chapitre 2

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Comme elle l’avait dit, le voyage fut long. Nous avions quitté Oxford pour nous rendre dans le Comté de Northamptonshire. Mais je n’avais aucune idée de la ville où elle me conduisait.

Alors que nous roulions sur la route, une brume se dressa brusquement, le temps fut couvert et il plut. Le paysage était vraiment inaccoutumé, et j’avais l’impression d’être dans un de ses films d’horreur où les protagonistes se perdent avant de se retrouver devant un château hanté et n’ayant qu’une solution : passer la nuit à l’intérieur car leur voiture étant, comme par hasard, en panne. Il manquerait plus que ça se produit avec cette Rolls Royce, pensais-je…

Au bout d’un moment, j’aperçus des maisons qui semblaient être abandonnées. Et d’un coup, un orage gronda et des éclairs déchirèrent le ciel. La radio se brouilla et je sursautai.

  • Ce n’est pas moi, murmurai-je.
  • Je sais, répondit Azia, nous entrons dans la brèche, nous sommes enfin arrivées.

Un panneau en fer forgé indiqua : « Mistreed »

  •  Mistreed, soufflai-je. Je n’en ai jamais entendu parler.
  • Je te l’ai dit, c’est une ville oubliée.

J’étais deux fois plus curieuse maintenant. Qu’allait-il m’attendre ici ?

L’orage finit par cesser. Le temps s’éclaircit et les premiers bâtiments apparurent. J’avais la sensation de retourner dans le passé, deux ou trois siècles auparavant. Mais ce qui m’étonna, fut qu’il n’était que 17 heures, et les magasins étaient déjà fermés.

  • Tous les vendredis, les citadins ferment leurs magasins à 16 heures 45. C’est le jour de la pénitence.
  • Le jour de la pénitence ?
  • Oui, ils se rendent à l’église.

Nous passâmes d’ailleurs devant l’édifice. Elle ne ressemblait à rien aux monuments que je connaissais. On aurait plutôt dit un château gothique avec un petit dôme surmonté d’un emblème étrange ( une sorte de serpent sur une croix. Note: j'ai dessiné l'emblème, mais je ne peux pas insérer l'image )

 

Je connaissais les symboles de l’Église catholique, mais là, ça sortait de la fiction.

  •  Il y a des choses que tu dois savoir sur la ville. Du lundi au jeudi, tous les magasins ferment leur porte à 17 heures 30. Le samedi et le dimanche, 18 heures. En général, tout le monde doit être chez soi avant 18 heures 30, c’est-à-dire avant que le crépuscule soit tombé.
  • Pourquoi ça ?
  • Ça a toujours été ainsi, et tu devras t’y accommoder.

Je gloussais à cette remarque. De toute façon, même à Oxford je ne me pavanais pas dehors à la nuit tombée. Mais c’était étrange que personne ne sortait durant la nuit.

  • Ce village referme une sorte de secte, c’est ça ?
  • Non, c’est une communauté avec ses règles et ses devoirs. D’ailleurs, règle numéro deux, nous ne devons pas aller au-delà du Central Garden. C’est la limite de notre ville.
  • Ah, et que se passera-t-il si je ne suis aucune règle ?

Elle arrêta la voiture devant un immense portail et me regarda :

  • Alors tu te retrouveras à errer dans un autre espace-temps sans pouvoir rentrer.

Je fis un sourire. Je ne croyais pas ce qu’elle me racontait. Cela ne pouvait pas arriver. Jamais de la vie !

  • C’est un avertissement, mais ne t’aventures pas non plus dans les forêts.

Je hochais la tête, même si contrairement à mes pensées, je n’avais qu’une hâte, me balader dans les forêts.

Elle s’engagea alors dans la grande propriété. C’était un grand domaine avec un cimetière et des arbres qui jonchaient la route. Nous arrivâmes à un lac et le chemin se séparait en deux directions opposées.

Azia tourna à droite et au bout d’un moment, une grande demeure se montra à mes yeux. Elle était splendide et luxueuse. Comme je l’imaginais, Azia Brampton n’était pas n’importe qui. Une marquise peut-être, ou une comtesse, ou une duchesse ?

