chapitre 4

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  •  Qui est-là ? aboya-t-on.

La voix provenait du manoir.

  •  Je suis juste une lycéenne ! Je passai par là, parce que mon chaton voulait me montrer un raccourci pour me conduire chez moi.

Une fenêtre, au second étage, s’ouvrit. J’aperçus distinctement une fille aussi jeune que moi, le teint comme une poupée de porcelaine, des lèvres roses, et des cheveux noir bleuté.

  •   Ce n’est pas ton chaton ! C’est le mien ! Il s’appelle Bastet. Je suppose que tu es différente des autres. Ils pensent que les chats annoncent leur mort. C’est pourquoi, ils sont bannis de la région.
  •  Mais si on les bannit, comment cela se fait-il que tu en possèdes un ? Qu’il est capable de rester là ? Que je suis la seule à le voir ?

Elle me sourit tendrement.

  •  Je lui ai lancé un sortilège. Personne ne peut le sentir ou le voir sauf s’il ne croit pas à toutes ses sottises !

J’étais maintenant éclairée par cette énigme.

Bastet grimpa sur le toit et rejoignit sa maîtresse. Le petit malin, il m’avait eu ! Il voulait certainement que je rencontre sa maîtresse.

  •   Comment t’appelles-tu ? demanda-t-elle.
  •  Liséa.
  •   Wouah, c’est un très joli prénom… cela évoque la bienveillance et la sagesse.
  •  Je ne savais pas quelle était la signification de mon prénom. Et toi ? Comment t’appelles-tu ?
  •  Ça ne te paraît pas bizarre qu’on papote de loin ? Tu devrais peut-être t’approcher. Je ne vais pas te manger. Et je m’excuse d’avoir tiré. C’est que ma famille n’est pas très appréciée par les communautés ici. Et parfois, ils nous envoient leurs sbires pour nous ennuyer. Viens, fais le tour, et rejoins-moi sur la terrasse.

J’obtempérai. Il y avait un jardin magnifique devant sa grande terrasse qui surmontait l’eau. Elle était déjà là, Bastet dans ses bras.

Elle fit apparaître une table ronde en brume, des chaises, du thé, et des cookies. J’arrondis les yeux en découvrant une telle faculté.

  •   Je t’offre un goûter pour me faire pardonner.
  •  Merci, c’est très gentil. Mon estomac commençait à crier famine en plus.
  •  Ah bon ? Pourquoi ?
  •  Je n’ai rien avalé ce midi. C’était mon premier jour à l’école, et les élèves ne se sont pas montrés tendres avec moi.
  •  C’est vrai qu’ils sont énervants, choisir un camp, c’est n’importe quoi !
  •  Oui, c’est vrai.

Je me servis d’un cookie, il était fondant en bouche, un vrai délice !

  •  Merci, c’est grâce à ma magie que je fais ça.

Je haussai les sourcils, elle lisait les pensées ? Elle me sourit.

  •  Je ne savais pas qu’on pouvait faire ça, poursuivis-je.
  •  Vraiment ? D’où viens-tu pour ne pas savoir cela ?
  •  D’Oxford. Mes pouvoirs se sont brutalement réveillés il y a deux ans… Je n’ai pas été élevée avec des parents qui avaient des pouvoirs… Et ma… tante m’a dit qu’elle m’apprendrait, mais j’ai l’impression que pour l’instant, elle n’en a pas envie.
  •   Ta tante ? Tu as hésité en prononçant son nom.
  •  Oui, ce n’est pas réellement ma tante… mais elle m’a adoptée… et elle est encore trop jeune pour que je l’appelle maman !

Elle gloussa.

  •  Pourtant, si tu pouvais utiliser tes pouvoirs, tu aurais pu t’en servir contre les élèves. Je sais qu’ils ne sont pas délicats avec les nouveaux. Ils sont jaloux des familles qui partent en mission et dont les enfants, comme toi, grandissent hors de la communauté.
  •   Les missions ? Qu’est-ce que c’est exactement ?
  • Je ne sais pas trop en réalité… Mais j’ai ouï dire de mes parents que ce sont des personnes qui accomplissent des missions secrètes pour le bien de la communauté.
  •  Oh, je vois… Mais toi, tu ne vas pas au lycée?
  •  Non, je suis une autodidacte. Et comme je te l’ai dit. Notre famille n’est pas appréciée. Dans deux ans, j’irai à Cambridge, je quitterai cette fichue ville et je n’y mettrai plus jamais les pieds.
  • Je peux t’interroger ? Je suis certaine que tu m’aiderais à mieux comprendre cette étrange ville.
  •  D’accord, mais je te poserais des questions en échange. Que dis-tu de deux par jours ?
  •  Deux par jours ?
  • Oui, l’après-midi le temps passe très vite. Parfois c’en est affolant. Regarde, le ciel commence déjà à s’assombrir. Je pense que tu devrais rentrer chez toi.
  •  À cause des 18 heures 30 fatidiques ?
  •  Oui… Tu n’as qu’à venir me voir tous les jours après le lycée. Je suis chez moi, je ne quitte pas ma propriété de la journée.

