chapitre 15

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Les Ahkiyyinis me talonnaient alors que j’essayais de rejoindre le manoir. Le chemin était parsemé d’atrocités : dans les marais, des crânes étaient suspendus aux arbres. J’étais pétrifiée, et pourtant, je devais m’enfuir ! J’usai de mes pouvoirs pour les retarder. Je ne pouvais pas les tuer, j’en étais encore incapable.

  •  À l’aide criait-on. À l’aide !

Je me dirigeais vers le son de cette voix. Et puis, au cœur de la forêt, je perçus un bûcher. Une femme aux longs cheveux noirs y était attachée. Des revenants l’entouraient et ciraient :

  •   À mort ! À mort !

La femme chanta le chant de la Brume, mais peut-être était-elle trop affaiblie par les flammes qui jaillissaient autour d’elle… la brume ne lui vînt pas en aide.

Je m’élançai alors à son secours, et à ce moment, elle se tourna vers moi. Je m’immobilisai.

C’était moi.

Instantanément, je me retrouvai sur le bûcher, encerclée par les flammes.

  •   À l’aide, criai-je.

Personne ne venait à ma rescousse. Personne. Les revenants tendirent leur main et un éclat blanc m’enveloppa. Ils me retiraient mon énergie, ma vitalité.

Je hurlais jusqu’à en perdre la voix.

  •   Liséa !

J’ouvris les yeux. Une tête squelettique était devant moi. Je criai. Une créature !

  •   Azia, calme-toi. C’est moi !

Je la scrutai tout en m’égosillant. La chose était recouverte d’une robe de soie rose… et puis, elle avait des cheveux blond doré.

  •   Azia ? je marmonnais.
  •   Oui, c’est moi.

Je me redressai et examinai autour de moi, j’étais dans le grand salon. Je me remémorais ce qui s’était passé… J’avais rejoint Louan pour passer une épreuve… Je me souvenais de la barrière, et puis… j’ai atterri dans la ville la nuit. Le squelette et les revenants… Kahel… la malédiction…

  •   Où est Kahel ?
  •   Certainement dehors, dans l’autre dimension.
  • Dans l’autre dimension ?
  • Les Luminarias nous ont volé une puissante incantation qui se trouvait dans un livre à la bibliothèque du lycée… Kahel doit la retrouver.

Je me frottai les yeux. J’avais un peu mal au front, et mes idées n’étaient pas vraiment claires.

  •  Tu dois avoir faim, tu n’as rien mangé… et le temps ne tourne pas rond quand on se trouve pris au piège par la brume. Bird va t’amener une bonne soupe.

Elle leva son bras squelettique vers moi, par instinct je m’écartai d’elle. Elle voulait certainement me passer la main dans les cheveux pour me consoler, mais je trémulais. L’air était plutôt glacial.

  •  Pardon, j’oubliai que c’est la première fois que tu nous vois ainsi… Je te fais peur…

Je secouai la tête.

  •  C’est moi qui m’excuse, je ne suis pas encore accoutumée… Mais, je sais que je n’ai pas peur.

Elle me considéra, je vis de la tristesse dans ses yeux. Malgré le froid rigoureux, je l’attrapai les mains et lui souris. Mon intuition me soufflait que j’étais en sécurité avec elle. Azia m’observa. Peut-être aurait-elle souri si elle était recouverte de sa chair.

  •  C’est pour cela que vous aviez dit qu’on devrait aller en douceur pour me dire la vérité ?
  •  Oui, admit-elle. C’est assez difficile d’avouer à quelqu’un qu’on devient une charpente à la nuit tombée. Le Maire voulait que tu te fasses des amies, que Kahel et toi deveniez comme des frères et sœurs. Il a dit que l’affection que tu ressentirais te permettrait de tolérer cette nouvelle au mieux.
  • Je crois qu’il avait raison, avouai-je.

Bird, en squelette, m’apporta un plateau-repas. C’était vraiment très drôle de me retrouver dans cette situation maintenant. Mais au moins, je connaissais enfin la vérité.

  • Et mes pouvoirs ? Vas-tu m’apprendre à les maîtriser.

