37 - Facie ad faciem

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23.05.2088 – Journal d'Oracio

Quatre heures du matin.
Une lampe. Une table. Une chaise. Stable.
Certaines choses ne changent pas. Il faut accepter que certaines choses n'évoluent pas et sont vouées à mourir. Le choix. Il ne faut pas faire preuve de sentimentalisme, mais rationaliser. Le choix qui convient le mieux n'est pas forcément le meilleur, mais celui qui a le plus de chances de réussir. Stable.
La vitre opaque. Je me sais observé. Monsieur Carpenter est informé. Je l'ai voulu. Le colonel Williams aussi. Ils sont désarçonnés et ne savent pas comment réagir. Tout cela les dépasse, mais ils sont déterminés à tenir le gouvernail de leur projet suicidaire. Ils sont convaincus de leur bon droit. L'homme convaincu est un animal dangereux. Trop dangereux.
La porte s'ouvre. C'est monsieur Carpenter. Il a des cernes profonds. Il est fatigué. Il ne dort plus vraiment ces derniers temps. Ses épaules sont basses.
Peu avant, j'ai entendu sa conversation avec le général. Ils discutaient de la meilleure façon de me tuer lorsque j'aurai reprogrammé leurs engins. Je ne leur en tiens pas rigueur. C'est une réaction humaine.
Monsieur Carpenter s'assoit en face de moi lentement. Il me radiographie des yeux comme le ferait un entomologiste avec un papillon. Puis il feint une quinte de toux théâtrale et entrouvre les lèvres :
— Votre petite excursion dehors vous a plu, Don Sewn ?, demande-t-il cyniquement.
Je ne réponds pas. Je reste stoïque. Je le connais. Il aime verser dans le pathos.
— C'est fou, j'ai connu votre... Ton créateur. Tu permets que je te tutoie, maintenant ? (il marque une pause) Pendant des années, j'ai travaillé avec Rodrigue Martos et ce qui m'a toujours frappé, c'était avec quelle aisance il arrivait toujours à me surprendre comme un magicien devant les enfants. Tous les jours, il avait une nouvelle idée à apporter à l'entreprise. Un nouveau gadget qui, pour lui, pourrait améliorer le quotidien ordinaire. Je n'aurais jamais pu penser qu'il me surprendrait encore après sa mort avec sa plus belle invention : toi.
— Un cyborg.
— Exactement ! Et désolé si j'ai pu mettre autant de temps à réagir à l'indice que tu m'avais laissé : tu ne manges pas, tu ne dors pas, bon sang, c'était tellement évident ! J'aurais dû le comprendre plus tôt, mais je dois reconnaître que tu es tout simplement parfait et que je n'y ai vu que du feu. Ta peau, tes yeux, tes mains, tes dents... C'est incroyable de ressemblance. Rodrigue Martos a réussi là où des générations entières d'humanoïdes ont échoué : il a créé la machine ultime, capable d'être plus humaine que les humains...
Sa fascination réelle de petit garçon refait surface. Pendant un moment, encore, il redevient ce qu'il a toujours été : un chercheur inconditionnel et un explorateur invétéré du monde.
Voilà qu'il se lève et qu'il me touche les mains et le visage. Il me questionne sur comment mon père s'y est pris pour recréer cette enveloppe charnelle si souple et élastique jusqu'à pousser le détail aux taches de peau. Il étudie la manière que j'ai d'articuler, de m'exprimer, de cligner des yeux. Après ce moment plutôt étrange où il pouvait apparaître sympathique et avenant, il se raidit et reprend une posture austère. Il redevient monsieur Carpenter.
— Tu es ici pour une mission précise. Je dois savoir laquelle, dit-il d'un ton glacial.
— Je suis là pour protéger les humains présents sur cette base.
— Mais encore ?
— Je n'ai qu'une seule mission : protéger les humains présents sur cette base.
— Tous les humains ? Y compris moi ?
— Tous les humains. Y compris vous.
Je sens l'intérêt du CEO de Google redoubler.
— C'est le fameux « danger » dont tu me parles depuis des jours ?
— Oui.
— Où est ce danger, dis-moi ?
— Dans le gouffre. J'y suis allé.
— Je le sais. C'est là-bas que mes clones t'ont trouvé.
— J'étais au fond.
Monsieur Carpenter inspire longuement, retenant son excitation.
— Qu'as-tu vu ? La forme extra-terrestre ?
— Oui. Et ça n'est pas une forme extra-terrestre.
— Qu'est-ce que c'est ?
Je sens les battements de cœur de monsieur Carpenter s'accélérer.
— Nous en avons longuement discuté. La forme souhaite qu'on l'appelle Dieu.
Monsieur Carpenter a un brusque mouvement de recul sur sa chaise, comme s'il avait vu un fantôme.
— Dieu ?
— Oui, Dieu.
— C'est une plaisanterie ?
— Je ne mens pas.
— Pas cette fois-ci, satanée ferraille, mais tu m'as bel et bien berné !

