fouiller la maison du lieutenant Gilbert.
— Très bien, je le fais, répondit-il, mais je me mets en danger en m’attaquant à un fonctionnaire de police. Je veux être payé d’avance.
— Pas de souci. On virera l’argent sur ton compte. Combien tu veux ?
Silence.
— Quarante mille… Dix mille d’avance ?
— Deal. N’essaye pas de me contacter. Je reviendrai vers toi si tu trouves un truc.
— Ça marche.
Ce fut un appel téléphonique bref, mais gorgé d’espérances.
Avec le recul, je ne me rendais pas compte en combien ce que je demandais au Marchand de Sable était dangereux.
Quelques jours plus tard, le lieutenant Gilbert fit sa première victime dans nos rangs : Antony Lechat, un membre qui travaillait comme vendeur dans une entreprise d’androïdes, fut dénoncé par un de ses collègues.
Il tenta de prendre la fuite, mais les hommes du lieutenant l’encerclèrent. Il fut le premier d’entre nous a utiliser l’ Effaceur. Suite à ça, nous avions dû déménager dans la précipitation, hors de la ville. Entre les agents qui patrouillaient et les milliers de caméras de surveillance, circuler dans les rues revenait à se tirer une balle dans le pied.
La paranoïa planait sur chacune de nos têtes et pourtant, le développement des vers progressait à une vitesse folle.
— Un hacker sous pression est un Superman de l’informatique, telle est notre devise !

Les medias, en parlant de nous tous les jours, nous déservaient. À cause d’eux, les moyens dont disposait le lieutenant pour nous neutraliser étaient considérables. Une partie de la population se complaisait dans la délation. Des gens innocents, soupçonnés d’être des sympathisants de la Nueve, étaient arrêtés et interrogés. Ils revenaient de leur garde à vue le plus souvent malmenés, affamés et pétrifiés d’horreur. Alors que la date du lancement de la fusée dans laquelle Oracio devait embarquer approchait, l’étau se resserrait autour de nous. J’ai appris, grâce à Hélène, que David avait été, lui aussi, questionné, ainsi que toute mon unité. L’enquête interne sur moi était arrivée à terme : les discussions ne portaient plus sur la probabilité que j’ai été retournée par la Nueve, mais sur mon degré d’implication au sein de l’organisation.
Les forces de police concentraient maintenant tous leurs efforts sur moi. La filiation avec mon père n’arrangeait pas les choses. Je n’ai plus quitté le Refuge jusqu’au jour J.
Des jours durant, je ruminais.
Il fallait protéger l’opération à tout prix.
Je regardais mon Effaceur avec appréhension, tentant de trouver d’autres alternatives, mais en vain. La mort ou la perte de mémoire en cas de capture, c’est tout ce que mon cerveau me proposait. Heureusement que j’avais terminé de rédiger le carnet.
Lorsque ma décision fut prise, je convoquai Anne, Hélène, Pierre et TheCreator afin de les tenir au courant. Il fallait absolument qu’ils me fassent confiance, même si l’idée était folle : je comptais sur un sérum, encore à l’état d’expérience, pour retrouver ma mémoire. Ils ne devaient pas essayer de me joindre, sous peine de griller ma couverture.
Autant dire que les chances de réussite étaient minces. Pourtant, assurais-je, si ce plan fonctionnait comme prévu, nous serions (presque) tirés d’affaire. Ils ont accepté à contrecoeur.

La voiture s’arrête d’un coup. J’entends Léonardo sortir du véhicule et ouvrir le coffre sans ménagement.
— Entrez à l’intérieur avant que quelqu’un ne vous voit, vite !
Je me dépêche d’entrer, Léonardo sur mes talons. Nous montons les escaliers en quatrième vitesse, puis, arrivés au cinquième étage, Léonardo ouvre la porte. Je me retrouve dans un appartement richement décoré. J’allume la télévision.

«… La fusée a maintenant disparu dans le ciel. C’est un décollage réussi, espérons qu’ils fassent bon voyage. On rappelle qu’il s’agit du dernier vol pour « Breath for Mars » avant longtemps », termine la journaliste.