Elle soupira.

  •   Ce serait trop dangereux pour l’instant. Il faut patienter encore un peu.
  • Pourquoi ce serait trop dangereux ?
  • Parce que ton pouvoir est lié à la brume, et les gens détestent la brume. Une légende raconte que tuer des enfants aux pouvoirs de brume pourrait retirer la malédiction… Si les habitants s’aperçoivent de ça, ils en voudront à ta vie.
  • Mais si ma vie est en danger à cause de ça… pourquoi m’avoir adoptée et amenée ici ? Vous m’aviez dit que vous m’apprendriez…
  • Nous ne pouvions pas non plus te laisser là-bas alors que tes pouvoirs s’éveillaient. Et puis, ici c’est ton vrai « chez toi ». Tu devais revenir auprès des tiens.

Je poussai un soupir.

  •  Je reconnais que depuis que je suis ici, je me sens mieux et moins différente… Ça s’est mal passé au début avec Kahel, mais je pense que nous allons devenir amis.

Elle passa sa main dans mes cheveux, je ne frissonnais plus, et au contraire, je commençais à ressentir sa chaleur.

  •  Mange, à minuit, certains revenants se retrouvent à errer dans les parages. Et il vaut mieux que toutes les maisons soient éteintes lors de leur passage.
  • Kahel a dit qu’ils n’étaient pas vraiment dangereux et que vous pouviez les battre.

Elle émit un claquement en guise de rire.

  •  Il se bat contre eux depuis bien trop longtemps. Pour lui c’est enfantin, d’autant plus qu’il possède un artefact bien particulier qui lui permet d’en venir à bout. L’exploit qu’il fait en une minute, nous, nous en mettrons dix pour les renvoyer d’où ils viennent.
  • Kahel m’a dit que c’étaient les sbires des Luminarias… comment est-ce possible ?
  • Tu sais que notre peuple vient d’un autre monde ?

J’opinai.

  •  Dans ce monde, l’obscurité représente le mal absolu, la lumière le bien… Mais là d’où nous venons, tout est inversé. L’obscurité est la paix et le bien incarné. La lumière les ténèbres.

Ma mâchoire se décrocha.

  •   Tu veux dire que les Tenebraes sont les gentils et les Luminarias les méchants ?
  • La déesse Luminaria règne sur le monde endormi, la cité des morts. Elle gouverne les revenants, les créatures que, dans ce monde, l’on désigne de « maléfiques ». Mais dans notre monde, tout ce qui est maléfique est « bon ».
  •  Woh… ça prête vraiment à confusion… Je vais juste retenir que vous êtes « bons ». Mais dites m’en plus des revenants ?
  •  Ils sont un peu comme ses soldats. Tu connais l’histoire de Mistreed ?
  • Oui, on m’en a parlé à l’école. Les chefs des clans ont fini par mourir à force de demander à leur dieu de devenir plus fort.
  •  En effet, mais après ça, la déesse voulait détruire tout notre clan. Un combat a donc eu lieu entre les dieux. La déesse savait que les prêcheurs Tenebraes lui donnaient la force de se battre, alors elle leur fouetta d’une malédiction.
  • Vraiment ? C’est à cause de la déesse des Luminarias que vous êtes ainsi ?

Elle hocha la tête.

  •  Et le dieu Ténébras, il en est mort ?
  • Il n’en est pas vraiment mort, mais il en fut déstabilisé et affaiblit. Il ne pouvait plus lutter contre les Luminarias. La malédiction avait touché sa famille. Il en était accablé qu’il alla trouver la déesse de Brume pour l’aider.
  • La déesse de Brume ?
  •  Toujours solitaire, elle vivait seule avec ses filles dans la forêt. Elle n’aimait pas se mêler aux autres, surtout après la guerre qui avait éclaté dans notre ancien monde. Elle avait perdu son mari, le dieu de la guerre, et frère aîné de Ténébras. À cause de leur lien familial, elle décida de l’aider. C’est ainsi qu’elle jeta une malédiction sur les Luminarias et surtout sur la déesse…
  • Ils ont eux aussi une malédiction ?
  • Oui. La déesse a toujours aimé sa « beauté », sa plus grande peur était de se retrouver laide et affreuse. Alors la déesse de Brume la fit vieillir d’une centaine d’années. Elle devait rester ainsi à jamais.
  • Et ses fidèles ?
  • Si nous, nous nous trouvons sans chair à la nuit tombée, eux, ils se retrouvent ridés et ce ne sont que des gringalets.

