chapitre 39

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  • Mila, cria Ténébras. Mila.

Il la trouva le souffle pantelant. La pierre de vie de Ténébras était maintenant toute noire, délivrée de tout mal.

  •   Qu’as-tu fait ?

Pour la première fois, le dieu versa une larme. Mila leva la main vers lui et le caressa la joue.

  •   Je… protège mes enfants et… mon époux…

Elle replaça la pierre où elle devait être, et subitement, une lueur blanche enveloppa Ténébras et le projeta loin de sa femme. Luminaria se précipita vers elle.

  •   Il est hors de question que je te laisse partir sans avoir dévorer ton âme !

Elle souleva Mila et enferma le peu d’essence vitale qui lui restait dans son spectre.

Ténébras, fou de rage, se redressa pour l’attaquer, mais il était trop faible, elle, trop vigoureuse. Brusquement, la pierre de vie de Mila se mit à brûler. Luminaria poussa un cri et lâcha la pierre.

  •  Non ! Non ! Elle a osé ! s’écria-t-elle.

Elle lança un regard assassin à Ténébras. Ce dernier tenta de récupérer la pierre de vie de Mila, mais les sujets de Luminaria firent irruption et attaqua Ténébras. Il fut contraint de prendre la fuite.

Mon corps fut transporter ailleurs, je vis des images en brique défiler dans ma tête et l’une d’elle, me fit froid dans le dos.

  •  Liséa !

J’ouvris les yeux. Mes larmes coulèrent. Mon corps tremblait. J’avais des sueurs froides. Kahel, avec son apparence tête de squelette me fixait.

  •   Ça fait un moment que le livre s’est refermé, je pensais que tu dormais, mais tu as commencé à gémir.

Je regardai autour de moi, j’étais dans le lit et la lampe de chevet était allumée. Avec ce que je venais de vivre, j’étais dépaysée. Je pris une profonde inspiration pour remettre mes esprits en ordre.

  •  Tu as fait un cauchemar ?

Je secouai la tête.

  •  C’est juste que j’aie encore l’impression d’être dans le livre… J’ai assisté à la mort de Mila… et chaque fois que je vois une de mes ancêtres mourir, je ressens sa douleur… Mais, j’ai compris… (Je m’assis sur le lit) Nous avons en nous, une pierre de vie, une pierre qui peut se comparer à notre cœur, mais qui renferme aussi nos sentiments, nos émotions, et le but de ton père est de récupérer cette pierre. Celle de Mila. Luminaria l’a dérobée avant d’enfermer son âme dans spectre comme avec la déesse Liséa. S’il le récupère…

Je me levai et allai chercher le livre pour l’ouvrir. Je le feuilletais et lus :

  •    « Une malédiction encore plus puissante que la précédente. Une malédiction contre une autre. Mila n’a pas simplement sauvé nos vies, mais elle nous a jeté un sortilège. À la tombée de la nuit, nous nous transformons. Même si c’est assez désagréable et effrayant de nous voir ainsi, ma tante nous a sauvés de la maladie que Luminaria avait propagée. C’est pourquoi, cette malédiction, qui nous touche aujourd’hui, est toujours du fait de Luminaria. Mais mon oncle Ténébras s’entête à vouloir récupérer la pierre de vie de Mila.(…) Ilya et Asbjorn ont eu leur premier enfant. Une fille nommée Healing. Pour Ténébras, si on lui retirait sa pierre de vie et qu’on la remplaçait par celle de Mila. Celle-ci renaîtrait en elle… Mais nous ne pouvons le laisser faire. Que deviendrais leur enfant ? C’est pourquoi, Asbjorn et moi avons décidé de recourir à la magie interdite pour l’enfermer. Quant à Luminaria, elle paiera de sa folie. Grâce au sacrifice de Mila, nous pouvons lui lancer une malédiction à son tour. »

Je tourne les pages lisant en diagonale.

  •   Asbjorn et Almarick ont enfermé ton père dans une prison au sein d’un livre magique. Pendant 150 ans. Quant à la déesse de Brume, elle a affronté Luminaria et l’a lancé la malédiction qui la touche. Mais il est écrit qu’un dieu perd de la puissance tous les 150 ans lorsque les planètes s’alignent. « Dans son dernier souffle, la déesse de Brume avertit que tant qu’il existera une Princesse de Brume pour tenir tête aux Luminarias, leur malédiction ne se lèvera point. » Beaucoup de Luminarias ont essayé de tuer des princesses de Brumes depuis ce temps là, mais beaucoup attendait que 150 années passent pour profiter de la faiblesse de la déesse de Brume…
  •   Liséa, c’est un peu confus tout ce que tu me dis.
  •  Oui, je sais, c’est parce que j’ai vu tout plein d’images défiler dans ma tête… mais je commence à comprendre. Ton père veut récupérer la pierre de vie, il veut que je devienne Mila… Aujourd’hui ça fait 166 ans depuis que les Luminarias ont cette malédiction… Il y a 16 ans… ils ont tué… Ils ont tués Lissia… Elle était la princesse de Brume… Mais la malédiction ne s’est pas levée… (Je repensais à la première fois où j’étais dans le vieux manoir… La femme qui chantait une berceuse…) Lissia a eu un enfant… la lignée de la princesse de brume n’est pas encore éteinte.

