chapitre 27

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Je sentis mon espace se désintégrer et je poussais un cri. Je heurtais ensuite le sol. Il était froid et humide. Je vis des étoiles tourner autour de moi avant de voir un plafond pourris au-dessus de ma tête, et de recevoir une goutte de pluie. L’orage gronda et me fit sursauter. Je me relevai et balayai la pièce du regard. Il faisait sombre et j’entendais la pluie. Ce n’était pas normal.

  •  Lissia ? je criai.

Mais elle ne me répondait pas. Je partis à la recherche de mon sac et le trouva sur le lit. Je pris ma lampe de poche et l’allumai. J’étais bien dans la chambre de Lissia, mais sa chambre qui était rongé par la poussière. Sa chambre d’un autre temps.

Je déglutis. Le parquet grinçait, comme il faisait sombre, et avec ses toiles d’araignée, j’avais la chair de poule. Bon sang ? Pourquoi m’étais-je retrouvée là ?

J’éclairai ensuite mon livre. La dernière phrase que j’avais lue était inscrite, et il y avait même un portrait de Ténébras. Mes yeux sortirent de mes orbites. On aurait dit Monsieur Blacks, une vingtaine d’année en moins avec de longs cheveux.

Je fermai alors le livre et le rangeai. Je devais rentrer chez moi. Je quittai la chambre et tressaillis en entendant la fenêtre du couloir battre. Il y avait beaucoup de vent, et la pluie cinglait même mon visage.

Je pris une profonde inspiration pour soulager ma frayeur, mais cela alla de mal en pis. Lorsque je m’apprêtai à descendre, je vis une ombre et les marches d’escaliers craquèrent comme si quelqu’un montait. Je reculai et courus m’enfermer dans la chambre. Je me cachai derrière la porte et éteignis ma lampe.

Le toit était ouvert, alors la lune m’éclairait un peu, mais ce n’était pas suffisant pour bien entrevoir tout ce qu’il y avait sous mes yeux.

Plus les pas s’approchèrent, plus mon souffle devenait saccadé. J’étais pétrifiée. Je ne savais pas qui c’était. Un revenant peut-être… Fort probable, vue la nuit, la malédiction était levé, et à cette heure, les Ahkiyyinis étaient les seuls à pouvoir se balader.

J’entendis un râle et me mordit les lèvres. La chose était toute proche. Je serrai alors la lampe. C’était ma seule arme de défense. Je pensais à ce moment là, qu’à partir de ce jour, je devais prendre la dague et la porter tout le temps sur moi. Je n’aurais pas à avertir Kahel. Il ne le saura pas.

Je me collai au mur lorsque l’ombre franchit le seuil de la porte. Inopinément, je levai la lampe et lui donna un coup à la tête… si c’en était, en tout cas, c’était comme du béton.

La chose poussa un grognement. Je l’assénais une seconde fois. Mais soudain, la chose disparu et je frappai dans le vide. On me saisit alors la taille et me plaqua au sol.

Je hurlai pour faire sortir ma peur.

  •  C’est moi ! grogna-t-on en posant une main sur ma bouche pour m’empêcher de crier.

La lueur de la lune éclaira alors le visage de mon assaillant et je découvris monsieur Skeleton. J’écarquillai les yeux et mes larmes coulèrent.

  •  Tu vas arrêter de crier, je ne vais pas te faire de mal.

Je regardai ses yeux et hochai la tête. Il se releva et je fis de même en hurlant :

  •  Espèce de sale… ghost ! Tu m’as fait peur ! (Je lui donnai par la même occasion un autre coup de lampe)
  •  Tu veux que je te plaque encore au sol, grogna-t-il en m’arrachant la lampe.
  •  J’ai cru que c’était une créature !
  • Mais, et toi ? Qu’est-ce que tu fais dans cette demeure, alors qu’il est déjà plus de 22 heures, enfin, peut-être plus, parce qu’avec la nuit et le brouillard, le temps est distordu !
  • C’est plutôt à moi de te le demander ! Tu es venue voir mon ami c’est ça ! Oh, oui, un peu normal, tu lui as promis de la voir tous les soirs ! En plus tu l’as invité au bal des Tenebraes ! Tu ne m’en as jamais parlé !

Il se jeta sur moi et me fit tomber sur le lit. Mes yeux sortirent de mes orbites et je me tus. C’était une situation assez étrange. Il était allongé sur moi. Il me fixa puis posa sa main sur ma bouche.

