chapitre 33

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Un vent glacial me réveilla. J’ouvris les yeux. Il ne faisait pas totalement sombre. Maelyn n’avait pas tiré ses rideaux et la lumière de la lune éclairait sa chambre.

Mes yeux étaient rivés vers le plafond et je vis un visage prendre forme. Ma respiration se coupa, mon cœur se mit à tambouriner.

  •   Je sais qui tu es ! Je sais qui tu es ! marmonna-t-il d’un ton macabre. Tu devrais quitter cette ville ! Oui ! Quitte cette ville.

Je tâtai le lit à côté de moi et attrapai la lanière de mon sac. Aussitôt, je m’assis, sortis ma dague et le pointa vers lui. Il grimaça.

  •   Ça… ça ne marche pas sur moi ! Mais, regarde dehors… Ils sont à ta recherche.

Je fronçai les sourcils et me dirigeai vers la fenêtre. Mon cœur s’arrêta. Il y avait des revenants par milliers dans les rues. Depuis ma rencontre avec eux. Je n’en avais jamais vu autant.

Je me retournai pour aller me cacher. Mais la chose était là, devant moi. Je poussai un cri et laissai tomber ma dague. Tout à coup un vent souffla et j’étais frigorifiée. Je tombai par terre sans aucune force.

La chose, ou plutôt le vieil homme, un fantôme, me rapporta dans le lit et me couvrit. Je regardai ses yeux.

  •   Vous êtes…
  • Le propriétaire de cette maison. Et je protège ma famille des Ahkiyyinis. Mais si ils sont autant nombreux, c’est parce que tu as utilisé le spectre de ton ancêtre… Ils savent que tu es là. C’est parce que j’ai une dette envers ton grand-père que ce soir je te laisse ici… Mais, je ne veux plus que tu reviennes. Je ne veux pas que mes enfants meurent à cause de toi.
  • D’accord, grand-père, bégayai-je.
  • Je ne suis pas ton grand-père, mais le grand-père de Maelyn. Ne m’appelle pas comme ça. Et rendors-toi.
  • Je vous remercie pour ce soir… Demain, je ne reviendrai plus. C’est promis.

Sur ce, je fermai les yeux.

  •   Liséa.

Je grommelai et rouvris les yeux.

  •   Il est temps de se lever, dit Maelyn.

J’écarquillai les yeux. Elle était encore sous son apparence squelettique. À part Kahel, Azia ou Bird, je n’en avais pas abordé. Alors ça me faisait quand même bizarre.

  •  Bonjour, dis-je en m’asseyant.

Je regardai autour de moi. Les rideaux étaient tirés et il faisait encore sombre. Le soleil ne s’était pas encore levé.

  • Quelle heure est-il ?
  •  5 heures 30. Le bus pour l’école passe à 7 heures, alors, tu vois, il faut que nous soyons à l’arrêt de bus à 6 heures 45. Quelque fois, il passe avant l’heure. (Elle me détailla) C’est la première fois que je vois une personne qui ne se transforme pas.
  • Je suis désolée, j’ai oublié de vous dire ça…
  •  Je ne suis pas vraiment surprise. Tu viens de l’extérieur. Les personnes qui n’étaient pas là au moment du trouble, qui se trouvaient en mission, n’ont pas été touchées par la malédiction. Mais, je ne sais pas si… lorsque tu auras fait vœux de devenir une Tenebraes, tu resteras ainsi…

Moi, j’avais déjà la réponse. Mais l’accepteraient-ils si j’étais la seule à ne pas être frappée par le sortilège ?

  •  Bon, je vais prendre ma douche, dit-elle. Je te laisse faire ce que tu veux en attendant.

J’eus le temps de ranger les lits qu’elle eut fini sa toilette. Elle me remercia et j’empruntai la salle de bains à mon tour. Je me fis une brosse à dent pour l’occasion. Je remerciai le ciel d’avoir ce beau don. Auparavant, j’avais peur de mes pouvoirs, mais ce jour là, j’étais contente de les avoir.

