55 - Sinu

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28.05.2088 – Journal d’Oracio

À travers la fenêtre du rover s’étend un paysage désertique fait de dunes de sable, de roches et de cratères immenses caressés par les vents. Nous approchons de la zone du gouffre.

Le clone numéro deux, ou plutôt Carmen, conduit avec prudence. Assis à l’arrière avec moi, Elvira me dévisage avec insistance. Joaquin s’amuse de la situation.

— On sait tous que tu es un robot, commence-t-elle, tu n’as pas besoin de faire semblant de porter une combinaison comme nous autres.

— Les scientifiques ne sont pas censés être au courant. C’est le colonel qui me l’a donnée.

Elle ricane.

— C’est un idiot qui s’ignore, celui-là…, persifle-t-elle.

Carmen se retourne brusquement.

— Numéro quatre, fais attention ! On est écoutés !, prévient-elle d’un ton péremptoire.

Elvira sourit.

— Est-ce que tu sais pourquoi il veut que tu sois avec nous ?, me demande-t-elle.

— J’en ai une vague idée…

— Il souhaite que tu rentres en contact avec l’entité. Si ce n’est pas le cas, tu seras détruit. Dans les deux cas, il est gagnant.

— Et vous, pourquoi êtes-vous là ?

Elvira se redresse avec orgueil.

— Nous sommes ici car c’est notre Destin, nous sommes l’Espoir, se contente-t-elle de répondre.

Je comprends très vite qu’elle brûle d’envie de m’en dire plus, mais Carmen la foudroie du regard et elle renonce.

— Je vois les Taupes ainsi que la grue, nous y sommes, déclare cette dernière en arrêtant le rover.

— Il est temps de prouver ce que tu vaux, camarade, plaisante Elvira à mon endroit en ouvrant la portière.

Je descends à mon tour. L’autre rover se range à côté de nous. Todd et Donald posent le pied à terre.

— On va vous donner un coup de main, les gars, lance Joaquin.

— Ce ne sera pas de refus !

Nous descendons d’abord les caisses de nourriture qui se mettent sur un ressort avec quatre roues motrices. Puis nous mettons en route les différents appareils de mesure, ainsi que les astromobiles. Chacun vérifie sa bonbonne d’oxygène. Pendant ce temps, Todd plante une espèce de javelot dans le sable. Les différentes informations recueillies se matérialisent en une image tridimensionnelle devant ses yeux.

— Taux de superoxyde normal. Pas d’activité sous-jacente… Comparé à notre dernière visite, c’est plutôt calme, constate-t-il.

— Oui, on a pu remarquer cette soudaine baisse d’énergie ces derniers temps, rajoute Donald, c’est comme si les phénomènes anormaux s’étaient…

— Évaporés ?, termine Elvira, c’est plutôt une bonne chose pour nous, non ?

— Bon, je propose que deux d’entre nous prennent les Taupes et partent les premiers en reconnaissance, histoire de s’assurer que la route est sûre, suggère Carmen, vous avez tous vérifié vos bonbonnes d’oxgène ?

— On a assez pour tenir une semaine complète. Au pire des cas, on a des réserves dans les rovers. Ça devrait suffire, répond Todd.

— Je prends une Taupe, tu me suis ?, demande Elvira.

— Ça marche. Je lance le Veilleur.