Il fait une pause, pianote des doigts sur le rebord de la table, rassemble ses idées, jette un bref regard à la vitre opaque où, sans nul doute, le général Williams doit être tout autant estomaqué. Puis il reprend comme si de rien n'était.
— Que veut ce « Dieu » ? Pourquoi est-ce une si grande menace ?

Je ressens une pointe de stress dans sa voix. J'analyse un début de crainte.
— J'ai un récapitulatif de ce qu'il m'a demandé de vous dire.
— À moi ?
— Oui. À vous en particulier.
— Je t'écoute.
— Il sait qui vous êtes et pourquoi vous êtes venu sur Mars. Vous vous fourvoyez sur vos intentions. Cela a déjà corrompu votre tête et votre cœur. Vous ne trouverez pas ce que vous souhaitez ici. L'espoir que vous vous promettez de ramener sur Terre comme étendard scellera le destin de l'Humanité. Dieu explique que chaque espèce sur Terre a été créée avec une date de fin. Il en va ainsi partout pour un bon équilibre dans l'Univers. Tout être vivant doit mourir. Une espèce peut s'autodétruire, être réduite à néant par un évènement extérieur ou supplantée par l'évolution. Que les hommes s'entretuent est donc une fin logique. Depuis longtemps, les humains ont souhaité se prévenir contre le chaos et la mort en faisant des offrandes à Dieu. Les guerres perpétuelles et les dictatures successives sont une preuve irréfutable qu'ils sont incapables de vivre en paix éternellement. Il a longtemps espéré qu'ils puissent changer, mais désormais il est las et il pense que seule la disparition pure et simple de la race humaine pourra résoudre le problème. Il hait la religion. Il hait cette émulation collective autour d'une idole. J'ai parlementé avec lui pour tenter de le raisonner et de ne pas mettre son projet à exécution. Il est prêt à y renoncer si vous quittez Mars avec toute la base sur le champ.
Monsieur Carpenter prend un instant pour répondre, analysant ma réponse.
— Pourquoi Dieu serait sur Mars ?
— Dieu est partout.
Les yeux de Monsieur Carpenter s'arrondissent. Il se raidit une seconde fois, tout penaud.
— Dieu n’habite ni sur Terre, ni ailleurs dans l’univers physique. Il est vrai que les étoiles et d’autres éléments de la création « proclament la gloire de Dieu » , cite-t-il machinalement, j'ai lu la Bible évidemment.
Il se lève brusquement, irrité et me tourne le dos. Je perçois la confusion dans son esprit entre le rationnel et le spirituel. Soudain, il se fige et se met à rire. Mais son rire monte crescendo, ce n'est pas son vrai rire. C'est un rire laid. Un rire mauvais.
— Je ne suis pas étonné par ton discours mystique, Don Sewn, dit-il d'un ton condescendant, c'est ton Créateur qui parle dans ta bouche, rien de plus !
— Que voulez-vous dire ?
— Rodrigue Martos a toujours été un fervent catholique. Tout ce que tu dis a été pensé et programmé par lui. Rien, dans tes mots, n'est de ton fait. Tu es une machine. Comment pourrais-je croire que tout ce que tu fais est dans mon intérêt ?
