Chapitre 50

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Ataraxyl, Risperanone, Fentalanyl et Xanax... Ma collection de pilules s'étale comme un arc en ciel sur mon bureau. Je n'ai jamais été de nature particulièrement excitée ou turbulente, pourtant ces molécules réussissent l'exploit de me rendre encore plus stone.

« Camisole chimique... » Ces mots glanés de mon dernier espionnage me trottent dans la tête. Je la secoue pour les en chasser rapidement. Peu importe. J'ai besoin de ça pour survivre au réel de toute façon. Je les gobe toutes et les fais passer dans ma gorge avec un grand verre d'eau. Puis je sors de ma chambre.

Le manoir familial m'a toujours paru froid et hostile. Au contraire de l'habitat martien standard étudié pour être minimaliste et rentabiliser le moindre espace, la demeure de mon père étire ses murs dans une envergure conquérante grotesque. Des tableaux d'artistes terriens prémillénaires ornent les couloirs pour les rendre un peu moins vides et moins blancs. Ma famille avait l'habitude d'embaucher du personnel humain. Un luxe qui avait au moins l'avantage d'égayer l'atmosphère. Mon père les a tous renvoyés au profit d'AI et de robots lorsque mes « problèmes » ont commencé à se manifester.

Je m'attends donc à ne trouver personne en descendant dans la cuisine. Ce matin, Cristof est pourtant présent, triant les dernières informations sur son terminal d'une main et empoignant un café brûlant de l'autre. Ne sachant que dire, je me contente d'un :

— Bonjour.

Il lève les yeux de son terminal et ne fait même pas semblant de sourire – il sait que ça ne sert à rien avec moi.

— Ah Ethan ! C'est à cette heure-là que tu te lèves ?

— Je n'ai pas de cours avant cet après-midi, dis-je en haussant les épaules.

Je sais bien qu'un homme capable de donner un prix exact à son temps se moque d'une excuse pareille.

— Vauclair veut te voir le plus rapidement possible. Tu n'as pas vu son message ? questionne-t-il en se replongeant dans son travail.

La nouvelle n'est pas pour m'emballer. Depuis deux semaines, j'ai surtout vu son assistant qui s'est fait un malin plaisir de me confier n'importe quelle tâche inutile. Pour m'occuper et pour m'évaluer, surtout. Le fait qu'il demande à me voir sans préavis m'intrigue. Une urgence ? Quand les Renseignements ont une tâche sur le feu, celle-ci s'accompagne généralement d'un charmant fumet fétide.

— Désolé, je ne me suis pas encore connecté à mon terminal.

Encore une excuse qui vaut aussi bien que du vent. Cristof lève les yeux au ciel.

— Tu dois bien être le seul jeune de la Fédération à ne pas être perché le nez dans ton entoptique H24...

N'ayant ni l'envie ni le temps d'entretenir ce genre de débat avec mon père, je bois une gorgée de café et m'apprête à filer prendre un glisseur. Sa voix me retient devant la porte.

— Tu sais que je déteste ça autant que toi. Je préférerais que tu uses de ton temps libre à te former avec Ivana.

Et à ne pas faire le toutou pour les Renseignements. Ce n'est pas digne de l'héritier des Della Verde.

— Ivana a peur de moi.

J'ai lâché ça comme ça. Je n'aurais peut-être pas dû. Le regard de mon père, aussi sombre que le mien est clair, se noircit encore d'un cran.

— À elle de voir ce qu'elle choisit entre avoir peur et prendre la porte. Ce ne sont pas les remplaçants qui manquent.

Je pourrais pousser un soupir las, mais ce ne serait pas une bonne attitude à afficher. Cristof est la personne grâce à qui je sais si bien faire preuve d'inexpressivité. Songeant que nous avons fait le tour de ce que nous avons à nous dire, j'essaye à nouveau de partir. Hélas, nous nous croisons si peu souvent en tête à tête qu'il profite de l'occasion pour déblatérer tout ce qu'il a à dire.

