chapitre 44

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Je regardai le brouillard qui saccageait la ville. Nous étions devant la grande église. Il fallait réveiller les habitants en sonnant la cloche. Mais avant, je devais faire disparaître la brume. Alors que je commençai à me poser toute sorte de question sur ma réussite, la voix de Lissia résonna dans ma tête. Ne doute pas. Ne te poses jamais de questions et fonces.

Je pris une profonde inspiration et retirai le médaillon de mon cou. Je le tendis devant moi et fermai les yeux. Je récitai alors une incantation dans le langage Alks.

Aussitôt, je sentis une grande puissance se diriger vers moi. J’ouvris les yeux, la brume ténébreuse déferlait comme un tourbillon autour de nous. Elle résistait, elle ne voulait pas retourner là d’où elle venait. Mais je ne me résignais pas. Je répétais l’incantation avec plus d’assurance et de conviction. Le vent soufflait, mes pieds glissaient sous le sol. C’était un combat entre la ténébreuse et moi.

Aussi obscur que tu sois, tes paroles ne touchent que moi.

Aussi pur que je sois, mon cœur ne vibra que pour toi.

Ces paroles que je chantai auparavant n’avaient pas réellement de sens pour moi, mais ce jour-là, c’était différent. La brume ténébreuse et moi ne formions qu’une seule entité. J’avais besoin d’elle tout comme elle avait besoin de moi.

Le tourbillon se déploya férocement et m’enveloppa. J’entendis Kahel crier mon nom avec inquiétude. La minute d’après, j’avais la tête qui tournait et je valdinguai. Je m’écroulai et Kahel me rattrapa dans ma chute. Le souffle saccadé, j’observai les alentours. Il faisait nuit, les lumières des lampadaires brillaient normalement, les hiboux hululaient et l’horloge sonna. Douze coups de minuit.

-     Est-ce que j’ai réussi ?

Kahel jeta un coup d’œil aux environs, puis fixa sa montre.

-     On dirait que oui.

Je ris nerveusement et regardai mon médaillon, il y avait une petite fumée noire comme d’habitude, mais je ressentais l’immense puissance qu’elle contenait.

-     Les enfants, dit Ténébras, je vais sonner l’alerte.

Kahel m’aida à me relever. J’avais encore des tournis, et mes jambes tremblotaient. Je remis le médaillon à mon cou et sentis comme un amas d’énergie me révulser.

-     Peut-être que nous devrions faire ça une autre fois. Tu semble épuisée.

-     Non, c’est ce soir ou jamais. Pourquoi reporter les choses à demain alors que nous pouvons le faire maintenant. Je suis juste un peu décontenancé par cette puissance, mais dans quelques heures je m’y serais habituée. Tu vas voir !

La cloche de l’Eglise sonna, puis soudain un souffle magique traversa tout mon corps et se propagea dans toute la ville. Kahel me serra contre lui pour que je ne tombe pas.

Les premières lumières des maisons s’allumèrent. Les habitants étaient maintenant tirés de leur sommeil. Je pris une profonde inspiration. J’allais devoir affronter ma deuxième épreuve de la soirée.

-     Au fait Kahel… Je ne pourrai pas te lever la malédiction comme les autres.

Je vis des points d’interrogation dans ses yeux et je raclai ma gorge.

-     C’est… un peu plus compliqué pour toi… parce que tu n’es pas comme les autres… Mais dès que je serai prête, je le ferai, je t’assure…Je t’ai fait la promesse de le faire, c’est juste que j’ai besoin d’un peu de temps…

S’il avait eu la peau sur sa tête, je suis sûr qu’il aurait pris son air renfrogné, cependant, il haussa simplement les épaules.

-     Comme tu veux, je laisse ma vie entre les tiennes.

Mon cœur bondit et je gloussai. Je devais laisser ma vie entre les siennes moi aussi si je voulais le sauver.

Les premières personnes squelettiques sortirent de leur maison, l’air inquiet, ils contemplaient autour d’eux. Sans doute avaient-ils peur d’être transporté ailleurs.

Ténébras nous rejoignit. Il fit apparaître un bâton de nécromancie et le frappa au sol. Aussitôt, il s’éleva à quelques mètres de la terre.