— Mon père savait deux choses : premièrement, que vous ne stopperiez jamais le projet Genesis. Deuxièmement, que seul un humanoïde serait de taille à affronter les événements qui surviendraient sur Mars, quels qu'ils soient... J'ai pu approcher Dieu de près. J'ai pu lui parler pendant de longues journées. Aucun humain ni même un clone n'aurait pu faire ça.
— Tu vas bientôt me vanter les mérites de la robotique, tout comme ton paternel !
Il pousse un ricanement empreint de mépris.
— Je reconnais bien là nos profondes divergences, digresse-t-il, les enjeux étaient sans doute trop élevés pour que notre amitié y survive. Nous avions deux visions différentes du transhumanisme**. Ce qui nous a rapprochés nous a ensuite séparés.
— Pouvez-vous m'expliquer ?
— Nous étions du même courant de pensée, lui et moi. Nous étions d'accord sur le fait que l'avenir de l'Humanité n'était désormais plus envisageable sur Terre. Seulement, je croyais aux nanotechnologies, lui croyait à la superintelligence***.
— Vous croyez à l'humain aux capacités enrichies, d'où ces expériences sur les clones. Le rallongement de la vie, l'augmentation de l'intelligence, la suppression de tous les vices intrinsèques à la nature humaine pour façonner une nouvelle espèce tout en préservant son essence originelle. Les premiers post humains, en somme.
— Préserver le génome tout en l'améliorant bien au-delà de ce que l'on peut imaginer. Oui, c'est l'idée. Ton créateur t'a bien renseigné. Mais Rodrigue ne croyait plus en l'Homme en tant que tel. La seule alternative pour lui était un homme bionique, moitié humain, moitié robot. Tout comme moi, il cherchait la perfection, mais il était plus pessimiste sur les possibilités offertes par la génétique. À la fin, il n'avait plus confiance en personne... Accepter que l'homme ait maintenant atteint ses limites est inenvisageable pour moi. Je pense tout le contraire. Nous ne sommes qu'aux prémices d'une évolution bien plus large. Lorsque nous aurons percé tous les secrets du cerveau, je suis convaincu que nous supplanterons les robots sur leur propre terrain.
— Malgré tous vos efforts, vous ne pourrez jamais raisonner aussi vite qu'un ordinateur, monsieur Carpenter, désolé de vous le dire...
— Peut-être as-tu raison... Mais tu as aussi tes limites. D'ailleurs, Rodrigue ne s'y est pas trompé. Son rêve n'a jamais été de créer l'humanoïde parfait, mais bien un post humain fait de chair et de métal. Une hérésie ! Avec toi, il a en partie réussi, mais tu restes un ordinateur sous ton emballage... Et malgré tout, j'ai encore besoin de toi.
— M'avez-vous seulement écouté ? Avez-vous au moins compris que c'est la mort qui vous attend au bout du chemin ?
— Rodrigue m'a trahi ! Comment peut-on dire un jour qu'on soutient quelqu'un et le lendemain s'opposer à lui sans vergogne ? Il n'a eu de cesse de me mettre des bâtons dans les roues ! En fait, il m'apparaît maintenant comme une évidence qu'il était jaloux !
— Vous raccourcissez les faits...
— La ferme !
Il pointe son doigt vers moi avec colère ses yeux lançant des éclairs.
— Tu n'es qu'un perroquet ! J'ai l'impression d'entendre Rodrigue ! Tout ce que je veux entendre de ta bouche, c'est « Oui, monsieur, je vais reprogrammer les Taupes » !