  •   Aucune des trois, répondit-elle brusquement. Je suis juste une employée exemplaire.

J’écarquillais les yeux.

  •   Vous lisez les pensées ? m’enquis-je.
  • Oui, si l’on veut. Bien sortons de la voiture. Il est bientôt 18 heures, et je ne voudrais pas faire attendre mon employeur.

Je plissai le front et regardai aux alentours. Une autre voiture y était garée. Une Rolls Royce décapotable, bien plus moderne.

  •   Laisse tes affaires, le majordome viendra les chercher.

Ce dernier nous ouvrit d’ailleurs la porte. Un homme âgé d’une soixantaine d'année mais à la peau très blanche, un peu comme les vampires, sans compter que ses yeux m’effrayaient. Azia l’appela « Bird ».

J’entrai dans le hall aussi somptueux que l’extérieur, avec un immense escalier en marbre, des tableaux, des vases de collections… On aurait dit que je me trouvais dans un musée de l’époque victorienne.

Un homme apparut près d’une porte. Il était vêtu d’un smoking et de gants noirs. Ses cheveux étaient gris, il avait une barbiche, et ses yeux étaient dorés.

  •  Monsieur Blacks, bonsoir, dit Azia.
  •  Azia, ravie de vous revoir. (Il se tourna vers moi) Vous avez pu la ramener. C’est un soulagement. Bonsoir, tu dois être perdue. Mais, jeune fille, laisse-moi te souhaiter la bienvenue à Mistreed. Venez, suivez-moi, nous allons discuter un peu.

Je le suivis au salon. Ça sentait un peu la poussière et les meubles semblaient encore plus vieux que dans le hall. C’était comme si personne n’avait vécu cet endroit depuis une éternité.

  •  En effet, personne n’a vécu ici depuis une bonne quinzaine d’années, commenta Monsieur Blacks.

Je tressaillis. Lui aussi lisait mes pensées ! ? Il me répondit d’un large sourire.

  •  Qui êtes-vous exactement ?
  •  Je suis le Maire de cette ville. Je m’assure du bien-être de tous les citoyens et de la communauté. Je suis ici pour vous accueillir comme il se doit et vous expliquez certaines choses concernant notre village.
  • Azia, pouvez-vous aller nous chercher du thé, s’il vous plaît ?

Elle inclina la tête et tourna les talons. J’étais seule avec Monsieur Blacks et je trouvais soudain l’air pesant.

  •  Ce château est votre propriété.
  •  Ma propriété ?

Il sortit quelque chose de sa veste. C’était une lettre, ou plutôt un acte de propriété établi au nom de Monsieur Anatole Mistreed. Il était stipulé qu’il laissait sa demeure et toute sa fortune à ses descendants… Liséa Mistreed, née le 12 décembre 2000…

C’était bien ma date de naissance… mon prénom… mais pas mon nom.

  •   Mistreed est bien votre nom de naissance. Lorsque nous vous avons envoyée ailleurs, pour votre sécurité, nous avons fait de faux papiers pour les services sociaux… Fogerson n’était qu’un nom inventé de toutes pièces.
  •   Et qui est monsieur Anatole Mistreed ?
  • Votre grand-père.

Je haussai mes sourcils. Mon grand-père ? Jusqu’à présent, je n’avais aucune idée de mes origines. Personne ne pouvait me parler de mes parents. Et ce jour-là, je découvrais le nom de mon grand-père, ce n’était pas grand-chose, mais j’étais contente.

Néanmoins, j’avais peur que ce ne soit pas réel.

Azia entra, un plateau en main, et nous donna nos tasses de thé.

  •   Tout ceci est réel, sourit-elle. Tu avais quelques mois lorsque ton grand-père m’a chargé de t’amener loin d’ici.
  • Mais pourquoi ?
  •  Il y a quatorze ans, quelque chose a troublé l’équilibre de la ville et pour te sauver la vie. Ton grand-père a pris cette décision.
  • Me sauver la vie, de quoi ?
  • Tu n’as pas à le savoir. Aujourd’hui tout est rentré dans l’ordre. Le calme et l’équilibre sont revenus…

Sa voix fit basse à ce moment-là.

