33 - Non Regressus

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23.05.2088 – Journal de Tim Carpenter
Tout en haut du bâtiment A, comme perché, il y a une salle avec une grande baie vitrée que l'on peut ouvrir et fermer à notre guise lorsque nous souhaitons admirer le paysage extraordinaire de Mars. J'y vais assez souvent pour méditer, lire et réfléchir. Mars semble constamment en pleine mutation. A l'approche du crépuscule on distingue les nuages de glace de dioxyde de carbone s'agglutiner vers l'horizon, leur frêle sihouette striée par les rayons du soleil. C'est un spectacle saisissant.
Soudain, des bruits de pas brisent le silence. C'est le colonel Williams.
— Toujours pas de nouvelles de notre fugitif ? , demande-t-il abruptement.
— Non, toujours pas... Les recherches continuent.
Le colonel pose sa main sur sa moustache en signe de réflexion.
— Cela fait deux semaines depuis son évasion et nous avons ratissé chaque recoin de cette base. Que dalle ! Vous savez ce que je pense, Tim ?
— Je ne vais pas tarder à le savoir...
— Cet abruti est probablement mort à l'heure qu'il est et c'est tant mieux pour nous ! Ras-le-bol de mobiliser mes gars pour un type qui a failli foutre en l'air toute notre opération. S'ils n'ont pas trouvé de corps, c'est qu'il a eu l'idée suicidaire de sortir dehors.
— C'est impossible sans une autorisation spéciale ou un badge aux privilèges illimités. Vous et moi sommes les seuls à en détenir un.
— Alors, comment expliquez-vous qu'on ne le retrouve pas ?
Je fais une pause avant de répondre :
— Je ne sais pas...
Même si cette réponse est sincère, le colonel n'est pas convaincu et pousse un grognement exaspéré.
— Il n'est plus dans nos pattes à présent, élude-t-il finalement, c'est bien là l'essentiel. Je vais donc suspendre les recherches au sein de la base. Xhang Giao nous a tout dit de toute façon.
— Il ne nous a rien dit de pertinent...
— Il ne l'a jamais vu ni manger, ni dormir. Comment est-ce possible ?
— Ça ne l'est pas. Xhang ment pour qu'on lui donne l'accès aux dossiers confidentiels. Il est vraiment prêt à tout. Je m'attendais à de vraies révélations, mais il a bluffé et il s'est payé notre tête...
Le colonel pose sa main sur mon épaule.
— Le plus important, c'est que finalement vous ne lui avez rien dit de notre projet. Vous n'avez pas cédé et c'était la bonne décision. En attendant, l'exploration du gouffre se poursuit et je vois que nous touchons au but. Il est tout à fait envisageable que...
Je le coupe :
— C'est une bonne et une mauvaise nouvelle.
— Comment ça ?
— Certes, les clones avancent de plus en plus profond chaque jour. Mais ce n'est pas suffisant. Nous sommes trop lents.
— Faites-les travailler de nuit alors.
— Ce n'est pas aussi simple, les équipes sont épuisées par cette cadence. Les machines ne suivent pas le rythme... Notre fugitif avait raison : nous ne pouvons rien faire de plus sans une reconfiguration complète des crabes.
Le colonel hausse les épaules.
— Mettez vos meilleurs ingénieurs sur le coup et tout s'arrangera.
Je souris devant tant de naïveté.
— Même en y mettant tout leur coeur cela leur prendra des mois pour corriger. Il faut d'abord trouver la défaillance dans le système puis il faut la corriger sans pour autant corrompre le logiciel d'origine. On parle d'un travail long et laborieux.
— Il ne nous reste que quatre mois, vous le savez déjà.
— C'est pour ça que nous avons besoin de Jonathan. Il détient des informations cruciales sur le bon fonctionnement des machines. Mieux vaut pour nous deux qu'il ne soit pas mort. Il faut qu'on le retrouve coûte que coûte ou toute cette opération deviendra un gigantesque fiasco.
Le colonel fronce les sourcils et se met à contempler l'extérieur. La nuit va tomber.
— Quand on y réfléchit, tout ceci est votre problème, Tim, déclare-t-il avec froideur après un moment, nous avions un accord et je l'ai respecté. On peut me reprocher ma dureté mais j'ai tenu mes hommes et ils ont fait leur boulot sans accroc jusqu'à présent. Peut-on en dire autant de votre personnel ? Je ne pense pas. Vous avez une fronde parmi vos troupes et des traites dans vos rangs. Le moins, que l'on puisse dire, c'est que vous faites preuve de laxisme.