En sortant de la salle de bains, Maelyn avait repris son apparence. Nous rejoignîmes la cuisine où sa mère, encore vêtue de son pyjamas préparait le petit déjeuner. Je me rappelai alors de ma tante à Oxford qui, à mon réveil, se trouvait déjà dans la cuisine pour me faire mes pancakes. J’eus le cœur gros, mais je ne devais plus penser à elle. Elle m’avait éjecté de sa vie… et en plus hier soir, le grand-père de Maelyn m’a dit que je devais quitter cette ville, pour le bien de tous… Et si c’était ça ? Si je devais juste m’enfuir quelque part, ne plus revenir, peut-être que je ne représenterais plus une menace. Je remuai la tête. Non, il y avait plus important, je devais d’abord sauver Kahel.

À 6 heures 40, je quittai la maison et remerciai les parents de Maelyn pour leur générosité. Ils m’invitèrent encore à venir chez eux, j’acceptais, mais comme je l’avais promis au fantôme, je ne remettrai plus les pieds ici. D’ailleurs, je vis sa petite tête me regarder par une petite fenêtre de la maison et je le souriais.

Nous rejoignîmes Peaches devant chez elle et nous marchâmes jusqu’à l’arrêt de bus. Et dire que je n’avais pas pris le bus depuis des lustres. Lorsque mes pouvoirs se sont réveillés, à cause des moqueries, j’avais peur d’en prendre et surtout de faire du mal aux autres, que ma tante a dû me déposer au lycée chaque matin.

Mais cette fois, c’était différent. Dès que j’entrai dans le bus, il y avait les amis de Maelyn. Et celle-ci annonça officiellement que j’avais passé l’épreuve avec succès. Tout le monde m’applaudit que j’en eus les joues rouges. Je n’étais plus une Kiezen.

  •  En te voyant, j’aurais pensé que Kahel allait lui aussi nous rejoindre dans le bus. Il aurait fait son baptême ! rigola Todd.
  •  Il n’a jamais pris le bus ? m’enquis-je.
  • Une fois si, au primaire, mais il en est tombé malade. Il a dégueulé et par la suite, Cormac le ramenait tous les jours et même en sortie, il avait son chauffeur !

J’en ris en l’apprenant. J’avais de quoi assouvir ma petite vengeance pour ma première montée dans sa voiture. Mais avant, il fallait que je le délivre.

  •  Il va falloir que je fasse quelque chose pour l’aider… Je ne sais pas s’il est toujours malade, s’il va venir à l’école… et pire, si le Maire va le retenir prisonnier.
  • T’inquiète, me répondit Peaches. Néla à son numéro de téléphone, elle n’aura qu’à appeler pour avoir de ses nouvelles. Ensuite, en conséquence, nous pourrons aller le rendre visite et le faire sortir de sa maison.

J’acquiesçai. Mais savoir que Néla avait son numéro de téléphone me fit un pincement au cœur. Je n’avais même pas le sien alors qu’on s’était rapproché.

Le trajet fut long et nous arrivâmes une quarantaine de minutes plus tard au lycée. Notre arrêt était diamétralement opposé à celui des Luminarias et nous devions traverser le passage piéton contrairement à eux. Je sentis le regard des amies de Glace sur moi. Elles semblaient furieuses. Je ne baissai pas la tête et les affrontaient. Hors de question que je me laisse faire. En plus, je ne leur avais rien fait de mal.

Au foyer, Néla et ses amies étaient déjà là, et lorsque nous lui parlions de la situation de Kahel, elle me lorgna comme si j’étais un monstre. Je reconnaissais que j’étais fautive, mais si j’avais su… si j’avais su j’aurais puisé dans mes dernières forces pour rentrer.

Néla pris son mobile et téléphona. Il ne répondait pas. Il devait toujours être en état de faiblesse. Elle contacta ensuite la maison.

  •   J’ai eu Cormac. Kahel dort encore. Il serait toujours malade. Mais d’après lui, il s’en remet. J’irai le voir ce soir, et je vous donnerai des nouvelles demain.

Elle me lança un regard fourbe et tourna les talons.

  •  J’ai une question à vous poser. Elle est amoureuse de Kahel ? Ils sont ensemble ou quoi ?

Maelyn et Peaches pouffèrent.