  •   Je ne sais pas de quoi tu parles et tu vas arrêter de parler parce que sinon… sinon, je t’embrasse. Je suis certain que tu n’as pas envie d’être embrassée par une tête de mort.

Je déglutis et mon cœur s’emballa. Pourquoi a-t-il dit une chose pareille ? Et ce que c’était l’un de ses passe-temps favoris d’embrasser les filles ? Peut-être, mais avait-il déjà embrassé une fille sous cette apparence ? Je fixai alors ses dents… Ça devait être glauque tout comme ça pouvait être une expérience assez drôle... voire excitante…  

  •   À moins que t’es envie d’essayer…

Je clignai des paupières et le regardai. Seigneur ! Pourquoi disait-il ça ? Mon cœur battait la chamade maintenant.

Il pouffa et retira sa main. Je déglutis. Nous restâmes un moment à nous dévisager. Mon souffle devînt pantelant. Cette situation était vraiment trop… paradoxale. Même avec Louan, je n’avais pas ressentis un tel malaise, et à la fois une, comment dire… excitation. Il finit par s’écarter et s’assit sur le lit puis éclaira la chambre.

  •   Alors, c’est ici le manoir de la déesse de Brume.

Je me redressais et reprenais mes esprits.

  • Comment es-tu arrivée là, si ce n’est pas pour rencontrer mon amie.
  • Si tu dis encore que je suis venue ici pour rencontrer ton amie, je t’embrasse vraiment !

J’entrouvris ma bouche et raclai ma gorge.

  • Bon ok… Qu’est-ce que tu fais-là ?
  • Il était six heures, et tu n’étais toujours pas rentrée. J’ai commencé à m’inquiéter. Je ne savais pas quoi faire. Et puis, il s’est passé un truc surnaturel.

Je pouffai. Un truc surnaturel, voyiez vous ça. Nous sommes déjà dans un monde où les choses sont surnaturelles !

  •  Un chat est apparu devant moi.

Je fus surprise.

  •  Bastet ?
  • Un chat noir… Je dois t’avouer que j’ai pris peur… Les chats signifient la mort.
  • Oui, je sais, mais comment c’est possible, pourquoi Bastet… (je réfléchis, mais oui…) C’est mon amie qui t’as dit de venir ! Elle voulait que tu la rejoignes ! C’est clair !

Brusquement, il posa ses mains en coupe sur mon visage et pencha la tête vers la mienne.

  •  Liséa, vraiment, on dirait que tu veux que je t’embrasse sous cette forme.

J’écarquillai les yeux et m’empourprai. Il approcha son visage encore plus et mon cœur s’affola. Je tâtai ma main sur le lit et pris le vieil oreiller pour le lui balancer à la figure.

  •  S’il te plaît arrête ! Je ne veux pas trahir mon amie ! Et en plus, si je dois embrasser quelqu’un c’est par amour, pas pour un jeu.

Il lâcha mon visage et retira l’oreiller où des plumes sortaient.

  •  T’es vraiment têtue. Puisque je te dis que je ne connais pas ton amie ! Et puis, toi, explique-moi ce que tu fais là !?
  • Et bien, c’est ici que je viens en traversant le jardin derrière le lycée. Sauf que d’habitude, la maison n’est pas comme ça… Elle est vivante, avec mon amie et sa gouvernante ! Je lui avais apporté mon livre. Nous avons lu ensemble le second chapitre, mais lorsque je suis revenue dans la réalité… J’étais ici.
  • Liséa, cette maison est l’ancienne demeure de la déesse de la Brume. Elle est morte, il y a 16 ans. Il n’y a plus personne ici. Je ne sais pas ce qui se passe exactement, mais ce chat c’est un guide. Il nous fait voyager dans l’espace temps. Il a d’ailleurs disparu quand je suis arrivée ce manoir. Je l’ai reconnu, je l’avais déjà vu en photo.
  • Tu sais, je pense que nous sommes dans le futur ! La Princesse, je viens la voir tous les soirs, et avec toute cette malédiction, ils ont dû la capturer et elle en est morte. Je dois faire quelque chose pour empêcher cela. Empêcher que cette demeure devienne ainsi.
  • Tu ne m’as pas écouté, Liséa. Nous sommes bien le 15 Novembre 2016, ce manoir c’est ce qu’il en reste. La dimension dans laquelle nous nous trouvons c’est le monde réel. Ce chat ne t’as certainement pas fait voyager dans le futur, mais dans le passé.