— Une dernière chose. Tâche d'être présentable et ponctuel pour le dîner de la fête du Sélène, ce soir. Il y aura beaucoup de sénateurs et d'investisseurs. Si tu dois siéger au conseil d'administration d'ici quelques années, tu as intérêt à commencer à te faire rapidement des contacts.

— Je n'y manquerai pas, Cristof, répliqué-je en soutenant le regard dédaigneux qu'il porte sur mon tee-shirt à l'effigie d'un groupe obscur de métal galactique.

Je sors frémissant du manoir et attrape le premier glisseur qui passe.

— À la Tour Olympe.

Je m'affale dans le siège de l'habitacle et masse mes tempes. La perspective de voir Vauclair ne m'enchante pas. Celle de cette stupide « fête », encore moins. Je n'ai absolument pas les épaules pour reprendre les rênes de l'empire Della Verde, mais Cristof s'imagine que mes « pouvoirs exceptionnels » suffiront à compenser mon manque de personnalité.

L'empire en question – hormis la gouvernance du Dôme acquise depuis huit ans – c'est Space Infinity. SpaceZ a largement dépassé son statut de petite entreprise familiale en deux-cent-cinquante ans. Leader des innovations dans le domaine du voyage spatial depuis sa fusion avec Sky Infinity, les neuf dixièmes des vaisseaux navettes entre la Terre et Mars sortent des usines de Space Infinity. Mon père n'a plus suffisamment de temps à consacrer à la boîte depuis son mandat, cela ne l'empêche pas de continuer à suivre la direction de très près et de manœuvrer pour y installer son fils dont il est assuré qu'il défendra ses intérêts.

Le glisseur survole l'Acropole et je m'efforce de penser à autre chose. J'ai finalement rappelé Alex (Moses, de son vrai nom) et nous nous sommes revus quelques fois dans ce quartier central, relativement mixte socialement. J'ai aussi proposé à Yue (alias Jina) de se joindre à nous. Je leur ai raconté nos aventures communes (omettant certains détails du côté de Jina) et ils l'ont pris comme d'amusantes anecdotes. Cela m'a de nouveau peiné, j'ai réalisé que j'aurais toutes les peines du monde à lier une amitié avec eux alors qu'ils ne me voient qu'au travers de mon identité d'élite, alors que nous n'avons finalement rien en commun à part notre statut d'Alter.

Le module psy de mon AI personnelle me déconseille d'ailleurs tout contact susceptible de me remémorer les évènements encore persistants du TUNEL. Le mot d'ordre est clair : il faut passer à la suite. Bien que ce soit la dernière chose que je veuille. Alors, je prétends que tout va bien pour que mon psychiatre ne songe pas à augmenter les doses. Cela ne l'a pas empêché de me suggérer une procédure de psychochirurgie pour effacer proprement tous ces artefacts mémoriels. J'ai refusé catégoriquement. Je n'ai jamais eu recours à ce genre d'opération, mais cela n'empêche pas l'idée de me faire froid dans le dos.

Le glisseur me dépose sur le parvis de la Tour Olympe ; large esplanade aux couleurs ocres du strathdon et carrefour balayé par la valse des travailleurs, en route pour leurs bureaux au cœur du centre d'affaires du Dôme. La structure vitrifiée du bâtiment s'étire pratiquement jusqu'au sommet de la voûte et reflète la lumière artificielle diffusée par les miroirs.

Je m'annonce à l'AI de l'accueil, l'hologramme de cette dernière – une femme blonde supposément attrayante – se fige le temps de contacter le terminal de Vauclair.

— Il vous attend au dernier étage, conclut-elle simplement en m'ouvrant l'accès aux ascenseurs.

Je ne peux m'empêcher de trouver cet empressement surprenant. Les autres fois, il m'avait fallu poireauter vingt minutes avant que l'assistant de Vauclair daigne me recevoir au rendez-vous qu'ils avaient eux-mêmes fixé. La perspective de revoir le chef du service en personne et à l'étage le plus prestigieux, mais aussi le plus secret, a un côté aussi grisant qu'inquiétant.