Une horrible migraine s’empara de ma tête. Des images funestes me traversèrent l’esprit. J’entendis la voix de Lissia me chanter le chant de la brume, elle me parlait alors que je n’étais qu’un bébé, puis elle se faisait attaquée par les Ahkiyyinis.

  •   Liséa, qu’est-ce qui se passe ?
  • Il faudra… Il faudra que je retourne voir Lissia… Il faudra qu’elle me dise qui est sa fille. Mais si ton père était enfermée pendant 150 ans… qui l’a libéré ? Il faut que je continue de lire…

Kahel prit le livre avec rapidité et le ferma.

  •  Non, il vaut mieux que tu te reposes. Il y a déjà trop de révélation comme ça, tu es fatiguée.

Je secouai la tête.

  •   Je n’ai pas envie que Ténébras te dévore. Je n’ai pas envie de devenir Mila. Et je veux que tout ce cirque prennes fin, alors il faut que je continue la lecture.
  • Nous avons du temps ! Alors repose-toi. Nous sommes loin de Mistreed. Et mon ascension est proche je le sens.

Je faisais mine. Il posa sa main en coupe sur mon visage et me caressa tendrement la joue.

  •   Je suis le futur chef de Mistreed, alors tu devrais m’obéir.

Je gloussai puis croisai ses yeux. Mon cœur palpita. Il y avait quelque chose, à ce moment là… Je ne savais pas quoi… enfin si… j’avais envie de l’embrasser. Je le voulais comme lorsque je meurs de faim et que je ne peux plus attendre de porter une bouchée à ma bouche. Peu importe quelle apparence il avait…

Je ne réfléchis même plus à comment faire et ne me posai plus de question, ça ne servait à rien. Rapidement, je levai la tête vers lui et touchai… ses dents.

Il n’avait pas de bouche, mais je ressentais sa douceur et sa chaleur. C’était bien plus agréable qu’avec Louan.

Je m’éloignai de lui. Les globes de ses yeux étaient figés. Après tout, dans son état, il n’avait pas de paupières pour pouvoir les cligner. Seigneur, qu’est-ce qu’il pouvait ressentir ? Qu’avait-il ressentit ?

Je descendis du lit à toute vitesse.

  •  Ce… c’était pour… au cas où… au cas où la malédiction serait levée… je voulais savoir ce que ça faisait de t’embrasser…d’embrasser un squelette… ne… ne vas pas t’imaginer des choses, monsieur Skeleton !

Je reculai en me cognant contre la commode derrière moi. Un vase tomba et je le ramassai avant qu’il ne se brise.

  •   Je vais dormir dans le canapé… bonne nuit.

Je plongeai dans le sofa et m’emparai des oreillers pour me couvrir la tête. Non de dieu !  Qu’est-ce que j’ai fait ?

Je ne pus trouver le sommeil de suite. Je ressassais ce que j’avais fait dans ma tête. Pourquoi j’avais fait ça ? Pire, pourquoi j’en avais eu le désir !?

Je donnais un coup de poing dans l’oreiller et je bougonnais. Je me concentrai ensuite à compter les moutons, mais rien à faire. Je décidai donc de chanter le chant de la brume dans ma tête et trouva le sommeil. 