J’imaginai alors Louan en grand-père. J’eus du mal à le croire.

Je terminai alors mon repas et partis dans ma chambre. Je ressassai tout ce que j’avais appris, et dès que j’essayai de me rappeler ce qui s’était passé une fois que j’avais franchi la barrière, c’était le black-out suivi de ma rencontre avec Kahel squelettique… Il y avait un fragment de ma mémoire qui avait disparu.

Le lendemain, vers dix heures, je me rendais chez le Maire. Je voulais parler à Kahel, il avait dit que nous devions chercher le mémoire de ma famille, j’étais vraiment impatiente. Mais le maire m’annonça qu’il dormait. C’était vrai qu’il était sorti toute la nuit pour sa quête de la page volée par les Luminarias.

  •   Ne t’inquiète pas, en général, il se réveille pour le déjeuner. Je lui dirais de passer chez toi, après.
  • D’accord. Merci, monsieur.

Je ressortis par le jardin. Et à ma surprise, je vis Bastet qui farnientait ! Je courus vers lui toute contente. Il vint me saluer et je le caressai.

  •  Comment vas-tu ? Ça fait longtemps…

Il miaula. Et je compris qu’il me disait que Lissia voulait me voir… J’étais émue. Elle ne me faisait plus la tête. J’avais aussi tant de choses à lui raconter.

  •   Mardi, dis-je sans comprendre pourquoi.

Le chat miaula et se rua vers les buissons. Je voulus le suivre, mais il s’était déjà volatilisé.

  •  Liséa, dit le Maire. Ne t’aventure pas dans les bois. C’est dangereux de se rendre là-bas.

Je plissai les sourcils puis observai les arbres. Je devrais à tout prix demander à Lissia si j’avais un don comme Kahel.