— Je reconnais que tout est de ma faute, mais...

— Vous l'avez dit, c'est entièrement votre faute si on est dans un tel merdier aujourd'hui. C'est donc à vous de trouver une solution. Que croyez-vous que je dirais au Conseil d'Etat ? Que vous étiez sous ma responsabilité ? Vous n'y pensez pas ! Le président demandera des comptes, le Pentagone demandera des comptes, la nation enitère demandera des comptes et il n'est pas question que je ternisse ma réputation avec vous. Dans quatre ans, je suis à la retraite avec les honneurs. Si vous voulez plonger dans les abîmes, ce sera sans moi.
Et tout en disant cela, il pointe ostensiblement son index sur ma poitrine. Je soutiens son regard avec détermination et gravité.
— Je vais reprendre la situation en mains et je vais retrouver Jonathan.
— Vous avez plutôt intérêt pour votre propre avenir, menace alors le colonel, je dois avoir quelque chose à montrer lorsque je rentrerai et ce sera cette « source d'énergie martienne ». Plus de cafouillage. Le projet Genesis devra être une réussite, il n'y a aucune autre alternative possible.
Il s'en va, sans dire un mot de plus. J'appelle Ray qui me suit comme mon ombre. Fait rare, je le sollicite.
— Qu'en pensez-vous ?
Certes, je ne lui attribue pas d'intelligence exceptionnelle, mais il est toujours de bon conseil. Il répond du tac au tac, avec cette franchise indéfectible qui me met tout de suite en confiance.
— Je vous ai dit depuis le début qu'il fallait se méfier de ce type, dit-il avec politesse, mais fermeté. Terroriste un jour, terroriste toujours.
— Je ne parlais pas de notre fugitif, mais du colonel Williams.
Ray se tient à deux pas derrière moi. Même si je ne le regarde pas directement, je sais qu'il scrute la porte des yeux.
— Je le trouve pompeux et condescendant, souffle-t-il finalement, c'est le genre d'homme à trahir ses plus proches pour arriver à ses fins.
A ces mots, j'ai la mâchoire qui se contracte.
— Il veut s'attribuer tout le mérite de cette découverte, mais il oublie un peu vite que sans moi, il ne serait pas ici.
— Tout ce qu'il cherche, ce sont les médailles, ça se voit.
— Moi qui pensais que l'on s'était enfin mis d'accord, il me déçoit beaucoup ce soir...
— Que faisons-nous alors ? , demande Ray au garde-à-vous.

Je contemple Mars au crépuscule. Tout semble si paisible.
— Pour le moment rien, continue à l'observer et rends-moi compte. Il faut qu'il soit convaincu que c'est lui le patron. Il faut gonfler sa confiance au maximum et ensuite, au moment opportun, je le contraindrai à ployer le genou devant moi.
— Bien, monsieur.
Soudain, les paroles du colonel Williams me reviennent en tête et je m'étonne moi-même à être en proie au doute. Je me tourne alors vers mon homme de main.
— Peux-tu demander à Divy de venir à mon bureau dans un quart-d'heure ?
— Bien, monsieur. Je vais la chercher.
Un peu plus tard, le robot volant se présente à mon bureau. Ray se tient un peu en retrait.
—Vous m'avez fait demander, monsieur ?, demande-t-il une fois arrivé à ma hauteur.
— C'est exact, Divy. Je sais que tu es en charge de toutes les allées et venues sur l'ensemble de la base. Les entrées, les sorties, rien ne t'échappe.
— Je fais de mon mieux, monsieur.
— Très bien, j'aimerais que tu te concentres sur une personne en particulier. Jonathan Couthenx. J'aimerais que tu me dises si tu l'as vu déambuler dans la base ces derniers temps ?
— Pas que je sache, non.
— Tu en es sûr ? Tu ne me mentirais pas, à moi ?
— Non, jamais, monsieur.
— O. K.
Je claque deux fois puis une fois des mains bien distinctement. Divy se met en veille. Sa carlingue s'ouvre, faisant jaillir une image 3D de sa mémoire interne.
— Je veux une rétrospective des quatre derniers jours. La personne à identifier sur l'ensemble des données est Jonathan Couthenx.
— Je lance la recherche, répond Divy.
L'image 3D se dématérialise et plusieurs séquences se succèdent à toute vitesse, remontant l'historique de toutes les caméras de surveillance quatre jours plus tôt. Après quelques secondes, l'analyse est terminée :
— Impossible d'identifier Jonathan Couthenx dans la recherche, conclut le robot.
