62 - Altero

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20.12.2086 – Journal de Lisa (mémoire retrouvée 90 %)

Les journées sont longues lorsque l’on ne travaille pas.
Pour une femme aussi bouillonnante que moi, c’est une sensation des plus désagréables.
Pour tuer le temps, je bouquine ou je regarde des émissions débiles à la télévision. Aux informations, ils ne parlent que de la grosse saisie d’Effaceurs effectuée par les douaniers à l’aéroport d’Orly. Ces objets illégaux ont foutu en l’air pas mal d’enquêtes et le chef les a en horreur. Personnellement, je trouve cela insensé de risquer de perdre la boule pour éviter un procès. De nombreux cas de folie ont été signalés depuis l’apparition de ces saletés. Ces appareils, fabriqués de manière artisanale, sont dangereux et interdits à la vente. Ça n’a pas l’air de dissuader les criminels de s’en servir à outrance.
Lorsque je me lève du canapé, c’est pour mieux contempler le mur de ma chambre que j’ai entièrement recouvert des portraits des personnes sur la liste de Don Sewn.
Je me ressasse cette entrevue avec lui encore et encore. Il est possible que ce soit devenu une obsession, mais je ne m’en inquiète pas. J’imagine leur faire payer pour la mort de mon père. Qui n’a jamais fait ça ?
Il est probable que j’agisse sous le coup de l’émotion et que j’arracherai ces maudits portraits bientôt. Je devrais éviter de trop réfléchir avant d’être consumée par je ne sais quelle frénésie vengeresse. Peut-être qu’ils seront tous condamnés par la justice, après tout.
Peut-être…
Ou peut-être aussi qu’ils vivront longtemps et heureux. C’est fort probable.
Je me dois de parer à toute éventualité comme je l’ai toujours fait. Si je veux pouvoir atteindre mon objectif, je dois être infaillible sur les possibilités. Anticiper chaque alternative. Dans mon cas, il y en a bien des centaines de milliers. Comme me le disait grand-père Georges, il me faut avoir un coup d’avance sur tout le monde.
Le téléphone sonne. C’est David. Il m’apprend qu’il a pu obtenir le dossier confidentiel de Paul Dumont. J’en suis ravie et l’en félicite.
— Rejoignons-nous dans un endroit à l’abri des regards, propose-t-il.
J’accepte et quelques heures plus tard, je le retrouve sur les quais de Seine, armée de mon sac à dos. Il fait un froid de canard.
— Voilà ce que tu m’as demandé, me lance-t-il d’un ton grave en me tendant un gros dossier, ce n’est pas la version dématérialisée, mais ça devrait suffire.

— Je te remercie.
Il stoppe son mouvement pour me dévisager.
— Je sais que tu m’as menti, Lisa…, lâche-t-il en fronçant les sourcils, je mérite un peu plus de considération, non ?
— Que veux-tu savoir ?
— Les vraies raisons pour lesquelles tu as besoin de ce dossier, par exemple.
Je soupire.
— Je ne peux pas te le dire. Je n’ai aucune envie de t’impliquer…
— Tu le fais déjà…, rétorque-t-il sèchement.
— Mieux vaut que tu n’en saches rien.
Je glisse le dossier dans mon sac à dos. David, quant à lui, sort un paquet de cigarettes de son manteau et s’en allume une.
— Je me doute que tu mijotes quelque chose, poursuit-il, essayer de te dissuader de faire l’irréparable est impossible, mais j’ai quand même envie de te mettre en garde : s’il te plaît, quoique tu aies en tête, ne le fais pas. Tu es plus maligne que ça. Perdre ce travail est un coup dur, mais c’est temporaire. Tu vas vite rebondir et moi, je vais boucler cette enquête et tout ceci sera bientôt oublié. Qu’en penses-tu ?
Sa tentative pour me réconforter me touche.

— Tu restes positif, c’est tout à ton honneur. Je rentre chez moi et je te rends le dossier ce soir.
Il fait la moue, tandis que je lui tourne les talons. La vérité est que j’ai hâte d’obtenir la liste complète des noms promise par Oracio. Rien d’autre ne compte davantage à mes yeux, désormais.
À peine ai-je franchi le seuil de ma porte, que je reçois un message sur ma montre connectée.

