56 - Minaces

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28.05.2088 – Journal de Xhang

La nuit tombe.
Toujours alité, je ne trouve pas le sommeil. Mes côtes me font un mal de chien. Seul, dans cette chambre, je rumine mon incapacité à pouvoir agir. J’ai entendu dire que Jenny avait été promue et qu’elle supervisait désormais l’expédition des clones. Sur le coup, j’avoue que cela m’a un peu retourné. Aurait-elle passé un accord avec le colonel ? M’aurait-elle trahi pour sauver sa tête ? J’en ai la chair de poule, rien que d’y penser.
Peut-être que cette paranoïa soudaine ne vient que des cachets que l’on me donne. Je hais le colonel au plus haut point, plus encore qu’hier. Je mettrai ma main à couper que Jenny est animée du même sentiment. Il ne peut en être autrement. Une telle promotion n’est qu’un subterfuge. C’est un fait.
Tout à coup, je ressens un frisson. C’est indicible, ténu, instinctif.
Il est vrai que je suis dans le noir presque total et que mon imagination est fertile, mais là, il s’agit d’autre chose. Je ressens une présence.
Mon cœur s’emballe et je le réprimande intérieurement. Je ne peux pas être devenu fou du jour au lendemain. Ce n’est pas possible. Pas aussi vite. Je m’en serais aperçu. Il s’agit d’une nouvelle divagation de mon cerveau. Je suis bel et bien seul ici. Je ne vais pas commencer à me croire persécuté. Ca deviendrait honteux. Serait-ce une des conséquences psychologiques dues au choc d’avoir été molesté ? Un… Traumatisme ?
Je pose ma main droite sur le bouton servant à appeler le médecin en cas d’urgence. Un réflexe de survie, serais-je tenté de dire.
Au bout de quelques secondes, je me décide à me retourner.
Ce que je vois me pétrifie : en face de moi, il y a bien quelqu’un qui me fixe. Je peux distinguer la silhouette imposante. Une masse sombre, écrasante, sans visage. Je peux percevoir une respiration lente, monocorde, presque anecdotique, tant l’ombre se tient immobile à m’observer. J’ai le corps flagellé par la peur, mais j’ai tout de même la force de demander l’identité du visiteur.
— Aksionov Sergeï, répond ce dernier d’une voix méconnaissable.
Je me précipite aussitôt sur la lampe de chevet posée sur la commode à côté de moi et allume.
Aksionov se révèle à moi, les vêtements tâchés de sang, le visage blafard et vide. Il ne semble pas lui-même. Il respire, mais n’exprime rien. C’est surréaliste. Je m’exclame, partagé entre la colère et la crainte :
— Mon vieux, qu’est-ce que tu fais ici à me scruter dans le noir ? Tu ne remarques pas que c’est effrayant !
Il ne répond pas et continue à me fixer. Ses pupilles sont dilatées. Je continue à lui parler, plus pour me redonner de la contenance que pour réellement meubler la conversation.