  •  Tu n’as plus rien à craindre. Si tu suis bien nos règles et… Il va falloir que tu apprennes à maîtriser tes pouvoirs.

Ce fut beaucoup de révélations assez confuses que je ne savais pas que penser.

  •  Et mon grand-père, mes parents ? Ils sont…
  •  Ils sont décédés lors de ce trouble… Oh, il se fait déjà tard, je vais devoir rentrer.

Je plissais les sourcils, déçue. Je voulais en connaître davantage.

  •   Nous aurons l’occasion de nous revoir plus tard, pour que je puisse répondre à certaines de tes questions. Je te laisse tout le week-end pour t’habituer aux lieux. (Il se dirigea vers la porte) Oh, j’oubliais, lundi matin, mon fils viendra te chercher pour te conduire à l’école. (Il me sourit et regarda Azia) Bird est maintenant votre majordome. Nous nous verrons lundi au bureau.
  •   Merci, et bonsoir, Monsieur.

Je le saluai. Il semblait vraiment pressé de rentrer chez lui avant la tombée de la nuit. Le thé dans sa tasse n’avait pas bougé d’un poil.

J’arpentai ensuite le salon pendant qu’Azia le raccompagnait à la porte. Je m’arrêtai devant un portrait de famille peint à l’huile. Il y figurait un homme, vêtu des habits du siècle dernier, qui portait une petite fille dans ses bras et à côté de lui, se tenait un garçon d’une dizaine d’années. Ils avaient tous des cheveux noirs, aussi noirs que les miens.

  •   Ton arrière-grand-père, le Duc William, ton grand-père Anatole et sa petite sœur Caroline. Monsieur Blacks aurait dû te montrer ce tableau. Si on regarde bien, tu as le même regard que ton grand-père, commenta Azia.

Je fixai le tableau et sentis la joie m’envahir.

  •  Y a-t-il des portraits de mes parents ?
  •  Ton père n’aimait pas se faire prendre en photo. Mais il doit y avoir des albums de lui étant enfant quelque part dans la demeure. Depuis le trouble, nous n’avions pas mis les pieds ici, et je ne me souviens plus très bien des lieux. Tout ce que je peux te dire c’est que ton père et ton grand-père ne s’entendaient pas très bien… Je ne pense pas que tu trouveras des photos de lui à l’âge adulte.
  • Ils ne s’entendaient pas ?
  • Je ne connais pas les raisons de leur mésentente. Mais ton père a quitté la demeure familiale dès qu’il eut terminé le lycée. Et lorsque le trouble arriva, dix ans plus tard, il revint au château, te présentant à son père… Tu n’étais qu’un nourrisson.
  •  Je ne peux vraiment rien savoir sur ce trouble ? Tout est vraiment embrouillé dans ce que vous me racontez.

Elle posa sa main sur mon épaule.

  •  Il est interdit d’en parler.
  • On risque de se retrouver dans un autre monde, c’est ça ?
  • Exactement.

Pour dire vrai, je n’en croyais pas un mot. Alors que je venais d’arriver dans la demeure de mon père, je ne pouvais rien savoir d’autre sur lui. Cela m’irritait un peu. Le lendemain, je décidai donc de visiter les lieux et de rechercher des albums photos.

La demeure était vraiment très vaste que j’eus du mal à me retrouver. Même Bird, le majordome semblait perdu. Et en plus, avec tout ce qu’il avait à faire comme ménage, j’avais de la peine pour lui.

Dès que j’entrai une pièce, je retirai les couvertures blanches qui recouvraient les objets et œuvres d’art. Il y en avait tellement… Mais j’adorais les contempler.

Je me retrouvai, un moment donné, dans la chambre d’une enfant. Certainement celle de Caroline. Mon père avait été fils unique.

Des poupées en porcelaines décoraient la pièce. Il y avait une belle maison de poupée, une petite table pas plus haute que mes genoux où était posé un service à thé pour petite fille, et puis… Quelque chose m’intrigua.