-     Mes chers citadins. N’ayez plus peur. La brume ténébreuse s’en est allée. Si je vous ai réunis, c’est pour lever la malédiction qui vous nuit depuis maintenant 166 ans.

L’esplanade fut remplie très rapidement. Ils regardaient leur dieu et attendaient son explication avec impatience. Avec toutes les têtes qu’il y avait, impossible de reconnaitre qui que ce soit. Ténébras frappa de nouveau avec son bâton. Mon corps se mit à flotter dans les airs sans m’y attendre. D’un coup, je me tenais sur un plateau transparent à quelques mètres du sol. Le dieu me tendit le bâton et m’invita à prendre la parole. J’avalai ma salive et fixai leur tête.

-     Bonsoir, je m’appelle Liséa. Liséa Fogerson-Mistreed.

Des brouhahas d’anxiété se firent entendre. Je frappai alors sur le plateau avec le bâton. Un souffle violent les fit tressaillir et tous s’arrêtèrent, l’air tétanisé.

-     Je ne veux pas vous faire de mal. Si je suis là, c’est pour la malédiction. Car je suis la Princesse de Brume et donc la seule à pouvoir la lever. Pendant dix-sept ans, ma mère a vécu en reclus hors de la ville, dans la forêt. Elle était toute seule et même mes grands-parents n’étaient pas là pour s’occuper d’elle. Tout ce qu’elle voulait s’était simplement avoir des amies, vivre une vie normalement sans qu’elle ait des reproches de quiconque. Je sais que vous ne l’avez pas tué, mais je sais que vous n’avez pas non plus été tendre avec sa famille.

Je tendis alors la main vers le sol et fit apparaître un tourbillon de brume. Il prit forme et un chat miaula. Tous les habitants reculèrent et poussèrent des cris d’angoisses.

-     Vous n’avez pas à avoir peur. Je sais que les chats représentent pour vous le malheur, mais ce n’est pas le cas… Ce chat, renferme toutes les peurs, toutes les craintes, la solitude, de ma famille. C’est parce que vous le repoussez, que vous ne l’offrez pas de maison, que vous ne lui faîtes pas confiance que vous êtes maudits. Tout ce qu’il désire, c’est de trouver une famille, une maison, un lieu avec des gens qui l’aimeront et qui ne le verront pas comme un démon. Une fois seulement que vous aurez accepté cela, que vous l’aurez accueilli, la malédiction sera levée.

Ils observèrent Bastet avec crainte. Celui-ci se lécha tendrement la patte. Je ne savais pas quoi faire d’autre. Il fallait que ces gens ouvrent leur cœur.

-     Pardon, dit-on dans la foule. Laissez-nous passer.

Les gens s’écartèrent, je reconnus Maelyn. Il y avait d’autres squelettes derrière elle et sa petite sœur sous forme humaine. C’était sa famille.

-     Je savais qu’il devait y avoir un truc avec toi, depuis que le Maire te recherchait… Moi, je suis prête. Je suis prête à t’accepter. (Elle s’approcha du chat et s’accroupis pour le caresser.) Bonsoir, moi c’est Maelyn. Et derrière moi, ce sont mes parents. Nous sommes prêts à t’héberger si tu veux.

Bastet se laissa cajoler, et tout à coup, une lumière rouge enveloppa le corps de Maelyn, quand elle eût disparu, Maelyn avait retrouvé son corps. Elle contempla ses mains, puis se tourna vers ses parents qui eux aussi étaient maintenant libérés. Ils se sautèrent tous au cou. Quant aux autres, ils observèrent le chat stupéfaits.

Ténébras reprit le bâton et le frappa.

-     Mesdames et Messieurs, je ne veux pas qu’il y ait de disputes pour accueillir le chat, c’est pourquoi, dès demain, vous prendrez rendez-vous auprès de la Mairie pour établir un ordre de passage, pour ceux qui souhaitent accueillir ce chat et ce, avec bonté. Mais pour l’heure, nous allons devoir résoudre un autre problème. Les Ahkiyyinis sont sur le point de nous envahir. Il va falloir arrêter la déesse. Comme d’habitude, vous savez ce que vous avez à faire.

