La dette

de Image de profil de Arnault OlivierArnault Olivier

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A Mohamed qui partagea avec moi cette histoire.

Mohamed avait 7 ans lorsque son arrière grand-père mourut. Une profonde affection liait le vieil homme à cet enfant. Il lui avait appris à compter, à s’occuper des troupeaux, à pécher dans les rivières, à monter à cheval, à faire des pièges pour les oiseaux ou encore à tirer au lance-pierre. Il lui avait enseigné les alphabets arabe et cyrillique, si bien qu'en arrivant à l'école ses professeurs furent surpris par les connaissances de ce jeune enfant.

Le vieil homme était respecté dans son village pour sa générosité, sa sagesse et ses profondes convictions religieuses. Au retour de la guerre, il n'avait pas hésité à distribuer ses biens pour venir en aide à ses amis, à ses voisins et aux autres villageois. Il avait passé sa vie ainsi, à dépenser ce qu'il gagnait comme si ça ne lui appartenait pas. Il était vieux et ne possédait presque rien malgré les succès et les bonnes affaires dont ils avaient jouies durant toute sa vie. Mohamed aimait se promener avec lui. Une grande fierté l'habitait quand les passants saluaient avec déférence cet être cher qui lui tenait la main.

Un matin, Mohamed l’ancien se réveilla sans force, les articulations encore plus raides et plus douloureuses que d'habitude. Les travaux d'une longue vie de labeur avaient eu raison de la souplesse et de la vivacité de son corps pourtant solide et résistant. Une grande lassitude envahissait tout son être. Comme tous les matins, Mohamed le jeune vint saluer son aïeul. Ce matin là, le vieil homme lui dit : "Mohamed, je suis devenu un vieil homme sans force, il est maintenant temps pour moi de mourir. Mais je ne peux pas mourir aujourd'hui car je dois encore te transmettre ce que la vie m'a appris. Il faut que tu me promettes de ne jamais oublier ce que je vais t'apprendre sur la vie, les hommes et Dieu".

Mohamed promis.

Et ainsi tous les matins, le vieil homme se levait toujours plus fatigué et plus las, et tous les matins il répétait cette phrase à son arrière petit-fils : "Mohamed, je suis devenu un vieil homme sans force, il est maintenant temps pour moi de mourir. Mais je ne peux pas mourir aujourd'hui car je dois encore te transmettre ce que la vie m'a appris. Il faut que tu me promettes de ne jamais oublier ce que je vais t'apprendre sur la vie, les hommes et Dieu".

Mohamed promis.

Il asseyait alors l'enfant près de lui et lui transmettait son savoir et sa sagesse.

Il lui apprit que ses ancêtres furent massacrés à Merv. Il lui expliqua que Merv était alors une cité immense et splendide, qui possédait plus de 200 madrasas, de magnifiques mosquées, et dont tous les voyageurs et commerçants admiraient la beauté. Il lui raconta comment Gengis Khan, célèbre conquérant mongole exigea de ses ancêtres un tribut exorbitant, fait d'or et de grains mais surtout des plus belles jeunes filles de la cité. Ses ancêtres s'opposèrent à cette dernière demande. Pendant trois mois, ils n’entendirent plus parler de Gengis Khan mais un matin, Tolui, le plus brutal de ses fils arriva au porte de la ville à la tête d’une armée venue rayer Merv de la carte. Les soldats mongoles envahirent les rues et tuèrent un à un ses habitants, détruisant les palais et les mosquées. Chaque soldat tua, au sabre ou au couteau, plus de 300 habitants, hommes, femmes ou enfants.

Les quelques rescapés revinrent dans la ville dévastée mais n'eurent pas le temps d'enterrer leurs morts, leurs tortionnaires réapparurent pour achever ce qu'ils n'avaient pas terminé. Il lui raconta comment, le sultan Sanjar mourût d'un arrêt cardiaque quand il apprit l'horrible massacre. Le mausolée de cet homme trône aujourd'hui au milieu d'une immense étendue de ruines entourée des vieux remparts toujours debout de Merv, comme pour rappeler au monde ce qu'il s'était passé ici.

Mohamed l'ancien lui enseigna aussi la générosité, lui expliquant que les biens sont le fruit du travail mais non sans la volonté de Dieu. "Dieu donne ou reprend. Le fruit du succès ne t'appartient pas, il doit servir ta famille, tes amis et tes voisins. Alors Dieu t'en donnera à nouveau. Il en a été ainsi pour moi".

Et ainsi pendant trente jours, Mohamed l'ancien partagea avec Mohamed le jeune sa sagesse, lui faisant promettre de ne rien oublier. Le trentième jour, le vieil homme eût du mal à se lever, il appela son arrière petit-fils et lui dit : "Mohamed, il est temps pour moi de mourir. Mais je ne peux pas mourir aujourd'hui, il me reste une dernière chose à t'apprendre".