— Quoi ? Divy n'a perçu aucune trace de notre fugitif ? , demande Ray avec stupéfaction.
— Peut-être qu'il faut élargir la recherche à quinze jours dans ce cas.
— Ou bien, le colonel avait finalement raison : il est mort.
Je fais les cent pas dans mon bureau, le cerveau en ébullition. Soudain, un flash m'apparaît. J'entrouvre légèrement la bouche sous le coup de l'émotion et me précipite sur Divy.
— Je veux une rétrospective des quatre derniers jours. La personne à identifier sur l'ensemble des données est Don Sewn.
La machine obéit et lance une nouvelle recherche. Je retiens mon souffle. Après quelques secondes, Divy fige une image où l'on aperçoit distinctement une silhouette grande et imposante ressemblant fortement à notre prisonnier.
— Ca y est, je te tiens !
Ray me félicite puis se penche vers l'image 3D.
— Comment se fait-il que Divy soit incapable de le reconnaître autrement que par le pseudonyme Don Sewn ?
Je me gratte la tête, embarrassé :
— Il a corrompu Divy. C'est pour cela qu'elle n'a pas compris ma première requête. Ce nom ne lui disait rien dans sa base de données.
— Comment peut-il faire ça ?
— Son père. Il connaît ces robots par cœur. Il a parfaitement révisé sa leçon et maintenant il l'applique...
Ray plisse les yeux devant l'image statique. Il semble perturbé au plus haut point.
— Est-ce que vous avez vu où se dirige Jonathan Couthenx sur l'image ?
Je me rapproche à mon tour et manque de vaciller.

— C'est la porte d'entrée de la base. De quand date cet enregistrement, Divy ?
— Il y a trois jours vingt-deux heures et quarante-deux minutes, monsieur.
— Il est sorti de la base !, s'écrie Ray qui n'en revient pas, sans combinaison, sans rien ! Il n'avait même pas la carte d'accès. Comment a-t-il fait ?
Je pose ma main sur mon front en poussant un soupir.
— Il a demandé à Divy de le faire.
— Bordel ! Mais... Il est mort ! C'est du suicide !
— Effectivement. Il est « mort ».
Je m'éloigne afin de rassembler mes idées.
— Effectivement, il est mort ? , répète Ray éberlué, c'est tout ce que vous avez à dire ? Notre mission échouera sans lui, ce sont vos mots.
— C'est évident qu'il voulait qu'on le voie sur cet enregistrement. Il ne se cache même plus.
— Qu'est-ce que vous en pensez ?
J'inspire profondément :
— J'ose à peine y croire... Il faut lancer les clones à sa recherche à l'extérieur de la base.
— Gaspiller notre temps à retrouver un cadavre ? Il n'a pas pu faire plus de trois mètres dehors. C'est complètement inutile.
— Faites-ce que je vous dis, nom de dieu ! Et faites en sorte que le but réel de cette mission ne s'ébruite pas !

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      C'était un non lieu qu'était le monde des dieux. Un endroit où règnent les divinités. Ces êtres cosmiques étaient regroupés en factions ou royaumes et se partageaient le monde divin qui s'étendait à l'infini. Des édifices gigantesques jouant avec des proportions inimaginables et exagérées se dressaient dans les contrées mystiques du monde divin. Les architectures étaient variées selon les royaumes. L'immensité de leur orgueil se manifestait par la grandeur de leurs créations et rien ne laissait croire qu'ils pourraient être un jour rassasiés de cette mégalomanie divine. Chacune des factions avait un dieu créateur qui avait participé à la création du monde. Et l'un d'eux, Olodumare, se languissait de ses privilèges en tant que l'un des rois suprêmes du royaume des Orishas. Ces dieux avaient le contrôle de la majorité de l'Afrique. Portion du monde pour laquelle les divinités se sont longtemps fait la guerre jusqu'à un commun accord. C'était un dieu chic et fier, et il était toujours vêtu de blanc, symbole de pureté. Son animosité infinie semblait éclairer l'univers et son rire faisait trembler le monde des hommes. Ses larmes arrosaient l'Afrique, continent de la richesse. Il ne manquait jamais de s'en vanter auprès des dieux des royaumes des autres régions.
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– Ô mon Seigneur, veuillez bien m'excusez d'avoir interrompu votre méditation, cependant une réponse du seigneur Olokun m'a été envoyé et c'est avec un réel plaisir que je vous la fais parvenir.
