Chapitre 3

9 minutes de lecture

Mercredi 25 juillet 2018, 19h45.

La journée a été très longue. Avec la fermeture estivale de la boutique en approche, il a fallu assurer pour finir le travail à temps vendredi soir. J’arrive devant la porte d’entrée de l’appartement. Je suis fatigué, je n’ai qu’une seule envie, de m’écrouler sur le canapé à regarder un petit film avec Pauline.

— C’est à cette heure-ci que tu rentres !? Dit-elle très énervée.

Je suis pris d’un sursaut tellement son accueil est inattendu et agaçant. Me voilà projeté onze ans en arrière lorsque mon beau-père m’avait disputé assez violemment parce que j’étais arrivé en retard.

— Pauline, j’avais du taff, on ferme la boutique en fin de semaine, il faut bien que l’on finisse à temps notre travail ! Je n’ai pas envie de bosser samedi moi ! Tu ne vas pas râler quelques jours avant les vacances !

— Tu aurais quand même pu me prévenir ! Je commençais à m’inquiéter !

— Je viens de te dire qu’on était surbooké ! Je n’avais vraiment pas le temps d’aller sur mon téléphone. Je ne viens pas t’engueuler quand le soir tu ne rentres pas et que tu me préviens qu’à 21h que tu restes dormir chez ton amie !

— Peut-être, mais tu pourrais au moins m’envoyer un SMS si tu t’inquiètes tant que ça ! Et puis tu sais très bien que je vais souvent chez Camille et Marc ! Ce sont des amis d’enfance !

— Qu’est-ce qui me dit que tu ne vas pas chez Florent ?

J’avoue être pris d’une certaine jalousie soudaine.

— Ouh ! Tu ne vas pas faire ta crise de jalousie quand même ! Florent je le connais depuis longtemps, jamais je ne sortirai avec ! Il est comme mon frère. Et puis toi, je ne t’empêche pas d’aller voir tes amis. Ah oui c’est vrai, Monsieur l’insociable n’a pas d’amis ici…

Elle vient de toucher un point faible. Je prends quelques secondes pour poser mes affaires. Avant de lui répondre que nous sommes un couple et que le but de ce dernier, est de faire des choses à deux, pas de vivre séparément.

— Oh le vieux et ses activités de couple, réveille-toi, c’est fini ce temps où Monsieur et Madame se promènent main dans la main.

— Peut-être que la conception du mot couple est différente pour toi. Tu sais quoi ? Si tu les aimes tant, va vivre avec eux ! Ah non encore mieux, va chez Florent, il est célibataire et adore faire la fête ! Vous irez très bien ensemble en compagnons de soirées.

Je me rends compte que j’ai dépassé les bornes. Elle quitte la pièce en silence. Je suis pris d’une montée soudaine d’adrénaline et de désespoir. Je sais exactement ce qu’elle est partie faire et je crains que ce soit pour de bon.

Je suis appuyé contre la baie vitrée du salon, un orage a éclaté il y a peu, quelle coïncidence… Les gouttes de pluie ruissèlent contre la vitre, je repense à nos moments passés ensemble, à nos premières disputes, nos vacances, etc... Mais je repense surtout à ces derniers mois. Notre relation a grandement changé, Pauline allait de plus en plus « chez ses amis », notre complicité semblait s’essouffler, nous étions de plus en plus distants et de plus en plus en désaccord sur de nombreuses choses. Le son de la valise à roulette me remet les pieds sur Terre.

— Tu vois, là je me casse, j’aurais mieux fait de garder mon studio. Cinq mois, cinq mois que j’habite chez toi. T’es même pas fichu de tenir un couple, tu sais quoi ? T’es pas près de retrouver une nana crois-moi…

Elle quitte l’appart en jetant les clés au sol et en claquant la porte.

Je m’affale sur le canapé, je suis lassé. Moi qui croyais que de partir en vacances allait aider notre couple, c’est raté. Les filles et moi ça n’a jamais fonctionné de toute manière, pareil pour les mecs d'ailleurs… À chaque fois, ça se termine mal, j’ai des sentiments amoureux, j’en suis convaincu, mais il manque le petit quelque chose qui rend le couple magique. Cette situation me rappelle le jour où Julie m’a quitté. Julie, ma première déception amoureuse.

