La Fée Déchue

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Au royaume des fées, la reine Titania était assise sur son trône. Devant elle se tenait une jeune fée, prénommée Cara. Elle était heureuse car pour la première fois, elle allait sortir du royaume et découvrir le monde des humains.

« Cara, sais-tu où se trouve le Château du Berger ? lui demanda Titania.

- Oui, votre Majesté. Il faut voler vers l’Ouest, quitter le royaume et survoler la forêt.

- Bien. C’est le fils aîné du berger qui y règne à présent. Mais on le dit égoïste. Il garde pour lui sa fortune, trahissant ainsi la promesse de son père. Tu vas aller le voir et le mettre à l’épreuve trois fois, comme nous te l’avons enseigné. S’il échoue, tu lui jetteras un sort afin qu’il comprenne quelle est sa responsabilité et qu’il reprenne le bon chemin. Si cela ne suffit pas, alors la fortune et le château de son père seront transmis à l’un de ses deux frères. As-tu compris ?

- Oui, répondit Cara.»

Elle allait se relever pour partir mais la reine l’interrompit.

« Un instant Cara, ne te précipite pas. Je n’ai pas fini. Connais-tu l’histoire du Berger Roi ?

- Bien sûr, votre Majesté. Qui au royaume ne la connaît pas ? C’est ainsi que nous avons été délivrés du Loup !

- Alors tu sais ce qui se trouve dans la Salle du Pommier. Il y a là-bas un ponton au bout duquel se trouve un arbre. Sur cet arbre au bout d’une branche en or, pousse chaque jour une pomme, dorée elle aussi. Et enroulée à cette même branche, une corde magique retient le Loup prisonnier au pied de l’arbre.

- Oui Majesté.

- Cara, écoute-moi bien. Tu ne dois pas aller dans cette pièce, et sous aucun prétexte tu ne dois cueillir la pomme ou toucher la corde magique. Cela t’est formellement interdit ! M’as-tu bien comprise ?

- Oui Majesté. Je m’occuperai du prince, puis je reviendrai ici.

- Très bien. Alors pars maintenant et acquitte-toi bien de ta mission!»

La fée Cara salua la reine d’une élégante révérence puis s’envola vers la forêt.

Il ne lui fallut que peu de temps pour atteindre le château. Elle se fît toute petite et se mit à observer le prince. Celui-ci ne sortait pas beaucoup du château. Il passait le plus clair de son temps dans la salle du trésor, où il comptait et recomptait ses pièces. La fée attendit quelques jours et avant de se décider à agir. Elle prit l’apparence d'une vieille femme et se porta à la rencontre du prince dans le jardin, le suppliant de lui donner un peu de pain. Devant le refus du prince et son manque de délicatesse, la fée insista et le mit à l’épreuve encore deux fois, comme on le lui avait enseigné. Mais le prince demeura froid et cruel.

Alors Cara lui révéla sa vraie nature. Le prince, se remémorant l’histoire de son père, implora la fée de lui pardonner. Mais il était trop tard. Cara le transforma en souris, l’obligeant à dépenser toute sa fortune avant de pouvoir retrouver un jour son apparence humaine.

Une fois sa mission accomplie, la fée quitta le prince et vola à travers le château en direction de la sortie. Mais, passant devant une grande table ronde, elle aperçut posée là une clé toute bleue. Elle savait qu’elle ouvrait la porte de la Salle du Pommier. Malgré l’interdiction de la reine Titania, elle céda à sa curiosité. Elle voulait tellement voir l’arbre et le Loup, un rapide coup d’œil ne pouvant pas faire de mal.

Se saisissant de la clé, elle finit par trouver la bonne porte au pied du donjon. Insérant la clé dans la serrure elle ouvrit la porte sans hésiter, et découvrit le ponton devant elle. Elle le survola et lorsqu’elle arriva devant le pommier, se posa sur la rambarde. Elle se pencha doucement pour regarder au-dessous. Au pied de l’arbre, le Loup était allongé et semblait dormir. Il était énorme et tout gris. La fée détourna le regard vers la pomme. Elle brillait de mille feux et la fée fut irrésistiblement attirée vers elle.