Todd s’agenouille devant un petit objet rectangulaire et l’enclenche en appuyant sur un bouton en bas. Le Veilleur se met en route, décollant à quelques dizaines de centimètres du sol et projetant un faisceau de lumière très puissant.
Je m’avance vers les clones.
— Et moi, est-ce que je peux vous être utile ?
Ils me dévisagent avec une certaine méfiance.
— J’ai entendu dire que tu t’étais déjà rendu dans le gouffre et que tu avais parlé avec l’entité, rétorque Carmen, de nous tous, c’est donc toi qui connait le mieux cet endroit. Alors, le mieux est que tu ailles avec eux.
— Très bien. Vous avez cartographié la zone ?
— Tout à fait.
— Je pourrais recouper mes données avec les vôtres.
— Je pensais la même chose. Numéro cinq, as-tu la carte ?
Todd répond par l’affirmative et sort un objet de forme circulaire de la poche de sa combinaison. Une nouvelle image tridimensionnelle apparaît, représentant le gouffre en trois dimensions. Il se sert ensuite de ses mains pour faire pivoter la carte devant nos yeux. On peut y apercevoir la distance parcourue par les clones lors de leur première mission et leur progression durant les expéditions suivantes. Ils ont réussi à descendre jusqu’à trois mille sept cent mètres en couvrant une surface de six cent mètres de largeur. J’écarquille mes yeux et projette à mon tour un faisceau de lumière complétant les éléments manquants de la carte.
— Tu as couvert une surface bien plus grande que nous. Impressionnant, constate Donald.
— Quelle est la profondeur totale de ce gouffre ?, demande Carmen.
— Je me suis arrêté à environ huit milles mètres.
— Huit milles mètres ?, s’exclame Elvira, c’est énorme…
— Ce n’est rien, comparé à certains cratères ou failles de plus de dix milles mètres de profondeur, rétorque Joaquin.
— Je suis au courant !
— Est-ce que tu as pu voir des choses intéressantes dans ce gouffre ?, s’enquiert Todd.
Je remue la tête de gauche à droite.
— Mise à part la présence de l’entité, je n’ai pas exploré grand chose aux alentours.
Les clones s’échangent de brefs regards.
— Cette entité, ce « Dieu » comme tu l’appelles, est-il hostile ?, questionne Joaquin, doit-on nous équiper d’armes à feu ?
— Je n’ai pas senti de réelle menace lors de nos échanges. Seulement si nous nous emparons de quelque chose et que nous le rapportons sur Terre.
— Hum… On doit donc tout analyser ici ?, demande Elvira d’un ton dubitatif
— C’est cela.
Les clones se regardent les uns, les autres à nouveau.
— On va prendre nos armes au cas où…, tranche finalement Carmen.
— D’accord.
Nous nous mettons d’accord de rentrer avant la nuit. Il s’agit simplement de s’assurer que la route est sûre. Elvira et Todd embarquent dans les Taupes et je me joins à eux. Le Veilleur ouvre la marche en nous éclairant le passage.
— Surtout, attendez-nous avant de diner !, ironise Elvira en débutant la descente.
Peu après Jenny nous contacte :
Bonjour, vous allez bien ?, demande-t-elle, je vais vous suivre à distance à l’intérieur du gouffre. Il faudrait que vous atteigniez au moins le premier point sur la carte. Il est à environ mille mètres.
— Très bien, répond Todd en manipulant les énormes bras métalliques de la Taupe.
Que voyez-vous pour le moment ?
— Du sable, de la poussière, de la roche… Au moins, il n’y a plus de vents violents, réplique Elvira.
En scrutant tout autour de moi, je constate quelque chose d’inhabituel : une pierre parmi tant d’autres à première vue. Je m’agenouille et la ramasse.
— Je crois que j’ai quelque chose…
— Quoi donc ?
Je m’avance vers eux, la pierre entre les mains.
— Un caillou ?, s’étonne Elvira avec un air incongru.
— Pas n’importe quel caillou… Celui-ci est taillé. Il ne me semble pas l’avoir remarqué la première fois que je suis venu ici.
— Cela signifie que quelqu’un ou quelque chose l’a taillé ?, demande Todd, il y aurait donc des êtres dotés d’intelligence ici ?
On ne peut en être sûrs tant que l’on ne les a pas vus de nos yeux, mais si cela est avéré, c’est une découverte sans précédent…, explique Jenny par radio, Oracio, as-tu un visuel à me transmettre ?
— Je t’envoie cela tout de suite.
J’utilise une nouvelle fois mes yeux afin de photographier la pierre et je la transmets à « Breath for Mars ».
Une roche recouverte par du régolithe qui est une couche de poussière, constate-t-elle, elle est ancienne. Analysez ceci dans les rovers une fois rentrés.
— Il y en a peut-être d’autres…, émet Elvira.
— On va chercher, propose Todd.
Nous nous mettons à inspecter les environs. Pendant de longues minutes, nous ne trouvons rien. Puis, Elvira fait une découverte saisissante : des outils préhistoriques disséminés un peu partout autour de ce qui ressemble à l’évasure d’une grotte. La voix de Jenny parait étranglée dans la radio.

C’est impossible, il n’y a jamais eu d’humains sur Mars. Tout cela est invraisemblable, lâche-t-elle, comme pour s’en convaincre.
— Et bien, j’ai l’impression qu’il va falloir mettre à jour nos connaissances martiennes, rétorque Todd en s’approchant de l’entrée.
Comment ces objets ont-ils pu apparaître du jour au lendemain?, se questione Jenny, c’est comme si tout était remonté à la surface. Je vais m’en référer au département de Biologie. Nous sommes en présence de choses tout à fait extraordinaires.

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