— Tu vas bien ? Tu n’en pas à l’air…
— Je vais bien, Xhang, me répond-il d’une voix caverneuse, je me sens… Différent.
Sans même me demander la permission il s’assoit près de moi. Je peux distinguer ses dents. Elles ont l’air sales, rougeâtres. Une odeur de mort se dégage de tout son être. Je suis très mal à l’aise.
— Tu sais que je suis croyant, commence-t-il, je ne l’ai jamais caché.
— Oui.
— Je te le dis car j’ai vu Dieu ici…
Sur le coup, je ne saisis pas ce qu’il essaye de me dire.
— Comment ça, tu as vu Dieu ?, je demande, inquisiteur.
— Il est venu me parler pendant la nuit, me répond-il d’un ton très sérieux.
Sa tête dodeline, il est comme habité par ses propres paroles.
— Il m’a confié qu’il avait un projet pour les humains. Quelque chose qui devrait résoudre tous nos problèmes.
Je me ressasse les paroles sibyllines d’Oracio, ces mêmes propos qu’il avait tenus près de moi en cellule. Dieu, les hommes… Tout était à l’identique.
— Il m’a dit qu’on ne devrait pas être ici et que l’idée de coloniser Mars est une hérésie. Que nous devrions plutôt réparer les désastres que nous avons provoqués sur Terre.
Est-ce qu’il divague ? Quelque chose d’inquiétant transparaît lorsqu’il s’explique.
— Il est las de voir autant de malheurs frapper la Terre, continue-t-il d’un ton glacial, il se sent coupable d’avoir laissé les événements en arriver là… Il regrette. Il pense que l’Humanité est responsable de ce qui lui arrive. Seule son élimination pourrait mettre un terme à ses souffrances.
J’essaye de garder mon sang-froid et de ne pas céder à la panique, mais Askionov ne me quitte pas des yeux, sondant mes moindres mimiques faciales.
— Quelle serait le moyen le plus efficace, selon toi ?, me questionne-t-il d’un ton abrupt.
— Je… Je ne sais pas… Un virus ?
Il hoche la tête négativement.
— Son auto-destruction par le cannibalisme, réplique-t-il d’un ton professoral, des mœurs ancrées en nous depuis la nuit des temps et que notre civilisation s’est appliquée à nous faire oublier. Si nous nous dévorons nous-mêmes, il n’y aura plus d’humains et nous aurons bel et bien disparu, tout comme les dinosaures avant nous. Nous ne sommes que des bêtes.

Il pose sa main sur mon bras.
— Je voudrais te libérer, Xhang, tout comme il m’a libéré, déclare-t-il sans la moindre hésitation.
Je suis terrifié. Je tente de me dégager, mais il maintient mon bras solidement.
— Je vais te tuer puis te manger, annonce-t-il en se jetant sur moi.
Il me mord l’avant-bras avec une telle rage que je ne m’entends pas hurler de douleur. D’instinct, je le frappe avec mon autre main. Étourdi, il relâche son étreinte. J’ai une plaie béante sur le bras droit et les marques laissées par sa mâchoire sont profondes. J’appuie sur l’interrupteur avant qu’il ne me fasse violemment tomber du lit. Il tente une nouvelle fois de me mordre, mais je lui envoie un coup de pied dans le ventre avant de me relever et de courir vers la sortie. Il me pourchasse telle une bête féroce. Au moment où j’atteins la porte, le médecin débarque. Il n’a pas le temps de comprendre. Je le pousse à l'extérieur et ferme la porte derrière moi.
— Vite ! Aidez-moi ! Ne le laissez pas sortir !
Aksionov charge en poussant des hurlements bestiaux. Le médecin me demande de m’appuyer contre la porte, le temps qu’il enclenche le processus de verrouillage.
— Plus facile à dire… Qu’à faire ! Il est costaud !
Le médecin insère sa carte dans le boîtier situé à droite de la porte et pianote sur le clavier numérique. En quelques instants, le verrouillage est activé et la porte se ferme, maintenue par de grandes barres métalliques.
Aksionov, furieux, commence à tout dévaster dans le dortoir en commençant par retourner les lits. En l’observant à travers la vitre circulaire, le médecin m’apprend qu’il s’agit de l’homme qu’il recherche et qu’il a tué un militaire. Je suis sous le choc.
Il me soigne puis prévient le colonel Williams. Ce dernier est accompagné de son état-major et de Tim Carpenter, légèrement en retrait. L’animosité qu’il y a entre les deux hommes est palpable. Ils me demandent ce qui s’est passé et je leur rends compte de tout ce que m’a dit Askionov. Il ne leur faut pas longtemps pour faire le lien entre les dires d’Askionov et celles d’Oracio.