« Bien joué ! Donne le dossier au mécanicien qui passera te voir. »

Je me demande bien comment ils ont pu être au courant si vite. Je pose le dossier sur la table et l’examine sous toutes ses coutures. Paul Dumont est un ange à côté de moi : à part sa consommation de cannabis durant son adolescence, il n’y a rien de folichon dans sa vie. Son parcours scolaire est brillant, ses thèses scientifiques tout autant. Ce n’est pas une surprise si Google l’a recruté.
On sonne à la porte. C’est le « mécanicien ». Un homme plutôt jeune, tenant une boite à outils dans la main droite. Par prudence, je dissimule le dossier sous un meuble.
— Bonjour, je viens pour le chauffage, dit-il, je peux rentrer ?
Je hoche la tête pour signifier que oui et lui cède le passage. Il entre dans le salon et pose la boite à outils. Il balaye mon salon du regard comme s’il vérifiait qu’il n’y ait pas de micros.
Puis, il se tourne vers moi :
— Vous l’avez ?, me demande-t-il.
— Oui, je l’ai. Enfin, tout dépend de quoi on parle…
Le visage de l’homme s’assombrit.
— On a vu votre coéquipier vous transmettre un dossier. On vous a envoyé un message. Il nous le faut…, m’explique-t-il d’un ton froid.
— Vous m’espionniez ?
— En quelque sorte, oui. Il faut bien être prudent.
J’essaye de sonder la sincérité de ses propos. Puis mon objectif premier me revient en tête.
— Est-ce que vous avez ce dont nous avions convenu ?
À ces mots, la mâchoire de l’homme se contracte. Il jette un regard torve par la fenêtre.
— Bien sûr que nous l’avons, réplique-t-il, nous vous le donnerons quand nous aurons le dossier. Où est-il ?
Je reste interdite. Quelque chose cloche. Il remarque mon trouble et hausse un sourcil.
— Vous savez que si vous gardez ce dossier, vous vous exposez à pas mal d’ennuis, lâche-t-il d’un ton plus menaçant que courtois, peut-être que si nous demandions à votre partenaire le contenu de ce dossier, il se montrerait plus loquace…
Je remue légèrement. Il dégaine un revolver et me braque.
— Tout doux, ma jolie, je n’ai aucune envie de repeindre ton joli intérieur avec ta cervelle, murmure-t-il avec condescendance, tout ce que je veux c’est ce dossier.
Je suis prête à lui bondir dessus.
— Vous n’êtes pas avec eux.
— Le dossier…
Je fais mine d’obéir en levant les mains en l’air et lui tourne le dos en direction de ma chambre.
Il me suit de près. Je m’arrête au seuil de la porte.
— Je l’ai posé sur mon lit, vous pouvez le prendre.
Le jeune homme ricane.
— Va le chercher, me lance-t-il d’un ton sarcastique.
— O.K.
J’ouvre la porte en grand et il voit les portraits accrochés au mur. Je profite de cet instant d’inattention pour me retourner et saisir son arme, mais il ne lâche pas prise. Au contraire, il me pousse violemment contre le mur. Je lui assène un coup de genou dans le ventre qui lui fait perdre son arme. En réponse, il m’envoie un premier coup de poing en pleine figure, puis un second. Je suis sonnée durant quelques secondes.
Ensuite, il tente de m’étrangler, mais je lui mords la main. Il hurle. J’en profite pour m’extirper de son étreinte et récupérer le revolver. Il m’agrippe et me fait tomber à la renverse. Je lui donne un coup de coude dans le nez. Il enfonce ses ongles dans ma main pour que j’abandonne. Finalement, je tente de pointer le canon du pistolet sur lui, mais il prend le dessus sur moi.
À sa merci, alors qu’il appuie de tout son poids sur mon corps, je me sens impuissante.
Soudain, un violent coup de poing retentit et le gars s’écroule sur moi, assommé.
Oracio surgit de nulle part.
— Tu vas bien ?, demande-t-il d’une voix inquiète en me relevant.
— Je vais sûrement avoir besoin d’un sac de glaçons, mais ça va, merci. Qui c’est, cet enfoiré ?
Oracio fronce les sourcils.
— C’est un agent de la DGSE. Il t’a certainement espionnée, répond-il, tu n’es plus en sécurité chez toi.
— La DGSE ? Pourquoi ?