J’éteins.
Oracio est parti.
Plus de retour en arrière n’est désormais possible.
— Je pense qu’on a été suivis. J’ai vu des caméras bouger à l’extérieur, s’inquiète Léonardo aux aguets, qu’est-ce qu’on fait ?
— Toi, tu pars. Va-t-en !
Léonardo reste un moment stoïque, surpris de mon ton si direct.
— Vous êtes sûre de ce que vous faites ?,me demande-t-il, circonspect.
— Non. Mais on n’a plus le temps d’y penser. Barre-toi !
Il respire profondément, comme s’il se faisait violence pour obéir à mon ordre.
— Faites attention à vous, me souffle-t-il en disparaissant.
J’entends le bruit de ses pas s’atténuer peu à peu au fur et à mesure qu’il s’éloigne.
Je m’assois devant une table et pose devant moi mon carnet, ainsi qu’un briquet et l’Effaceur. Je relis la première de couverture comme si je récitais.
— Mémorise-moi absolument…
Courage !
Je mets les lunettes. Une phrase apparaît.
«Clignez deux fois des yeux pour passer le mode d’emploi. »
Je cligne deux fois.
«Bien. Maintenant, veuillez sélectionner la date, le jour et l’heure de la période à effacer. »
J’indique la date d’aujourd’hui et je rajoute la date du 21/10/2086, car c’est ce jour-là que j’ai commencé mon enquête sur le meurtre de l’ambassadeur français.
Tout a commencé comme ça.

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– Ô mon Seigneur, veuillez bien m'excusez d'avoir interrompu votre méditation, cependant une réponse du seigneur Olokun m'a été envoyé et c'est avec un réel plaisir que je vous la fais parvenir.
– Bien, poursuis donc mon très cher Ellegua, ordonna-t-il en lui souriant.
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– Fichtre, toujours ces fanfarons d'olympiens ! Lorsqu'il s'agit de se faire assister, il ne manque jamais une occasion mais quand nous, Orishas, auront besoin d'eux en retour, nous entendrons que les chants de leurs maudites sirènes. Bien, qu'il reste donc et qu'il me prévienne de son arrivée. Nous festoierons à ce moment de joie.
     Ellegua s'inclina avant de se retirer de la salle du dieu. Lorsqu'il parcourut le couloir du palais des trois rois suprême il tomba nez-à-nez avec Eshu, le dieu de la discorde et de la tromperie. Il semblait profondément concentré dans la contemplation de ces énormes statues à l'effigie des dieux orishas qui longeaient les murs. Elles étaient soit en obsidienne, en or ou en argent. Ellegua le vit dérober une plus petite avant de la glisser dans la poche de sa longue tunique en tissu rouge et noir, avant de s'arrêter net devant le regard accusateur du dieu messager, Eshu lui jeta un regard sournois. Il coiffait son chef d'un joli chapeau noir et rouge également comme le reste de ses habits.
– Comment vas-tu, mon cher Ellegua ? Demanda le malin tout en sachant que le dieu messager ne l'appréciait guère, comme la plupart des dieux Orishas. Pourrais-tu m'apporter dans mes quartiers de quoi me remplir la panse ?
– Je suis un messager et non un serviteur, lui répondit le dieu vexé de cette demande...et puis de toute façon si vous voulez vraiment vous faire plaisir de quelques mets, Il vous suffit tout simplement de faire apparaître une niche de pain bien garnie, espèce de paresseux !
– Je suis au courant, petit insolent faiblard, mais ce serait beaucoup plus jouissif de te voir dandiner avec un plateau remplis d'avocats, soumet toi à moi Ellegua afin de me donner l'occasion de rigoler un peu. Ce qui est rare dans ce palais ennuyeux. En rétorquant cela, le dieu de la discorde coupa le passage au messager et ce dernier baissa la tête. Sa faiblesse était visible et puis en même temps que pouvait faire ce pauvre Ellegua face à la puissance de persuasion du dieu malin. Eshu sourit devant la faiblesse de sa victime et lorsqu'il retourna dans ses quartiers il fut ravi d'y découvrir à coté de son amante, un panier remplis de fruits succulents avec du pain de mil.
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J'espère que ce prologue vous a plu. Si c'est le cas n'hésitez pas à me laisser un commentaire et un vote.
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