C’était un soir d’Octobre. J’étais en pleurs dans ma chambre, comme presque tous les soirs. J’avais appelé Julie un premier coup pour trouver du réconfort, mais elle n’avait pas le temps de me parler ce soir là. Elle avait une drôle de voix au téléphone, elle semblait à la fois agacée et nonchalante. Elle m’avait rappelée plus tard dans la soirée alors que j’étais en train de m’assoupir. À ce moment précis, tout l’univers s’était écroulé autour de moi. Julie venait de m’annoncer que s’en était terminé entre-nous.

Je me souviens de ce moment, j’avais été triste pendant un bon bout de temps, Benjamin et sa bande en avaient profités pour se moquer de moi à plusieurs reprises. Je me souviens que peu de temps après, elle avait commencé à tourner autour d’un gars, c’était sa première année à Albi… Je ne sais plus comment il s’appelle. Mathieu… Mathias… Math… MATHYS !?

Je me surprends à le dire à voix haute. Est-ce que c’est ce Mathys là ? C’est fort possible, mais comment Mathys a d’un coup refait surface dans ma tête ? Est-ce que ce qu’il essai de me faire comprendre, c’est qu’il a eu une relation avec Julie ? Est-ce qu’elle a eu quelque chose de grave ? Malgré tous mes efforts, je me rends vite compte, que je n’arrive pas à retrouver une seule image de Mathys. Cependant je me rappelle maintenant de sa présence, qu’il a traîné avec nous. J’ai quelques souvenirs qui rejaillissent dans ma tête.

***

Décembre 2005.

Nous sommes dans la file d’attente du self pour aller manger. Je discute avec Adrien, il me raconte qu’il s’est mis en couple avec une nana qui n’habite pas très loin de chez lui. Il me décrit son physique, comment ils se sont rencontrés, leur premier baiser, etc. Je ne suis guère intéressé par ce qu’il me dit, avec ma rupture qui a eu lieu il y a environ deux mois, je n’ai pas forcément l’envie de penser à ça. Mon téléphone vibre dans ma poche. J’ai reçu une SMS de Mathys. Il me dit qu’il ne peut pas venir aujourd’hui, il est tombé malade. Je lui réponds instantanément sous l’œil d’Adrien qui me demande si je sais pourquoi il n’est pas là.

Je m’aperçois que Julie n’est pas loin de nous, elle a entendu ma réponse. Elle empoigne son portable et semble envoyer un SMS. Je suis prêt à parier qu’elle envoie un texto à Mathys. Elle lui tourne autour depuis quelques semaines, j’en suis jaloux. Nous prenons nos plateaux et allons nous installer sur une grande table. Julie commence à parler avec Marie, je suis déjà assez lassé de la voir sur la même table que la mienne, mais en plus elle demande aux filles ce qu’elles pensent de Mathys. Je ne sais pas si c’est de la provocation, mais à l’entendre, je suis parcouru d’un frisson glacial. J’appréhende la suite. Elle demande aux filles si elles trouvent Mathys craquant. Elles répondent toutes oui, mais ne semblent pas toutes expressives. Peut-être n’apprécient-elles pas le fait qu’elle parle de ça devant moi ? Mais tout bascule lorsqu’Adrien lui demande si elle n’est quand même pas amoureuse de Mathys. Son sourire en dit long.

Adrien me regarde discrètement, il me fait un signe pour s’excuser d’avoir posé la question devant moi. C’est vrai que de voir mon ex parler de ça devant moi est un peu déplacé. Je donne mon dessert à Magalie, je quitte la table en silence.