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  La nuit était tombée depuis bien longtemps déjà, et il ne savait comment l'occuper. Dès que ses problèmes avaient commencé, un certain désespoir avait décidé de s'emparer de lui, et il ne trouvait plus goût à rien. Il ne retrouvait d'exaltation nul part. Ce n'était pas faute de diversifier ses activités, de se confronter aux dangers de l'existence qui, au final, n'étaient pas si dangereux pour un être immortel. Néanmoins, depuis la perte de cette fameuse mèche de cheveux, Caïn craignait quelque peu l'exaltation. Il craignait pour une vie qui l'avait délaissé depuis déjà... Déjà... Il était incapable de se souvenir de la date de sa mort. Enfin, presque mort. Quoique pouvait-on appeler vie l'état dans lequel il se trouvait depuis si longtemps ? Selon les dernières définitions scientifiques, Caïn n'était pas en vie, mais il n'était pas non plus mort. Il défiait les sciences, et il était un véritable affront à la Nature. Le sourire sardonique qu'il arborait habituellement lorsqu'il se faisait ce genre de réflexion ne parvint pas à se faire une place sur son visage cireux. Lui qui aimait tant se retrouver sur ce fil mince, singulier, réalisant dessus quelques arabesques pour se jouer de la vie comme de la mort, lui avait désormais peur.
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  Durant les premières années de sa vie éternelle, il craignait le soleil. Symbole de la vie même, il appréhendait d'être tué sur le champ par ses rayons. Dans sa religion antique, cousine de celle des Phéniciens, les rayons du Soleil étaient transportés sur un char tiré par quatre chevaux étincelants et ils parcouraient le monde pour l'éclairer, donnant la lumière aux divers peuples, permettant aux plantations de pousser pour ainsi nourrir les Hommes... En s'étant ainsi opposé à la vie telle que les Dieux l'avait créée, il redoutait donc leur colère. Caïn, bien que fatalement orgueilleux, était encore naïf. Il lui avait fallu un siècle entier pour se rendre compte que le soleil ne faisait que l’incommoder sans vouloir sa mort immédiate. Dès lors, sa naïveté enfin envolée, il s'évertua à faire de ses nuits et de ses jours des plaisirs sans fin.
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  Caïn se fit un bandage de fortune pour immobiliser ses longs doigts tordus et sa main enflée. A chaque mouvement, il grimaçait. Voilà que maintenant la douleur persistait. Autrefois, durant ses premières années d'immortel, il ne ressentait plus la douleur, il avait oublié ce que cela faisait. Il avait oublié.
  La rage ne faisait qu'enfler dans sa cage thoracique en même temps que le sentiment de la Mortalité renaissait en lui avec sa compagne, l'Impuissance. Il avait choisi une immortalité qui maintenant le piégeait et le faisait se sentir plus vulnérable que jamais. Il avait oublié ce que cela faisait de se sentir si faible. Mais c'était une chose qu'il ne pouvait se résoudre à accepter. Il pouvait être magnanime envers les sentiments qui l'assaillaient, mais la faiblesse lui était insupportable. Enfin, cela lui était devenu insupportable parce qu'il s'était cru invincible, puis il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois où il s'était senti si petit. Il sentait pourtant que c'était un instant crucial de son existence d'autrefois. Mais voilà encore une chose qu'il avait oublié. Il s'éloigna de sa fenêtre et du paysage qu'elle laissait observer. Il vacillait. Le poids de l'oubli semblait trop lourd pour un squelette si mince.
  Caïn avait désormais le sentiment de ne plus s'appartenir. Au fond, peut-être que cela était vrai. Il n'appartenait à rien, ni aux vivants, ni aux morts, cela était donc une suite logique. Il ne s'appartenait plus depuis le jour où... Depuis le jour où... Depuis ce jour où... Il ne parvenait plus à ce souvenir de ce fameux jour où il s'était abandonné. La frustration lui arracha un cri qui ressemblait fort à une chaise grinçant sur un sol rêche. D'ailleurs, pour quoi s'était-il abandonné ? Son esprit lui refusa de nouveau une réponse qu'il était pourtant sûr de connaître. Il se laissa tomber dans son lit immaculé, grelottant, frêle. Il eût l'impression que ses vieux os s'entrechoquaient, tels un instrument assez original. Tout son être était torturé par une force qui le dépassait. Lui qui pensait avoir dépassé toute l'existence. Son orgueil avait régné en maître trop longtemps, et le voilà qui en payait les frais les plus douloureux.
  Il essayait de toutes ses forces de se souvenir. Mais il ne parvenait même plus à savoir ce dont il voulait se rappeler exactement. Alors une tristesse ineffable s'empara de lui. Il aurait voulu pleurer, mais ses yeux jaunis à l'iris dorénavant blanchâtre le brûlaient, il avait l'impression de verser des larmes de poussière. Ce n'était après tout peut-être pas une impression. Il sanglotait atrocement, et son corps était un grelot étrange qui se secouait par spasmes. Il voulait se souvenir, il le voulait de tout son être, même s'il ne savait plus si ce dernier était éternel ou éphémère.
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  Il pleura les quelques dernières poussières de son existence et ne devint plus qu'une ombre étrange sur un lit désormais maculé par des millénaires oubliés. Ah, qu'il avait été orgueilleux. Mais cela aussi, il l'avait maintenant oublié.
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