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     Ellegua s'inclina avant de se retirer de la salle du dieu. Lorsqu'il parcourut le couloir du palais des trois rois suprême il tomba nez-à-nez avec Eshu, le dieu de la discorde et de la tromperie. Il semblait profondément concentré dans la contemplation de ces énormes statues à l'effigie des dieux orishas qui longeaient les murs. Elles étaient soit en obsidienne, en or ou en argent. Ellegua le vit dérober une plus petite avant de la glisser dans la poche de sa longue tunique en tissu rouge et noir, avant de s'arrêter net devant le regard accusateur du dieu messager, Eshu lui jeta un regard sournois. Il coiffait son chef d'un joli chapeau noir et rouge également comme le reste de ses habits.
– Comment vas-tu, mon cher Ellegua ? Demanda le malin tout en sachant que le dieu messager ne l'appréciait guère, comme la plupart des dieux Orishas. Pourrais-tu m'apporter dans mes quartiers de quoi me remplir la panse ?
– Je suis un messager et non un serviteur, lui répondit le dieu vexé de cette demande...et puis de toute façon si vous voulez vraiment vous faire plaisir de quelques mets, Il vous suffit tout simplement de faire apparaître une niche de pain bien garnie, espèce de paresseux !
– Je suis au courant, petit insolent faiblard, mais ce serait beaucoup plus jouissif de te voir dandiner avec un plateau remplis d'avocats, soumet toi à moi Ellegua afin de me donner l'occasion de rigoler un peu. Ce qui est rare dans ce palais ennuyeux. En rétorquant cela, le dieu de la discorde coupa le passage au messager et ce dernier baissa la tête. Sa faiblesse était visible et puis en même temps que pouvait faire ce pauvre Ellegua face à la puissance de persuasion du dieu malin. Eshu sourit devant la faiblesse de sa victime et lorsqu'il retourna dans ses quartiers il fut ravi d'y découvrir à coté de son amante, un panier remplis de fruits succulents avec du pain de mil.
      Il s'approcha de Yemoja, sa douce et tendre amante envers qui il éprouvait un amour profond. Elle ne portait qu'un léger tissu violet qui couvrait uniquement le bas de son corps. Les yeux d'Eshu lorgnèrent sur sa poitrine généreuse dont les tétons étaient entourés de paillettes dorées, mais le corps de son amante n'était rien en comparaison de son visage d'ébène parfaitement lisse et resplendissant. Ses yeux noirs obsidiennes étaient tellement profonds et hypnotisant que le malin s'y perdait. Ses cheveux tressés en deux nattes noires et violets retombaient derrière elle dans le bas du dos. La déesse de l'eau était parfaitement au courant des sentiments qu'avait Eshu envers elle. Mais elle feignait l'ignorance. Ses lèvres rencontrèrent les siennes et leurs corps se rapprochèrent. La chaleur qui naissait entre eux était toujours aussi ardente et passionnante. La déesse le poussa sur son lit avant de se lancer dans un excitant ébat avec le dieu malin.
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      La scène lui fendit le cœur. Gênée, Yemoja ramassa un pan de la longue tenue d'Olodumare pour couvrir sa nudité.
– Mais que fais-tu là, mon cher Eshu. Demanda à la fois gêné et énervé. Ce dernier ne savait pas que le dieu de la discorde avait des ébats passionnés avec la même concubine que lui. Mais cela ne suffit pas à le calmer, alors il envoya un sort de cécité en direction des deux divinités. Eshu retira un poignard de sa ceinture et l'enfonça dans le cœur de son amante après avoir réduit la distance qui les séparait.
– Je t'aimais...lui dit-il simplement en tenant sa tête entre ses mains, tandis que son corps glisser lentement sur le sol.
      Alors qu'il s'apprêtait à poignarder le dieu aveugle qui venait de s'écrouler, une lance perfora le corps d'Eshu. Mais son cœur resta intact. Eshu s'écroula et s'évanouit juste après avoir aperçu le visage froid et terrifiant d'Ogun, le dieu de la guerre qui venait de le neutraliser.

Note d'auteur. 
J'espère que ce prologue vous a plu. Si c'est le cas n'hésitez pas à me laisser un commentaire et un vote.
Cette partie ne semble pas très prometteur, je l'avoue mais il sert simplement à introduire une scène qui va entraîner à son tour une succession d'événements importants dans la suite de l'histoire.
on se retrouve dans le premier chapitre. 
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