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  La nuit était tombée depuis bien longtemps déjà, et il ne savait comment l'occuper. Dès que ses problèmes avaient commencé, un certain désespoir avait décidé de s'emparer de lui, et il ne trouvait plus goût à rien. Il ne retrouvait d'exaltation nul part. Ce n'était pas faute de diversifier ses activités, de se confronter aux dangers de l'existence qui, au final, n'étaient pas si dangereux pour un être immortel. Néanmoins, depuis la perte de cette fameuse mèche de cheveux, Caïn craignait quelque peu l'exaltation. Il craignait pour une vie qui l'avait délaissé depuis déjà... Déjà... Il était incapable de se souvenir de la date de sa mort. Enfin, presque mort. Quoique pouvait-on appeler vie l'état dans lequel il se trouvait depuis si longtemps ? Selon les dernières définitions scientifiques, Caïn n'était pas en vie, mais il n'était pas non plus mort. Il défiait les sciences, et il était un véritable affront à la Nature. Le sourire sardonique qu'il arborait habituellement lorsqu'il se faisait ce genre de réflexion ne parvint pas à se faire une place sur son visage cireux. Lui qui aimait tant se retrouver sur ce fil mince, singulier, réalisant dessus quelques arabesques pour se jouer de la vie comme de la mort, lui avait désormais peur.
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  Durant les premières années de sa vie éternelle, il craignait le soleil. Symbole de la vie même, il appréhendait d'être tué sur le champ par ses rayons. Dans sa religion antique, cousine de celle des Phéniciens, les rayons du Soleil étaient transportés sur un char tiré par quatre chevaux étincelants et ils parcouraient le monde pour l'éclairer, donnant la lumière aux divers peuples, permettant aux plantations de pousser pour ainsi nourrir les Hommes... En s'étant ainsi opposé à la vie telle que les Dieux l'avait créée, il redoutait donc leur colère. Caïn, bien que fatalement orgueilleux, était encore naïf. Il lui avait fallu un siècle entier pour se rendre compte que le soleil ne faisait que l’incommoder sans vouloir sa mort immédiate. Dès lors, sa naïveté enfin envolée, il s'évertua à faire de ses nuits et de ses jours des plaisirs sans fin.
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  Il se tenait debout, face à sa fenêtre, l'échine courbée par le temps, et il contemplait la nuit constellée des lumières de la ville au loin. Durant tout ces millénaires, il avait eu le temps nécessaire pour accumuler une masse gargantuesque de cet argent dont raffole l'Homme, il possédait donc plusieurs résidences dans le monde. Aujourd'hui, il siégeait à Londres, dans un quartier tranquille et à l'écart de tout. Cette ville lui plaisait, mais dorénavant, il ne saurait dire pourquoi. Ça aussi, il avait oublié. Il fouillait dans sa mémoire, il cherchait ce qu'il avait pu vivre dans cette métropole britannique qui lui avait fait tant aimé cet endroit. C'était tout de même cocasse ! Il était un des seuls hommes, si ce n'était le seul, à avoir eu la chance de vivre les histoires et Histoires du monde, et il oubliait. Il tapa rageusement dans la vitre qui ne se brisa pas. Non, ce ne fut pas la vitre mais sa main qui produisit un craquement particulièrement ignoble et lui arracha un cri de pure douleur. Il recula en titubant et s'adossa à son canapé en jurant dans sa langue natale désormais oubliée.
  Caïn se fit un bandage de fortune pour immobiliser ses longs doigts tordus et sa main enflée. A chaque mouvement, il grimaçait. Voilà que maintenant la douleur persistait. Autrefois, durant ses premières années d'immortel, il ne ressentait plus la douleur, il avait oublié ce que cela faisait. Il avait oublié.
  La rage ne faisait qu'enfler dans sa cage thoracique en même temps que le sentiment de la Mortalité renaissait en lui avec sa compagne, l'Impuissance. Il avait choisi une immortalité qui maintenant le piégeait et le faisait se sentir plus vulnérable que jamais. Il avait oublié ce que cela faisait de se sentir si faible. Mais c'était une chose qu'il ne pouvait se résoudre à accepter. Il pouvait être magnanime envers les sentiments qui l'assaillaient, mais la faiblesse lui était insupportable. Enfin, cela lui était devenu insupportable parce qu'il s'était cru invincible, puis il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois où il s'était senti si petit. Il sentait pourtant que c'était un instant crucial de son existence d'autrefois. Mais voilà encore une chose qu'il avait oublié. Il s'éloigna de sa fenêtre et du paysage qu'elle laissait observer. Il vacillait. Le poids de l'oubli semblait trop lourd pour un squelette si mince.
  Caïn avait désormais le sentiment de ne plus s'appartenir. Au fond, peut-être que cela était vrai. Il n'appartenait à rien, ni aux vivants, ni aux morts, cela était donc une suite logique. Il ne s'appartenait plus depuis le jour où... Depuis le jour où... Depuis ce jour où... Il ne parvenait plus à ce souvenir de ce fameux jour où il s'était abandonné. La frustration lui arracha un cri qui ressemblait fort à une chaise grinçant sur un sol rêche. D'ailleurs, pour quoi s'était-il abandonné ? Son esprit lui refusa de nouveau une réponse qu'il était pourtant sûr de connaître. Il se laissa tomber dans son lit immaculé, grelottant, frêle. Il eût l'impression que ses vieux os s'entrechoquaient, tels un instrument assez original. Tout son être était torturé par une force qui le dépassait. Lui qui pensait avoir dépassé toute l'existence. Son orgueil avait régné en maître trop longtemps, et le voilà qui en payait les frais les plus douloureux.
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  Il pleura les quelques dernières poussières de son existence et ne devint plus qu'une ombre étrange sur un lit désormais maculé par des millénaires oubliés. Ah, qu'il avait été orgueilleux. Mais cela aussi, il l'avait maintenant oublié.
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