Je vais me planquer dans une cage d’escalier de secours normalement interdite d’accès sauf en cas d’urgence, au moins je sais que je ne serais pas dérangé. Je libère mes larmes qui ne demandaient qu’à sortir. Je regarde le plafond en me demandant pourquoi je m’obstine à penser à Mathys. Je pleure car je sais que Julie a le béguin pour lui. Je pleure car je ne sais plus où je dois me placer. Ça fait des années qu’inconsciemment je fantasmais sur des mecs. Au collège j’observais Adrien dans les vestiaires ainsi que d’autres camarades bien foutus. Cela ne fait que peu de temps que j’ai compris que j’ai quelques préférences de plus en plus marquées pour les mecs. Quand Julie est arrivée dans ma vie, j’ai enfin cru que je pouvais être quelqu’un de normal. Je me souviens qu’à la fin du collège j’étais amoureux d’Adrien, puis entre la troisième et la seconde il a eu une petite copine, j’ai alors lâché prise avec lui.

Je ne comprends pas, Julie je l’ai aimé, mais mes sentiments se sont troublés depuis l’arrivée de Mathys. Je sais bien que je ne suis pas hétéro, mais c’est une vérité pas facile à accepter, surtout quand ton entourage familial n’est pas vraiment prêt pour ça… et puis il y a Benjamin…. Mieux vaut éviter tout dérapage là-dessus. Je ne sais plus qui je suis, je ne sais pas qui je suis censé être, toutes ces questions qui restent sans réponses.

Je sursaute en voyant quelqu’un rentrer dans la cage d’escalier. Je pousse un souffle de soulagement quand je vois que c’est Adrien.

— Laisse-moi Adrien s’il te plaît.

— Non Juju, je suis désolé pour ce que j’ai dit à table. Mais il faut que tu passes à autre chose, je sais, c’est facile à dire, mais Julie n’était pas la bonne personne pour toi, elle n’était pas capable de te soutenir et de t’aimer à ta juste valeur. Ce qu’elle a fait à table n’est vraiment pas sympa.

— Non t’inquiète, c’est juste que…

Je m’arrête de parler, j’en ai trop dit. Je ne suis pas prêt de parler de ça.

— C’est juste que ?

Adrien vient s’assoir contre moi, il me fixe droit dans les yeux. Ce regard me perturbe, il a le don pour ça. Des larmes coulent sur mes joues, Adrien viens les essuyer. Ce geste attendrissant est nouveau pour moi, pourtant il m’a vu pleurer et m’a consolé de nombreuses fois.

— Je t’écoute Ju’,

— Bah… c’est juste que…. Comment dire, je ne sais plus qui je suis.

Je suis en train de perdre tous mes moyens.

— Tu aimes les mecs c’est ça ?

J’acquiesce d’un simple geste de la tête et pris de honte, je baisse le regard vers le sol. Il me prend dans ses bras.

— Je croyais que j’étais normal Adrien…

— Ce n’est pas grave Julien, à vrai dire je me suis déjà posé des questions. Ce n’est pas physique, mais dans ton attitude, tu ne parlais jamais de filles avant Julie. Au collège j’avais l’impression que tu regardais les mecs dans le vestiaire. Après tu es sorti avec Julie, j’ai donc cru m’être trompé sur toi. En tout cas, ça ne change en rien notre amitié, tu es mon meilleur ami, et tu le seras toujours.

***

Un énorme coup de tonnerre me fait revenir dans le présent.

Je me surprends à avoir les larmes aux yeux. Je sais que pendant une grande période de mon adolescence et même après, je me suis cru gay. J’ai eu une aventure sans suite lorsque j’étais dans l’Essonne. Ca n’a pas été une énorme réussite, disons que c’était plutôt une relation éphémère. De toute manière, c’était mon unique expérience avec un homme.

J’étais perdu à cette période, je venais de rompre avec Julie, je commençais à avoir des sentiments bizarres sur des mecs du lycée. Et je crois bien avoir eu le béguin pendant une courte période pour Mathys, d’où ma jalousie envers Julie. Ce n’était vraiment pas facile, mes parents n’étaient pas des plus tolérants, j’avais des bons amis, mais des camarades pour certains, violents. L’isolement était mon seul échappatoire.

J’ai besoin de voir Mathys. Ne répondant pas à son téléphone, je décide lui envoyer un SMS pour l’inviter demain soir.

Une chose est certaine. Je ne suis jamais sorti avec Mathys, je m’en serais souvenu tout de même !

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Antoine B ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0