— Même s’ils n’en sont peut-être pas sûrs, il y a des chances qu’ils aient des soupçons te concernant.
— C’est sûrement pour ça qu’il voulait le dossier…
Oracio épie l’agent qui respire profondément.
— Nous devons nous débarrasser de lui, déclare-t-il sans détour.
— Tu veux dire, le tuer ?
Il me regarde comme si j’avais dit que la Terre était plate.
— Je veux dire, l’abandonner loin d’ici en lui bandant les yeux, réplique-t-il d'un ton mesuré, je vais m’en charger. Toi, tu dois être sous la protection de la Nueve, désormais. Je vais appeler Léonardo pour qu’il t’emmène.
— Très bien.
Il fait une pause grave, tout en constatant les portraits accrochés au mur.
— Lisa, je dois te dire quelque chose…, commence-t-il comme dans un murmure.
— Je t’écoute.
— Ces agents… Ils vont sûrement nous causer de gros problèmes dans le futur. À leur tête, il y a un homme que tu connais de par ton métier, et qui, selon toute vraisemblance, pourrait être celui qui a commandité le meurtre de notre père.
Je suis troublée et puise dans ma mémoire. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre.
— Le lieutenant Gilbert ? L’un des flics les plus respectés de la police française ?
Oracio hoche la tête positivement. Je m’abstiens d’exprimer toute émotion devant lui.
— C’est en menant mes recherches sur les liens qu’entretiennent le FBI et les autorités françaises que j’ai pu remonter jusqu’à lui. Il se trouve que pour protéger leurs interêts, Google, l’ONU et les gouvernements américains et français ont convenus que la mort de notre père était necessaire afin de preserver le programme Genesis. Peut-être savaient-ils déjà que la Nueve avait été créée, peut-être pas. En vérité, la vraie raison est que notre père avait été l’un des artisans de ce projet au sein de Google et que donc il savait des choses que le commun des mortels ignorait. Des choses pas très recommandables. Comment je sais que la DGSE est derrière tout ça ? Ils surveillaient toutes les allées et venues de notre père, tout comme ils le font avec toi aujourd’hui. À l’époque, le lieutenant Gilbert n’était pas encore lieutenant. C’était un jeune ambitieux qui n’avait pas peur de se salir les mains pour monter en grade.
Je songe déjà à récolter le maximum d’informations sur lui, mais pour le moment, une seule chose m’intéresse. Je m’empare du dossier et le donne à Oracio.
— Tu peux en faire une copie ? Je dois le rendre ce soir.
— Tout à fait.
— Parfait. As-tu le reste de la liste ?
— Oui.
Il fouille dans la poche de son pantalon et me donne un nouveau papier. Je le lis et tressaille.
Pendant quelques instants, je fixe Oracio, comme pour sonder sa sincérité. Il reste impassible.
— Ce n’est pas une erreur, sœurette, me répond-il, comme s’il avait deviné mes pensées, il y a des gens de ton entourage dans le coup.
— C’est sûrement toi qui es manipulé par des mensonges !
Oracio se tourne vers les portraits accrochés au mur avec véhémence.
— Si je comprends bien, les types sur ton mur doivent payer, mais pas ceux sur cette nouvelle liste ?, demande-t-il d'un ton perplexe.
Je fais la grimace, mal à l’aise.
— Pas tous… Juste certains. Il n'est pas abérrant que tu sois induit en erreur. Je veux en avoir le cœur net.
Oracio fronce les sourcils.
— Lisa, ils sont tous coupables et ils devront rendre des comptes à la justice, proteste-t-il sans vergogne, peu importe les liens qui vous unissent, tu devras les oublier. Je suis prêt à te fournir toutes les preuves dont tu auras besoin pour te convaincre de les arrêter.
Je fais les cent pas, la tête entre les mains.
—Démontre-moi leur culpabilité et je t’aiderai à les arrêter.
— Je le ferai, mais pour le moment tu dois partir avant que d’autres agents ne viennent jusqu’ici.
Il appuie sur sa montre connectée et contacte le chauffeur.
— Léonardo, emmène-la au Refuge. TheCreator doit lui parler.

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