Elle approcha du fruit, l’examina de près puis se dit qu’il n’y aurait pas de mal à le toucher une seule fois. Elle était seule, personne n’en saurait rien. Elle tendit la main vers la pomme et doucement, l’effleura du bout de son doigt. Aussitôt, la branche se mit à frémir. A l’autre extrémité, la corde magique trembla et Cara la vit se détacher lentement. Paniquée, elle se rua sur le lien qui retenait le Loup et le saisit à pleines mains.

Or sitôt qu’elle toucha la corde, celle-ci s’enflamma. Cara la lâcha immédiatement et recula alors que les flammes se propageaient rapidement. Elles descendirent le long du lien magique et le consumèrent entièrement. La fée, apeurée, se pencha par-dessus la rambarde et vit le Loup, assis, qui l’observait d’un regard brillant de haine. Puis, d’un seul bond, il atterrit sur le ponton. La fée eût juste le temps de s’écarter et de s’envoler hors d’atteinte de l’animal.

« Pour te remercier de m’avoir délivré, je ne te mangerai pas cette fois-ci, lui dit-il. Mais je n’oublie pas que c’est ta reine et ton peuple qui ont aidé le Berger à me capturer. Si je recroise un jour ta route, je ne t’épargnerai pas une seconde fois.»

Puis, sans en dire davantage, il sortit par la grande porte.

Cara resta un instant là, silencieuse et sidérée par ce qui venait de se passer. Honteuse, elle se demanda ce qu’elle allait pouvoir dire à la reine. Elle lui avait désobéi et maintenant, le Loup était de nouveau libre.

Elle n’arrivait pas à se résoudre à dire la vérité. La reine ne devait pas savoir. Or, comme elle était seule, il lui vînt à l’esprit que personne ne pourrait raconter ce qui s’était vraiment passé. Alors elle décida de cacher ce qu’elle avait fait. Le Loup n’attaquerait sans doute pas de sitôt le royaume des fées et lorsqu’on s’en inquièterait, elle serait rentrée depuis longtemps. On ne pourrait pas l’accuser. Et puis, pensa-t-elle encore, les hommes de la région sont assez nombreux et bien armés à présent. Ils sauront sûrement arrêter le Loup ou l’emprisonner à nouveau. De toute façon, conclu-t-elle, c’est la faute du Prince. C’était à lui de veiller sur le Loup. S’il avait tenu sa promesse, jamais elle ne serait venue ici. Oui, se persuada-t-elle finalement, tout cela était bien la faute du Prince. D’une certaine façon, c’est lui qui avait libéré le Loup. Elle avait bien fait de le changer en souris.

Ainsi convaincue de son innocence, elle allait repartir quand ses yeux se posèrent sur la pomme d’or tombée de l’arbre et qui reposait à présent sur le bois du ponton. La petite fée la ramassa et un étrange sentiment l’envahit. Elle ne voulait plus s’en séparer. Désormais, la pomme lui appartenait. Elle la mît dans sa poche et quitta le château.

Elle s’empressa de retourner dans son royaume. Là, elle prit le chemin du palais pour faire son rapport à la reine. Ou tout du moins, la version qu’elle avait imaginée. Elle passa la grande porte, monta l’escalier de verre, longea le grand couloir et se dirigea vers la salle du trône. Elle s’arrêta devant la porte et se présenta aux gardes qui laissèrent entrer Cara.

«Bonjour ma reine.

- Bonjour Cara, répondit Titania. Comment s’est passée ta mission ?

- Très bien ma reine. J’ai mis le prince à l’épreuve trois fois, comme vous me l’aviez demandé. Il a échoué à chaque fois. Alors je lui ai jeté un sort.

- Quel sort lui as-tu jeté ?