Une boîte à musique. C’était comme si je l’avais déjà vue et tenue dans mes mains. Je tournais la petite manivelle pour l’ouvrir. Une petite fée danseuse sortit et la mélodie berça toute la pièce. Soudain, une fenêtre s’ouvrit et un vent glacial souffla dans mon visage. Un miroir derrière moi se brisa. Je me retournai pour le regarder, et je vis une ombre… Mon cœur s’emballa. Je fixai devant moi à nouveau, mais il n’y avait rien. Je déposai alors la boîte qui continuait à jouer et allai fermer la fenêtre. Brusquement, quelque chose se brisa à nouveau. Un vase. Cette fois, je vis un chaton tout gris sauter de la commode. Je soupirai de soulagement.

  •  C’est toi qui m’as fait peur ?

Il s’assit et lécha une de ses pattes. Je m’approchai de lui et le regardai dans les yeux. Ils étaient bleus et très jolis. Je lui caressai la tête.

  •  Tu m’as vraiment effrayée.

Il se laissa choyer et je le pris dans mes bras.

  •  D’où viens-tu ?

Je l’amenai dans le jardin et le déposai par terre. Il portait un collier, il appartenait donc à quelqu’un. Les chats aiment se promener partout après tout.

  •   Rentre chez toi, ton maître doit t’attendre. Je sais que tu peux retrouver le chemin de ta maison.

Il miaula comme s’il voulait rester.

  •  Non, regarde, il va bientôt faire nuit. Ton maître va s’inquiéter.

Il miaula encore mais finit par disparaître dans les buissons. Je retournai dans la chambre pour nettoyer son petit désastre. Je pris ensuite la boîte à musique et l’emportai dans ma chambre. J’adorais la mélodie, et je savais que je l’avais déjà entendu quelque part. Elle m’aida d’ailleurs à trouver le sommeil et je fis un rêve durant la nuit. J’étais dans la chambre de ma tante et je jouais seule à la dînette sous les regards d’une ombre qui ne me semblait pas maléfique… 

 