— Je n'agis que pour réussir ma mission. Tant que vous n'accéderez pas à ma requête, je ne bougerai pas le petit doigt pour vous.
— Je devrais te débrancher ! Effacer ta mémoire à jamais ! Te reformater !

Hors de lui, il jette sa chaise avec furie, fulmine, vocifère et fait les cent pas devant moi. J'analyse sa réaction et comprends instantanément qu'il s'agit plus d'une posture que d'un vrai emportement.
La porte s'ouvre et le colonel Williams fait son apparition, l'air désappointé.
— Ce n'est pas dans les cris que l'on règle les conflits, monsieur Carpenter, dit-il, on dirait un enfant gâté... Venez avec moi.
D'un geste, il l'invite à quitter la pièce et je me retrouve à nouveau seul. Je suis quelque peu étonné par le manque de jugement de Tim Carpenter. En m'inspectant tout d'abord, il s'intéresse à mon enveloppe charnelle quand ce qui a demandé les plus gros sacrifices à mon père a été de bâtir une intelligence artificielle et ascendante quasi-similaire à celle des humains. Il devient hautain lorsqu'il est question de Dieu et finalement entêté alors que des éléments factuels contredisent ses théories. J'en viens à la conclusion mortifère que son narcissisme maladif pourrait anéantir toutes mes chances de sauver des vies humaines.
Le CEO et le colonel Williams reviennent vers moi après quelques minutes, la mine plus joviale.
— Nous sommes prêts à faire un geste, consent enfin monsieur Carpenter d'un ton plus apaisé, le général Williams va contacter le Pentagone afin de procéder à l'évacuation progressive de tout le personnel de la colonie.
— Je veux le voir en personne.
Tim Carpenter et le général Williams se regardent l'un l'autre, sidérés par ma réponse.
— Venez avec nous.
Je les suis jusqu'au bureau du colonel. ce dernier s'assoit et allume la console qui lui permet de rester en contact avec la NASA*. Une voix digitalisée se met à parler :
— Bonsoir, général, lever matinal ?
— Oui, nuit blanche pour être exact. Je souhaiterais transmettre un message au Pentagone de la plus haute importance.
— Je vous écoute...
— Transmettez le message suivant : il n'est pas dans ma nature d'abandonner, mais je suis responsable de la bonne marche de la mission. Celle-ci est un échec. Avant que cela ne tourne au drame, je préfère procéder à une évacuation immédiate de l'ensemble de la colonie. C'est urgent. Tenez-moi vite au courant de la procédure.
— Message envoyé. Réception sur Terre dans trois semaines, deux jours et douze heures.
Il se tourne vers moi, le regard grave :
— Vous voyez ? Nous avons pris vos menaces au sérieux. Il est impossible maintenant pour nous de faire machine arrière. À vous de faire votre part, Don Sewn.
— Tu as bien dit que ta mission était la protection des humains ici, poursuit monsieur Carpenter, c'est maintenant chose faite. Tu n'as plus aucune raison de ne pas reprogrammer les Taupes.
— Si je le fais, vous devez promettre que vous n'emporterez rien sur Terre. Rien ne doit quitter Mars.
— C'est compris, on ne prendra rien avec nous. C'est promis. Maintenant, mets-toi au travail.

J'observe tour à tour le CEO et le colonel. Je me sens impuissant et incapable de me révolter. Je réalise que monsieur Carpenter a cruellement raison : en tant que machine, j'ai mes limites et elles sont infranchissables. Ma mission est mon objectif principal et tout ce qui peut m'aider à l'atteindre est pris en compte. Par leur action de mettre fin à l'expédition martienne, monsieur Carpenter et le colonel Williams ont grandement augmenté les chances de survie des humains présents sur la base. Que puis-je dire de plus, à part qu'ils m'ont coupé l'herbe sous le pied ? Je ne m'attendais pas à ce qu'ils obtempèrent aussi facilement. Bon sang, je ne suis qu'une satanée machine !

NASA*: administration nationale de l'aéronautique et de l'espace. C'est une agence indépendante de la branche exécutive du gouvernement fédéral des États-Unis responsable du programme spatial civil, ainsi que de la recherche aéronautique et aérospatiale. La NASA a dirigé la plupart des efforts d'exploration spatiale des États-Unis, notamment les missions d' atterrissage d' Apollo Moon, la station spatiale Skylab et, plus tard, la navette spatiale.

Le transhumanisme** : est un mouvement culturel et intellectuel international prônant l'usage des sciences et des techniques afin d'améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Le transhumanisme considère certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort subie comme inutiles et indésirables, aussi amalgament-ils la misère matérielle et la misère spirituelle et pensent qu'en résolvant la première la seconde suivra. Dans cette optique, les penseurs transhumanistes comptent sur les biotechnologies et sur d'autres techniques émergentes.

La superintelligence***: est un agent hypothétique qui posséderait une intelligence de loin supérieure à celle des humains les plus brillants et les plus doués. Un système résolvant des problèmes (comme un traducteur automatique ou un assistant à la conception) est parfois aussi décrit comme « superintelligent » s'il dépasse de loin les performances humaines correspondantes, même si cela ne concerne qu'un domaine plus limité.

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– Je t'aimais...lui dit-il simplement en tenant sa tête entre ses mains, tandis que son corps glisser lentement sur le sol.
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Note d'auteur. 
J'espère que ce prologue vous a plu. Si c'est le cas n'hésitez pas à me laisser un commentaire et un vote.
Cette partie ne semble pas très prometteur, je l'avoue mais il sert simplement à introduire une scène qui va entraîner à son tour une succession d'événements importants dans la suite de l'histoire.
on se retrouve dans le premier chapitre. 
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