J’acceptais. Elle ordonna à Bastet de me conduire chez moi et je la remercie pour les cookies. Elle me donna même les restes. Cette fille était vraiment gentille.

  •  Au fait, moi c’est Lissia, dit-elle lorsque je franchis le portail. On me surnomme aussi la Princesse de Brume. Pourrais-tu me promettre de garder notre rencontre secrète ? Les autres te tortureraient s’ils le savaient.

Je la lui promis.

  •  Un conseil. Ne pense pas tout haut. On lit facilement les pensées comme ça.

J’acquiesçai et quittai le manoir. Je traversai la forêt le cœur plein de bénignité. Lissia était cool, et différente des autres. Je sentis qu’une amitié allait naître entre nous.

Alors que la lumière laissait place à l’obscurité, j’atterris dans le jardin d’une grande demeure. Ce n’était pas la mienne, et pourtant Bastet avait déjà disparu.

Je ne savais pas ce que je devais faire. Il ferait nuit d’une minute à l’autre, et j’étais dans la propriété d’une autre personne.

Les lumières des portes vitrées du jardin s’allumèrent alors et j’entendis une voix hurler :

  • C’est le comble ! Je te confie une mission et tu rentres seul à la maison !
  •  Je suis déjà assez embêté de corriger tes erreurs, et tu trouves encore le moyen de me confier une Ignarus !
  •   Kahel, tu es mon fils et tu sais très bien quelle est notre mission pour le bien de la communauté !
  •  Le bien de la communauté, grogna Kahel ! C’est justement ça le problème ! Tu l’as toujours fait passer avant ta propre famille !
  • Notre mission est de protéger tout le monde.
  • Nous protéger ? Maman est morte à cause de toi !

Je sentis le sol vibrer. Kahel laissait sortir sa frustration, c’était terrible. Je frappai alors à la fenêtre pour stopper ce dilemme.

Ils se tournèrent vers moi. Monsieur Blacks poussa un soupir de soulagement et se précipita à la fenêtre pour m’ouvrir.

  •  Liséa !
  •  Bonsoir, Monsieur le Maire, je suis désolée de vous interrompre… C’est juste que la nuit est tombée et… je ne savais pas où j’étais.

Je me pinçais les lèvres. J’étais arrivée à un mauvais moment, et j’étais la source de cette dispute.

  •   Ne t’inquiète pas, tu vas passer la nuit ici. Je vais prévenir Azia.
  •   Je m’excuse pour ce… trouble… J’ai préféré revenir à pied… Je n’ai pas supporté le voyage en voiture. Kahel est un peu trop vif et rapide sur l’accélérateur… j’avais peur d’y remonter.

Il plissa le front.

  •  Tu es revenue ici à pied ?

J’acquiesçai. Cette nouvelle sembla le déstabiliser.

  •  Elle est rentrée, c’est ce qui compte, interrompit Kahel.

Son père pivota vers lui et lui pointa du doigt.

  •  N’en rajoute pas ! C’est de ta faute ! Je t’ai dit de ne pas utiliser tes pouvoirs quand tu conduis. Donne-moi tes clés !

Kahel arrondit ses yeux. Il me fixa ensuite comme si je venais de mettre fin à ses jours. Il donna la clé à son père sans cesser de me fusiller du regard.

  •   Kahel ! Ça suffit ! Monte dans ta chambre ! Lui intima son père.

Les objets éclatèrent autour de nous et Kahel tourna les talons. Le Maire passa sa main dans ses cheveux et s’excusa.

  •  Non, c’est moi… je ne suis pas très courageuse en ce qui concerne les sensations fortes.

Il pouffa.

  •  Tu me fais penser à ton père.
  •   Vous l’avez connu ?

Il sourit et, ainsi au cours du dîner, il me raconta qu’ils étaient amis d’enfance et que leur demeure se trouvait dans la même propriété que la mienne… Il suffisait de prendre la route de droite près du lac.

  •  Nous avons un ancêtre en commun. Nos familles ont toujours été proches…

Il resta vague malgré ses informations, mais j’étais encore plus contente. J’en avais appris mieux sur mon père.