- Je l’ai changé en souris. Il doit maintenant dépenser toute sa fortune pour redevenir un homme.

- Je vois, dit la reine pensive.»

Le silence qui s’en suivit mis Cara mal à l’aise.

«- Puis-je disposer, votre majesté ?»

«Mais la reine, se détournant de la question, lui demanda :

- Sais-tu Cara que les fées sylvestres ont vu un Loup dans la forêt de l’Ouest ?»

A ces mots, la petite fée blêmit.

« Ce n’est pas ma faute, dit-elle précipitamment. Le Prince était furieux lorsqu’il a découvert que j’étais une fée. Alors quand j’ai voulu l’ensorceler, il s’est échappé. Je l’ai poursuivi, mais il est allé droit dans la Salle du Pommier. Là, il a libéré le Loup pour qu’il m’attaque. J’ai à peine eut le temps de le transformer en souris avant de me sauver.

- Cara tu ne dois pas me mentir.

- Je ne vous mens pas.

- Tu m’as d’abord dit que tout s’était bien passé.

- J’avais trop peur d’être punie ma reine.»

A nouveau, Titania resta un instant silencieuse. Elle regardait Cara avec une certaine méfiance. La petite fée était de plus en plus mal à l’aise mais ne disait mot.

« Pourquoi as-tu une pomme d’or dans la poche ? demanda subitement la reine.»

Cara constata alors que la pomme, trop grande pour sa petite poche, en dépassait légèrement.

« Elle est tombée de l’arbre lorsque le Loup a été libéré.

- Tu ne devais pas toucher à la pomme. Tu m’as désobéi.»

Cara resta silencieuse. Elle ne savait plus quoi répondre.

« Donne-la moi, poursuivit la reine.

- Non, je ne veux pas.»

Les mots étaient sortis tous seuls de sa bouche, sans qu’elle s’en rende réellement compte. Titania fronça les sourcils puis ordonna à nouveau :

« Donne-moi la pomme, Cara.

- Non ! répondit de nouveau la petite fée.

Cette fois la colère monta en elle. Elle ne voulait pas qu’on lui prenne sa pomme. Elle était sienne à présent.

« Cara, dit calmement Titania. Cela fait déjà deux fois que je te donne un ordre. Ne refuse pas une troisième fois. Donne-moi cette pomme !

- NON, NON ET NON, hurla la petite fée, maintenant furieuse. C’EST MA POMME ! »

Alors, Titania se leva de son trône et brandit sa baguette.

« Trois fois je t’ai ordonné de me donner cette pomme et trois fois tu as refusé. Tu m’as désobéi Cara. Tu as touché à la pomme interdite et tu as libéré le Loup. La cupidité et la colère qui t’habitent te trahissent. »

D’un geste souple du poignet, la reine fit tournoyer sa baguette et un sort en jaillit. Cara tenta de l’éviter mais le sortilège la toucha dans le dos et une bosse apparût.

« Tu t’appelais Cara, mais à présent on te nommera Carabosse ! déclara Titania d’un ton péremptoire. Pour avoir libéré le Loup et avoir voulu trompé ta reine, tu es bannie du royaume des fées. Pars dès maintenant et ne reviens jamais ! »

Cara devint rouge de colère. Elle n’acceptait pas la décision de la reine.

« Puisqu’il en est ainsi, dit-elle, je vivrai dans le monde des hommes et il sera mien. Je détrônerai les rois que tu as couronné Titania et je gouvernerai leurs royaumes. Quant à toi et tes fées, vous demeurerez en permanence sous la menace du Loup car je veillerai à ce qu’aucun homme ne le capture à nouveau.»

Puis, pleine de rancœur, elle s’envola par la fenêtre, la pomme d’or toujours dans la poche, et quitta le royaume des fées pour toujours. C’est ainsi que la petite fée Cara devint la fée Carabosse, l’unique fée bossue et malveillante qui existe. Celle qui vit dans le royaume des hommes.

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