  •  C’est parce qu’il a perdu à un jeu face à elle en dernière année au collège, répondit Peaches. Une sorte de pari.
  • Quoi ? m’écriai-je. Un pari ?
  •  Eh oui, s’il perdait, il devait la laisser être sa copine toutes les années du lycée. Bon, c’est vrai que Néla a toujours été amoureuse de Kahel, mais lui, avec toutes les filles qui lui couraient après… Nous pensons qu’il a fait exprès de perdre pour qu’elle gagne son pari et que les autres filles le laisse en paix.

J’arrondis mes yeux. Tout ce temps, il m’avait dit la vérité. 

  •   Mais, est-ce qu’il a déjà eu une copine ? Une vraie ?
  • Quand ça concerne l’intimité de Kahel, on n’en sait rien. Quand nous étions gamins, c’est  vrai qu’il riait plus, qu’il était moins réservé. Mais une fois que la malédiction s’était réveillée chez nous. Il avait changé. Il nous parlait moins et dès qu’on le proposait une sortie, il refusait toujours.

J’eus le cœur serré. Etais-ce à cause de la malédiction qu’il était devenu un peu asocial ? Quoi qu’il en soit, étant le fils du Maire, je suis sûre que depuis que ses pouvoirs se sont réveillés, Ténébras l’a envoyé faire ses besognes. Le lâche !

J’allais seule vers mon casier et pris mes affaires.

  •  Bonjour, tu n’es pas venue depuis quelques jours.

Je sursautai et fixai mon interlocuteur. Louan. Il me fit un grand sourire.

  •   Je vois que ton nouveau chevalier n’est pas avec toi ? Où est-il ? Son père lui aurait-il donné une mission qui aurait mal tourné ?

Je claquais la porte.

  •   Ça ne te regarde pas Louan.

Je m’avançai. Je n’avais pas envie de me retrouver avec lui. Subitement, il m’agrippa le bras.

  • Rappelle-toi. Nous avions un accord.
  • Je n’ai pas réussi votre test, et je n’ai plus envie de faire partie des vôtres.

Il me serra le bras.

  •   Je croyais que tu voulais être avec moi. Je croyais qu’entre nous, il y avait quelque chose.

Ses yeux brillèrent de leur lueur. Je sentis mon cœur bondir. Je regardai ses lèvres, et d’un coup j’eus envie de dire « oui ». Je croyais qu’entre nous, il y avait quelque chose. Oui… Il y avait… J’écarquillai les yeux. Non, c’était faux, il n’y avait rien. Il était encore en train de m’envouter.

Je secouai la tête et me dégageai de son emprise.

  •   Il n’y a jamais rien eu entre nous. Kahel m’a ouvert les yeux. Tu as profité de ma naïveté pour me manipuler ! J’ai compris ton petit manège. Je ne tomberai plus dans ton piège.

Je m’éloignai et repartis en classe.

J’étais seule sur la dernière rangée et Louan n’arrêtait pas de m’observer. Je faisais comme s’il n’existait pas. Je savais qu’il allait tout faire pour découvrir ce que j’avais vu dans le manoir. 