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  La nuit était tombée depuis bien longtemps déjà, et il ne savait comment l'occuper. Dès que ses problèmes avaient commencé, un certain désespoir avait décidé de s'emparer de lui, et il ne trouvait plus goût à rien. Il ne retrouvait d'exaltation nul part. Ce n'était pas faute de diversifier ses activités, de se confronter aux dangers de l'existence qui, au final, n'étaient pas si dangereux pour un être immortel. Néanmoins, depuis la perte de cette fameuse mèche de cheveux, Caïn craignait quelque peu l'exaltation. Il craignait pour une vie qui l'avait délaissé depuis déjà... Déjà... Il était incapable de se souvenir de la date de sa mort. Enfin, presque mort. Quoique pouvait-on appeler vie l'état dans lequel il se trouvait depuis si longtemps ? Selon les dernières définitions scientifiques, Caïn n'était pas en vie, mais il n'était pas non plus mort. Il défiait les sciences, et il était un véritable affront à la Nature. Le sourire sardonique qu'il arborait habituellement lorsqu'il se faisait ce genre de réflexion ne parvint pas à se faire une place sur son visage cireux. Lui qui aimait tant se retrouver sur ce fil mince, singulier, réalisant dessus quelques arabesques pour se jouer de la vie comme de la mort, lui avait désormais peur.
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  La rage ne faisait qu'enfler dans sa cage thoracique en même temps que le sentiment de la Mortalité renaissait en lui avec sa compagne, l'Impuissance. Il avait choisi une immortalité qui maintenant le piégeait et le faisait se sentir plus vulnérable que jamais. Il avait oublié ce que cela faisait de se sentir si faible. Mais c'était une chose qu'il ne pouvait se résoudre à accepter. Il pouvait être magnanime envers les sentiments qui l'assaillaient, mais la faiblesse lui était insupportable. Enfin, cela lui était devenu insupportable parce qu'il s'était cru invincible, puis il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois où il s'était senti si petit. Il sentait pourtant que c'était un instant crucial de son existence d'autrefois. Mais voilà encore une chose qu'il avait oublié. Il s'éloigna de sa fenêtre et du paysage qu'elle laissait observer. Il vacillait. Le poids de l'oubli semblait trop lourd pour un squelette si mince.
  Caïn avait désormais le sentiment de ne plus s'appartenir. Au fond, peut-être que cela était vrai. Il n'appartenait à rien, ni aux vivants, ni aux morts, cela était donc une suite logique. Il ne s'appartenait plus depuis le jour où... Depuis le jour où... Depuis ce jour où... Il ne parvenait plus à ce souvenir de ce fameux jour où il s'était abandonné. La frustration lui arracha un cri qui ressemblait fort à une chaise grinçant sur un sol rêche. D'ailleurs, pour quoi s'était-il abandonné ? Son esprit lui refusa de nouveau une réponse qu'il était pourtant sûr de connaître. Il se laissa tomber dans son lit immaculé, grelottant, frêle. Il eût l'impression que ses vieux os s'entrechoquaient, tels un instrument assez original. Tout son être était torturé par une force qui le dépassait. Lui qui pensait avoir dépassé toute l'existence. Son orgueil avait régné en maître trop longtemps, et le voilà qui en payait les frais les plus douloureux.
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  Son corps mincissait à vue d’œil, et il pleurait la poussière de ces derniers millénaires. Il disparaissait. Est-ce sa progressive disparition qui provoquait son oubli ou est-ce parce qu'il oubliait qu'il disparaissait ? Les deux hypothèses lui semblèrent chacune valable, mais il oubliait à chaque poussière qui se défaisait de son corps à demi-effacé maintenant. Il avait été le témoin de l'existence et de ses nombreuses autres vies. Il réalisa alors que personne n'avait été témoin de son existence. Peut-être est-ce cela qui engendra sa disparition. Ah, qu'il avait été orgueilleux. En voulant se souvenir de tout, survivre à tout, personne n'allait pouvoir se souvenir de lui et encore moins lui survivre. Sa naïveté avait été mère de son orgueil. A présent, il ne pouvait plus choisir cette mort qu'il avait réussi à déjouer, il en était la victime, et la vie semblait rire de son pitoyable état.
  Il pleura les quelques dernières poussières de son existence et ne devint plus qu'une ombre étrange sur un lit désormais maculé par des millénaires oubliés. Ah, qu'il avait été orgueilleux. Mais cela aussi, il l'avait maintenant oublié.
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