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  Durant les premières années de sa vie éternelle, il craignait le soleil. Symbole de la vie même, il appréhendait d'être tué sur le champ par ses rayons. Dans sa religion antique, cousine de celle des Phéniciens, les rayons du Soleil étaient transportés sur un char tiré par quatre chevaux étincelants et ils parcouraient le monde pour l'éclairer, donnant la lumière aux divers peuples, permettant aux plantations de pousser pour ainsi nourrir les Hommes... En s'étant ainsi opposé à la vie telle que les Dieux l'avait créée, il redoutait donc leur colère. Caïn, bien que fatalement orgueilleux, était encore naïf. Il lui avait fallu un siècle entier pour se rendre compte que le soleil ne faisait que l’incommoder sans vouloir sa mort immédiate. Dès lors, sa naïveté enfin envolée, il s'évertua à faire de ses nuits et de ses jours des plaisirs sans fin.
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  Il se tenait debout, face à sa fenêtre, l'échine courbée par le temps, et il contemplait la nuit constellée des lumières de la ville au loin. Durant tout ces millénaires, il avait eu le temps nécessaire pour accumuler une masse gargantuesque de cet argent dont raffole l'Homme, il possédait donc plusieurs résidences dans le monde. Aujourd'hui, il siégeait à Londres, dans un quartier tranquille et à l'écart de tout. Cette ville lui plaisait, mais dorénavant, il ne saurait dire pourquoi. Ça aussi, il avait oublié. Il fouillait dans sa mémoire, il cherchait ce qu'il avait pu vivre dans cette métropole britannique qui lui avait fait tant aimé cet endroit. C'était tout de même cocasse ! Il était un des seuls hommes, si ce n'était le seul, à avoir eu la chance de vivre les histoires et Histoires du monde, et il oubliait. Il tapa rageusement dans la vitre qui ne se brisa pas. Non, ce ne fut pas la vitre mais sa main qui produisit un craquement particulièrement ignoble et lui arracha un cri de pure douleur. Il recula en titubant et s'adossa à son canapé en jurant dans sa langue natale désormais oubliée.
  Caïn se fit un bandage de fortune pour immobiliser ses longs doigts tordus et sa main enflée. A chaque mouvement, il grimaçait. Voilà que maintenant la douleur persistait. Autrefois, durant ses premières années d'immortel, il ne ressentait plus la douleur, il avait oublié ce que cela faisait. Il avait oublié.
  La rage ne faisait qu'enfler dans sa cage thoracique en même temps que le sentiment de la Mortalité renaissait en lui avec sa compagne, l'Impuissance. Il avait choisi une immortalité qui maintenant le piégeait et le faisait se sentir plus vulnérable que jamais. Il avait oublié ce que cela faisait de se sentir si faible. Mais c'était une chose qu'il ne pouvait se résoudre à accepter. Il pouvait être magnanime envers les sentiments qui l'assaillaient, mais la faiblesse lui était insupportable. Enfin, cela lui était devenu insupportable parce qu'il s'était cru invincible, puis il ne parvenait pas à se souvenir de la dernière fois où il s'était senti si petit. Il sentait pourtant que c'était un instant crucial de son existence d'autrefois. Mais voilà encore une chose qu'il avait oublié. Il s'éloigna de sa fenêtre et du paysage qu'elle laissait observer. Il vacillait. Le poids de l'oubli semblait trop lourd pour un squelette si mince.
  Caïn avait désormais le sentiment de ne plus s'appartenir. Au fond, peut-être que cela était vrai. Il n'appartenait à rien, ni aux vivants, ni aux morts, cela était donc une suite logique. Il ne s'appartenait plus depuis le jour où... Depuis le jour où... Depuis ce jour où... Il ne parvenait plus à ce souvenir de ce fameux jour où il s'était abandonné. La frustration lui arracha un cri qui ressemblait fort à une chaise grinçant sur un sol rêche. D'ailleurs, pour quoi s'était-il abandonné ? Son esprit lui refusa de nouveau une réponse qu'il était pourtant sûr de connaître. Il se laissa tomber dans son lit immaculé, grelottant, frêle. Il eût l'impression que ses vieux os s'entrechoquaient, tels un instrument assez original. Tout son être était torturé par une force qui le dépassait. Lui qui pensait avoir dépassé toute l'existence. Son orgueil avait régné en maître trop longtemps, et le voilà qui en payait les frais les plus douloureux.
  Il essayait de toutes ses forces de se souvenir. Mais il ne parvenait même plus à savoir ce dont il voulait se rappeler exactement. Alors une tristesse ineffable s'empara de lui. Il aurait voulu pleurer, mais ses yeux jaunis à l'iris dorénavant blanchâtre le brûlaient, il avait l'impression de verser des larmes de poussière. Ce n'était après tout peut-être pas une impression. Il sanglotait atrocement, et son corps était un grelot étrange qui se secouait par spasmes. Il voulait se souvenir, il le voulait de tout son être, même s'il ne savait plus si ce dernier était éternel ou éphémère.
  Son corps mincissait à vue d’œil, et il pleurait la poussière de ces derniers millénaires. Il disparaissait. Est-ce sa progressive disparition qui provoquait son oubli ou est-ce parce qu'il oubliait qu'il disparaissait ? Les deux hypothèses lui semblèrent chacune valable, mais il oubliait à chaque poussière qui se défaisait de son corps à demi-effacé maintenant. Il avait été le témoin de l'existence et de ses nombreuses autres vies. Il réalisa alors que personne n'avait été témoin de son existence. Peut-être est-ce cela qui engendra sa disparition. Ah, qu'il avait été orgueilleux. En voulant se souvenir de tout, survivre à tout, personne n'allait pouvoir se souvenir de lui et encore moins lui survivre. Sa naïveté avait été mère de son orgueil. A présent, il ne pouvait plus choisir cette mort qu'il avait réussi à déjouer, il en était la victime, et la vie semblait rire de son pitoyable état.
  Il pleura les quelques dernières poussières de son existence et ne devint plus qu'une ombre étrange sur un lit désormais maculé par des millénaires oubliés. Ah, qu'il avait été orgueilleux. Mais cela aussi, il l'avait maintenant oublié.
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