J’étais décontenancée. J’avais du mal à comprendre. J’ai vécu une réalité avec Lissia. Comme aujourd’hui, comme les jours précédents. Elle ne venait pas du passé, c’était impossible ! Et pourtant…

  •  Écoute, nous allons rentrer, je sais que ça te perturbe… Mais, je suis sûre qu’il y a une bonne raison pour que tu te sois retrouvée là, et en plus dans le passé. On l’éclaircira plus tard. Lorsque le trouble a eu lieu, des revenants sont restés pris au piège ici. Et, ils ne sont pas comme les autres. Ils n’apparaissent que la nuit et sont plus puissants. J’ai oublié de prendre mon épée, je ne pourrais pas les vaincre s’ils nous tombent dessus.

C’est alors que nous entendîmes des hurlements macabres. Je frémis. Ils étaient quelque part, par là.

  •  On pourrait, peut-être passer la nuit ici ?

Il secoua la tête.

  • S’ils sont restés piéger ici, c’est parce que Luminaria leur a confié une mission, celle de lui ramener un artefact particulier qu’elle n’a jamais pu obtenir. Et j’ai bien peur qu’ils viennent hanter cette maison tous les soirs.
  • Un artefact particulier ?
  • D’après mon père, c’est le spectre de Mistreed. La déesse de Brume le protégeait.

J’écarquillai les yeux. Exactement, le spectre que j’avais lu dans le chapitre. Je réfléchis et pris le livre.

  •   Dans ce livre, il doit certainement être écrit où elle l’a caché… J’ai vu le spectre quand j’y étais…

J’ouvris le livre et feuilletais les pages du second chapitre. Il y avait bien entendu des parties que le livre ne m’avait pas montrées.

  •  « Dans les sous-sols du manoir, là où repose ma mère, le spectre dort auprès d’elle », lisais-je. « Seul un être de ma descendance pourra le toucher ».
  •   Là où repose ma mère ? interrogea Kahel.
  • D’après ce que j’ai lui, la déesse de Brume avait ramené le corps de sa sœur ici. C’est Mila qui a écrit ce chapitre. Le spectre est donc ici. Allons le chercher. Je suis sûre qu’il pourra nous aider à vaincre ces revenants.
  • Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Laissons-les chercher, il est écrit que « seul un être de ma descendance pourra le toucher » donc un revenant finira peut-être en éclat s’il le touche ! Même nous.
  • Non, non, nous pouvons tous les deux le toucher. J’ai lu ce chapitre aujourd’hui. Mistreed est nôtre ancêtre commun ! Je viens de comprendre pourquoi ton père est le chef ! Asrid a offert la personne qu’il aimait le plus à Ténébras. Sa sœur. Ensemble, ils ont eut Asbjorn. J’ai vu son portrait chez toi et c’est ton… arrière- arrière-arrière- arrière- arrière…
  •  Stop, je sais qui est Asbjorn… C’est le premier portrait qu’on voit quand je monte les escaliers. Mais je ne savais pas que Ténébras était son père…
  • Donc, tu es un descendant de Ténébras… Et tu sais, Asrid a épousé Lucia, la seconde fille de la déesse de Brume. Donc, voilà pourquoi je peux utiliser la Brume… et que je peux aussi comme toi voyager dans les espaces temps.

Le vent mugit et soudain des hurlements itératifs se firent entendre.

  •  Il vaudrait mieux aller chercher ce spectre avant qu’ils n’arrivent, suggéra Kahel.

J’opinai puis me levai et marchai jusqu’à la porte. J’arrêtai alors Kahel.

  •  Au fait, où est-ce qu’elle repose la sœur de la déesse ? Je ne me souviens pas d’avoir vu un cimetière.
  •   Qu’est-ce que j’en sais ? C’est toi qui connais cet endroit !
  •   Oui, mais toi, tu connais bien les manoirs !

Il poussa un soupire exténué.

  •   Quelques fois, les familles construisent un immense caveau sous leur maison… Il faut donc aller au-sol.
  •   Ok, d’accord… Il faut passer par la cuisine.
  • Je te suis, ma chère.