— On aurait pu interroger l’humanoïde, mais vous l’avez laissé partir avec mes clones, maugrée Tim Carpenter. Il est la clef, ça ne fait plus l’ombre d’un doute.
— Il ne s’est pas échappé, il guide les clones dans le gouffre, rétorque le colonel d’un ton aigre, nous pouvons l’interroger dès qu’il sera rentré au rover.
Le médecin se saisit de sa tablette et commence à pianoter ses observations :
— Messieurs, nous devons mettre cet individu en quarantaine et hors de contact de quiconque , dit-il, je suggère que monsieur Giao se rende au département de Biologie afin que l’on analyse sa morsure.
— Vous pensez que c’est contagieux ?, s’enquiert le colonel en m’épiant avec suspicion.
— Tant que nous n’avons pas fait d’analyses, nous l’ignorons. Monsieur Giao doit être surveillé. Au moindre comportement anormal, il devra, lui aussi, être isolé des autres.
Mon stress monte d’un cran à cette idée.
— Des places se sont libérées en prison, nous pouvons endormir cet énergumène et l’enfermer après l’examen, suggère le colonel.
L’assistance acquiesce. Askionov pousse des hurlements véhéments et frappe contre les murs jusqu’à s’écorcher les mains. Monsieur Carpenter remarque qu’il s’auto-mutile.
— A défaut de pouvoir tuer quelqu’un, il se détruit lui-même, en déduit-il.
— Ne perdons pas de temps et endormons-le avant qu’il ne se suicide, propose le colonel.
Il fait appel à plusieurs militaires expérimentés afin d’administrer le tranquillisant. Une manœuvre périlleuse.
Tandis qu’ils se mettent en place, je suis conduit d’un pas preste vers le département de Biologie. Là, on me demande de me déshabiller et l’on m’allonge dans un caisson de verre, le bras blessé bien en évidence. Deux bras téléguidés commencent alors un étrange ballet au dessus de ma tête. Ils me retirent le bandage, puis à l’aide d’une fine épingle prélèvent des échantillons de peau et de sang. Enfin, un H3G me refait mon bandage et je suis invité à me rendre dans une autre salle afin de passer des tests cognitifs.
Alors que je suis du regard la lumière qu’un homme me projette, je suis gagné par l’anxiété. Au bout d’un moment, je n’y tiens plus et je pose frontalement la question :
— Pensez-vous que je sois contaminé par le même mal que mon ami ?
Le savant est embarrassé.
— Nous ne pouvons pas écarter cette hypothèse…, admet-il.
— Si c’est le cas, j’irai moi-même en quarantaine.
L’homme m’envoie un sourire compatissant.
— Pour le moment, vous devriez plutôt vous reposer car vous êtes toujours convalescent, me conseille-t-il en me tapotant gentiment l’épaule, rhabillez-vous, je reviens tout de suite.
Il me tourne les talons, me laissant seul dans la salle d’examen. Plongé dans mes pensées, je regarde les différents instruments médicaux avant de m’attarder sur le bureau où est posé un bloc-notes. Poussé par la curiosité, je m’approche.
Le bloc-notes contient des observations, des remarques, et même des opinions sur les clones.

« Il est évident que Mars n’est pas une planète viable, sauf pour des surhumains. En cela, les clones pourraient survivre sous certaines conditions. Tous les tests effectués sur eux attestent d’une résistance élevée au climat martien. Ils ne sont pas encore parfaits d’un point de vue physique, mais nous touchons presque au but. S’ils réussissent à s’adapter, une colonisation peut-être envisagée…»


Je n’ai pas le temps de tout lire, car j’entends les pas du scientifique se rapprocher. Sans réfléchir, je prends le bloc-notes et le glisse dans la poche de mon pantalon. Si je n'ai pas réussi pas obtenir les fameux dossiers confidentiels concernant les desseins du CEO de Google et du colonel sur Mars, ce savant, par mégarde, m'a peut-être offert un précieux élément de réponse.

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