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  La nuit était tombée depuis bien longtemps déjà, et il ne savait comment l'occuper. Dès que ses problèmes avaient commencé, un certain désespoir avait décidé de s'emparer de lui, et il ne trouvait plus goût à rien. Il ne retrouvait d'exaltation nul part. Ce n'était pas faute de diversifier ses activités, de se confronter aux dangers de l'existence qui, au final, n'étaient pas si dangereux pour un être immortel. Néanmoins, depuis la perte de cette fameuse mèche de cheveux, Caïn craignait quelque peu l'exaltation. Il craignait pour une vie qui l'avait délaissé depuis déjà... Déjà... Il était incapable de se souvenir de la date de sa mort. Enfin, presque mort. Quoique pouvait-on appeler vie l'état dans lequel il se trouvait depuis si longtemps ? Selon les dernières définitions scientifiques, Caïn n'était pas en vie, mais il n'était pas non plus mort. Il défiait les sciences, et il était un véritable affront à la Nature. Le sourire sardonique qu'il arborait habituellement lorsqu'il se faisait ce genre de réflexion ne parvint pas à se faire une place sur son visage cireux. Lui qui aimait tant se retrouver sur ce fil mince, singulier, réalisant dessus quelques arabesques pour se jouer de la vie comme de la mort, lui avait désormais peur.
  A l'eldorado de sa jeunesse -eldorado qui avait tout de même duré quelques longs millénaires, il faut le reconnaître- il jouait de son charme qui était indéniable ; sa peau hâlée, d'un brun élégant s'harmonisait avec ses yeux d'une jolie couleur noisette aux éclats dorés, ces mêmes éclats étaient rehaussés par le brun presque noir de ses cheveux bouclés qu'il aimait porter longs. Tout cela allait de pair avec un visage aux traits fins -dont Michelangelo s'était inspiré pour ses sculptures-, et un corps long aux muscles dessinés avec parcimonie.
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  Il se tenait debout, face à sa fenêtre, l'échine courbée par le temps, et il contemplait la nuit constellée des lumières de la ville au loin. Durant tout ces millénaires, il avait eu le temps nécessaire pour accumuler une masse gargantuesque de cet argent dont raffole l'Homme, il possédait donc plusieurs résidences dans le monde. Aujourd'hui, il siégeait à Londres, dans un quartier tranquille et à l'écart de tout. Cette ville lui plaisait, mais dorénavant, il ne saurait dire pourquoi. Ça aussi, il avait oublié. Il fouillait dans sa mémoire, il cherchait ce qu'il avait pu vivre dans cette métropole britannique qui lui avait fait tant aimé cet endroit. C'était tout de même cocasse ! Il était un des seuls hommes, si ce n'était le seul, à avoir eu la chance de vivre les histoires et Histoires du monde, et il oubliait. Il tapa rageusement dans la vitre qui ne se brisa pas. Non, ce ne fut pas la vitre mais sa main qui produisit un craquement particulièrement ignoble et lui arracha un cri de pure douleur. Il recula en titubant et s'adossa à son canapé en jurant dans sa langue natale désormais oubliée.
  Caïn se fit un bandage de fortune pour immobiliser ses longs doigts tordus et sa main enflée. A chaque mouvement, il grimaçait. Voilà que maintenant la douleur persistait. Autrefois, durant ses premières années d'immortel, il ne ressentait plus la douleur, il avait oublié ce que cela faisait. Il avait oublié.
  La rage ne faisait qu'enfler dans sa cage thoracique en même temps que le sentiment de la Mortalité renaissait en lui avec sa compagne, l'Impuissance. Il avait choisi une immortalité qui maintenant le piégeait et le faisait se sentir plus vulnérable que jamais. Il avait oublié ce que cela faisait de se sentir si faible. Mais c'était une chose qu'il ne pouvait se résoudre à accepter. Il pouvait être magnanime envers les sentiments qui l'assaillaient, mais la faiblesse lui était insupportable. Enfin, cela lui était devenu insupportable parce qu'il s'était cru invincible, puis il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois où il s'était senti si petit. Il sentait pourtant que c'était un instant crucial de son existence d'autrefois. Mais voilà encore une chose qu'il avait oublié. Il s'éloigna de sa fenêtre et du paysage qu'elle laissait observer. Il vacillait. Le poids de l'oubli semblait trop lourd pour un squelette si mince.
  Caïn avait désormais le sentiment de ne plus s'appartenir. Au fond, peut-être que cela était vrai. Il n'appartenait à rien, ni aux vivants, ni aux morts, cela était donc une suite logique. Il ne s'appartenait plus depuis le jour où... Depuis le jour où... Depuis ce jour où... Il ne parvenait plus à ce souvenir de ce fameux jour où il s'était abandonné. La frustration lui arracha un cri qui ressemblait fort à une chaise grinçant sur un sol rêche. D'ailleurs, pour quoi s'était-il abandonné ? Son esprit lui refusa de nouveau une réponse qu'il était pourtant sûr de connaître. Il se laissa tomber dans son lit immaculé, grelottant, frêle. Il eût l'impression que ses vieux os s'entrechoquaient, tels un instrument assez original. Tout son être était torturé par une force qui le dépassait. Lui qui pensait avoir dépassé toute l'existence. Son orgueil avait régné en maître trop longtemps, et le voilà qui en payait les frais les plus douloureux.
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  Il pleura les quelques dernières poussières de son existence et ne devint plus qu'une ombre étrange sur un lit désormais maculé par des millénaires oubliés. Ah, qu'il avait été orgueilleux. Mais cela aussi, il l'avait maintenant oublié.
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