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  Durant les premières années de sa vie éternelle, il craignait le soleil. Symbole de la vie même, il appréhendait d'être tué sur le champ par ses rayons. Dans sa religion antique, cousine de celle des Phéniciens, les rayons du Soleil étaient transportés sur un char tiré par quatre chevaux étincelants et ils parcouraient le monde pour l'éclairer, donnant la lumière aux divers peuples, permettant aux plantations de pousser pour ainsi nourrir les Hommes... En s'étant ainsi opposé à la vie telle que les Dieux l'avait créée, il redoutait donc leur colère. Caïn, bien que fatalement orgueilleux, était encore naïf. Il lui avait fallu un siècle entier pour se rendre compte que le soleil ne faisait que l’incommoder sans vouloir sa mort immédiate. Dès lors, sa naïveté enfin envolée, il s'évertua à faire de ses nuits et de ses jours des plaisirs sans fin.
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  Caïn se fit un bandage de fortune pour immobiliser ses longs doigts tordus et sa main enflée. A chaque mouvement, il grimaçait. Voilà que maintenant la douleur persistait. Autrefois, durant ses premières années d'immortel, il ne ressentait plus la douleur, il avait oublié ce que cela faisait. Il avait oublié.
  La rage ne faisait qu'enfler dans sa cage thoracique en même temps que le sentiment de la Mortalité renaissait en lui avec sa compagne, l'Impuissance. Il avait choisi une immortalité qui maintenant le piégeait et le faisait se sentir plus vulnérable que jamais. Il avait oublié ce que cela faisait de se sentir si faible. Mais c'était une chose qu'il ne pouvait se résoudre à accepter. Il pouvait être magnanime envers les sentiments qui l'assaillaient, mais la faiblesse lui était insupportable. Enfin, cela lui était devenu insupportable parce qu'il s'était cru invincible, puis il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois où il s'était senti si petit. Il sentait pourtant que c'était un instant crucial de son existence d'autrefois. Mais voilà encore une chose qu'il avait oublié. Il s'éloigna de sa fenêtre et du paysage qu'elle laissait observer. Il vacillait. Le poids de l'oubli semblait trop lourd pour un squelette si mince.
  Caïn avait désormais le sentiment de ne plus s'appartenir. Au fond, peut-être que cela était vrai. Il n'appartenait à rien, ni aux vivants, ni aux morts, cela était donc une suite logique. Il ne s'appartenait plus depuis le jour où... Depuis le jour où... Depuis ce jour où... Il ne parvenait plus à ce souvenir de ce fameux jour où il s'était abandonné. La frustration lui arracha un cri qui ressemblait fort à une chaise grinçant sur un sol rêche. D'ailleurs, pour quoi s'était-il abandonné ? Son esprit lui refusa de nouveau une réponse qu'il était pourtant sûr de connaître. Il se laissa tomber dans son lit immaculé, grelottant, frêle. Il eût l'impression que ses vieux os s'entrechoquaient, tels un instrument assez original. Tout son être était torturé par une force qui le dépassait. Lui qui pensait avoir dépassé toute l'existence. Son orgueil avait régné en maître trop longtemps, et le voilà qui en payait les frais les plus douloureux.
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  Son corps mincissait à vue d’œil, et il pleurait la poussière de ces derniers millénaires. Il disparaissait. Est-ce sa progressive disparition qui provoquait son oubli ou est-ce parce qu'il oubliait qu'il disparaissait ? Les deux hypothèses lui semblèrent chacune valable, mais il oubliait à chaque poussière qui se défaisait de son corps à demi-effacé maintenant. Il avait été le témoin de l'existence et de ses nombreuses autres vies. Il réalisa alors que personne n'avait été témoin de son existence. Peut-être est-ce cela qui engendra sa disparition. Ah, qu'il avait été orgueilleux. En voulant se souvenir de tout, survivre à tout, personne n'allait pouvoir se souvenir de lui et encore moins lui survivre. Sa naïveté avait été mère de son orgueil. A présent, il ne pouvait plus choisir cette mort qu'il avait réussi à déjouer, il en était la victime, et la vie semblait rire de son pitoyable état.
  Il pleura les quelques dernières poussières de son existence et ne devint plus qu'une ombre étrange sur un lit désormais maculé par des millénaires oubliés. Ah, qu'il avait été orgueilleux. Mais cela aussi, il l'avait maintenant oublié.
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