Alors il prit son souffle et réfléchit quelques instants comme pour chercher les mots justes et raconter à cet enfant ce que depuis si longtemps son esprit et son âme gardaient enfoui au fond de lui même.

"Mon petit et très cher Mohamed, ce que je vais te dire est la chose la plus dure que j'ai à te conter. Il est dans la vie d'un homme des périodes sombres dont il doit se libérer avant de mourir. Je t'ai déjà raconté la grande guerre dans laquelle je me suis enrôlé pour défendre l'URSS. J'étais fier de partir et de me battre pour cette nation. J'ai laissé ma famille non sans bien, nous avions certainement le plus grand troupeau et les meilleures terres de la région."

Le vieil homme raconta la guerre, puis dans le détail la défense de Stalingrad, le froid, la faim, la boue, l’odeur et la peur de la mort mais aussi le courage de certains, leur force de caractères sur ces champs de bataille dans ce terrible hiver 1943 où près de 800 000 soviets ont trouvé la mort.

Puis il repris "Mohamed, j'ai tué des hommes, de nombreux hommes sans compter et sans jamais le regretter. Nous avons sauvé Stalingrad, puis nous avons avancé, toujours plus vite pour arriver les premiers à Berlin, prendre la capitale de ces hommes qui avaient tués nos frères. L'euphorie de la victoire nous rendait fous, Berlin nous appartenait, c’était notre vengeance.”

Le vieil homme s'arrêta un long moment, puis reprit :

"Un soir, je marchais dans une ruelle, nous avions bu, trop certainement. J'entendis un tir, enfin je crois me souvenir de ce tir dans les vapeurs de l’alcool. Il me sembla venir d’un appartement éclairé. Je décidai de monter, mon arme à la main. Je forçai la porte, j'aperçus alors une femme qui hurla de terreur à ma vue. Je n’eus pas le temps de réfléchir, que je pressais déjà sur la détente et tirai sur cette femme sans défense. Elle s'effondra aussitôt sur le sol, je découvris alors son visage jeune et beau.

Mais il s'ajoutait à tous les autres si nombreux, c'était la guerre, nous n'avions pas remord.”

Le vieil homme avait le visage crispé par le souvenir, les yeux plus fatigues encore, le teint livide. Il reprit son souffle et dit :

“J'allai partir, quand j'entendis derrière moi des pleurs d'enfant. Je me retournai et je vis alors un jeune garçon pas plus vieux que toi, Mohamed, qui tenait une arme à la main et me visait, ses yeux bleus plein de larmes.

L'enfant avait le doigt sur la gâchette, je ne pouvais pas bouger. Toute ma vie a défilé en cet instant, cette femme étendue sur le sol et sa vie que je venais de lui prendre, tous ces hommes que j'avais tués, tout le mal que j'avais fait. Cette arme et ces yeux pleins de larmes, étaient comme le reflet de ma conscience. Il m’est impossible de me souvenir combien de temps ce moment a duré mais il m’a semblé être une éternité d ‘horreur dont j’étais moi-même l’auteur.

L'enfant n'a pas tiré, il a baissé son arme. Je suis resté quelques instants immobile et pris conscience que Dieu venait de me rendre la vie. Seul Dieu pouvait arrêter cet enfant.

Je suis parti. J'ai rangé mon arme et quelques jours plus tard j'ai pu rentrer chez moi. Je n'étais plus le même homme, j'avais maintenant une dette envers Dieu.

J'ai distribué mes biens aux plus pauvres, aux veuves, aidé le village à se reconstruire sans ses hommes. J'ai passé ma vie à gagner de l'argent et à le donner aussitôt pour aider les gens qui m'entouraient, certainement pour me racheter de cette soirée dans les rues sombres de Berlin.

Ses lèvres étaient sèches, mais le visage s’était détendu, il reprit :

“Sache, Mohamed, seul Dieu donne la vie. Prie chaque jour pour le remercier de sa bonté envers toi. Ce que l'horreur m'a appris je voulais te l'apprendre pour que tu n'aies jamais à souffrir de tes actes et tu puisses rester libre, libre dans ta conscience, libre face à Dieu."

Sur ces dernières phrases, le vieil homme serra tendrement la tête de l'enfant contre lui : "Mohamed je t'ai enseigné tout ce que la vie m'avait appris, ne l'oublie jamais. Maintenant, je peux mourir en paix".

Le lendemain matin, le petit Mohamed trouva son arrière grand-père, étendu dans son lit, sans vie.

Le visage de Mohamed était rempli de larmes, il s'excusa de son émotion. Nous arrivions à Farab. Il gara sa voiture, une amie, certainement intime, nous conduisit à un photographe pour imprimer la photo de nous deux prises devant le Mausolée du Sultan Sanjar, puis ils me déposèrent à un taxi pour les derniers kilomètres jusqu'à la frontière ouzbek.

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Turkménistan 2007Chapitre3 messages | 8 mois

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