Les habitants s’éparpillèrent dans le calme. Un groupe de femmes conduisit les enfants dans l’Eglise. D’autres rentraient chez eux pour récupérer leurs armes. Du côté de la barrière qui séparait le clan, quelques hommes se dressèrent. Face à eux se tenaient des Ahkiyyinis de niveau supérieur. Ils étaient là depuis le début ?

Kahel m’aida à descendre.

-     Ils vont attaquer, annonça-t-il.

-     Quoi ? Mais pourquoi ?

-     Parce qu’ils veulent ta tête, répondit Ténébras.

Je me tournai vers la barrière. Se pourraient-ils qu’ils attendent qu’elle se désintègre pour entrer ?

-     Qui contrôle la barrière ? m’enquis-je.

-     Luminaria, ils attendent qu’elle l’ouvre. Et une fois qu’ils l’auront ouverte. Nous nous faufilerons dans son entre. Et bien sûr, une équipe devra récupérer la formule qu’ils nous ont volé ! répondit Ténébras la rage aux yeux.

-     Kahel, Liséa, interpella Maelyn.

Elle était suivie de Peaches qui avait elle aussi retrouvé sa forme humaine. Derrière eux, se trouvaient trois têtes encore en pyjama. J’en conclu qu’il ne pouvait s’agir que de Todd, Aisling et Brigg.

-     Hey, mec, dit Aisling en frappant dans la main de Kahel. T’as l’air différent…

-     Toi aussi, répondit Kahel.

Je regardai les garçons. Ils étaient identiques avec leur crâne, mais je ne voyais pas ce qu’ils se trouvaient de différents. Je compris plus tard qu’il s’agissait de l’ascension dont ils voulaient parler.

-     Ça fait un bail qu’on n’a pas utilisé nos pouvoirs ! s’écria Todd. J’attends ce moment depuis longtemps ! On va s’éclater !

Peaches craqua les articulations de ses doigts.

-     Moi qui espérai repartir à l’aventure dans un autre monde, mais combattre ces revenants me convient tout autant.

Quelqu’un d’autre arriva derrière elle. C’était Azia, avec sa forme humaine et elle portait Bastet dans ses bras. Elle le posa à terre avant de me sauter au cou et me serrer dans ses bras.

-     Je suis contente que tu ailles bien ! Je suis désolée de t’avoir caché la vérité, mais…

-     Je sais, c’étaient les ordres du Maire… Mais ça c’est arrangé, tatie !

Elle écarquilla les yeux et une larme coula.

-     Azia, ressaisissez-vous, lui dit Ténébras, les semaines à venir vont être longues.

Elle s’essuya les yeux et redressa sa veste.

-     Ne vous inquiétez pas monsieur, et je suis prête à récupérer la formule volée.

Un bruit strident retentit et la barrière disparut dans un coup de vent virulent. Les Ahkiyyinis grognèrent et se jetèrent sur les habitants, non loin de se laisser faire. Ils lancèrent leur attaque magique, brandirent leurs armes et artefacts. Un combat féroce s’engagea entre les deux camps. Cette fois, je n’étais plus dans le livre, cette fois, c’était bel et bien la réalité. Mais cette fois, je mettrai un terme à tout ça.

Kahel sortit son sabre et décapita la tête des Ahkiyyinis qui faisait entrave à notre route. Je fis apparaître, d’un claquement de main, une brume qui électrifia des revenants qui arrivaient sur les côtés. Maelyn et Peaches me prêtèrent main forte. Nous ayant frayé un chemin nous traversâmes le jardin en tuant les revenants qui nous barraient la route. Nous atteignîmes ainsi la Mairie des Luminarias. Les revenants se ruèrent vers nous en meute. Non seulement ils voulaient nous empêcher de continuer, mais ils voulaient m’attraper.

L’un d’eux sauta sur moi et me plaqua au sol. Il plongea sa main dans ma poitrine et je sentis toutes mes forces s’envoler. Kahel vînt à ma rescousse et lui trancha la tête. Mais aussitôt qu’il avait disparu, un autre surgit derrière lui. Il se retourna et le frappa. Les revenants nous encerclaient. 

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