Le dernier étage de la Tour Olympe se constitue d'un seul et même plateau entouré de baies vitrées qui offrent une vue imprenable sur le Dôme. Je me suis toujours demandé quel était l'intérêt de déployer pareille vue sur l'image du ciel artificiel bordé de mers bleutées, renvoyée par les miroirs-écrans. J'aurais préféré le panorama des majestueuses et mortelles plaines rougeoyantes de Mars et le relief escarpé à la limite du cratère Gale. Mais les colons aiment les images nostalgiques d'une Terre qu'ils n'ont pas connue.

— Ah Ethan ! Enfin vous voilà !

Vauclair s'avance vers moi et m'adresse une accolade aussi amicale que si nous avions élevé de la viande de synthèse ensemble. Son bras massif – pour ma carrure de phasme – m'entraîne jusqu'à ce qui ressemble à un large cercle d'observation bordé d'écrans sur trois-cent-soixante degrés. Sur le côté, deux silhouettes croisent les bras et me dévisageant d'un œil noir. Du moins, je suppose que c'est le cas, si j'en juge l'animosité de leurs pensées à mon égard.

— Ai-je besoin de vous résumer la situation ou pouvons-nous nous mettre directement au travail ? me demande Vauclair.

Évidemment, le choix d'accepter ou non sa besogne n'entre pas en ligne de compte. Je suis encore en vie grâce aux Renseignements et me voici donc leur débiteur éternel. Cette idée me fait presque regretter l'occasion manquée de cette injection de Steranox pendant mon sommeil...

Je n'ai besoin que d'une courte seconde pour lire dans leurs esprits – puisque ces paroles ont apparemment valeur d'autorisation – et me brosser un tableau de la situation.

Le LISS, Ligue Sociale et Solidaire, mouvement anarchiste, principale opposition au gouvernement actuel et meilleur ennemi des Renseignements, devait organiser une réunion ce matin pour « préparer un gros coup » (sic). Le LISS existe depuis plus de vingt ans et, bien qu'il ait été surveillé de près comme toute organisation d'opposition politique, n'avait pour autant jamais présenté de danger particulier. Jusqu'à il y a six mois. On les accuse d'avoir mené une attaque armée sur le spatioport d'Orphée, au cours de laquelle deux vaisseaux Cétacés sont parvenus à fuir vers la Ceinture. En plus de centaines de marginaux des quartiers de la bordure, ils ont potentiellement drainé à leur bord une flopée d'Alters renégats, c'est-à-dire des fugitifs qui ont refusé de se soumettre au TUNEL. Même s'il ne se serait agi que d'une formalité pour la plupart, je peux comprendre la peur irrationnelle que cette mesure suscite. Le LISS est d'ailleurs le premier à réclamer l'abolition de cette pratique qu'ils considèrent comme barbare et dépassée. Je ne peux pas vraiment leur donner tort.

Même avant ce tournant qui les fit passer d'agitateurs à terroristes, cela faisait bien longtemps que le LISS se savait traqué et espionné sur le réseau. Alors que les Alters sont encore une ressource aléatoire et faillible pour ce qui est de l'espionnage, le choix de privilégier les rencontres en réel s'impose, pour le plus grand déplaisir des Renseignements.

Ces derniers ont tout de même eu vent de leur opération, hélas, l'organisation terroriste a appris la fuite du lieu de rencontre et l'espionnage prévu. Le LISS opéra donc un changement de dernière minute. Et ce n'est pas faute d'avoir mis les douze meilleurs Alters du service sur le coup : impossible de trouver la moindre trace de cette réunion. Vauclair fulmine en songeant à ces flots d'information qui s'enfuient dans la nature en ce moment même.

Maintenant, je comprends mieux l'attitude fermée des deux hommes à ma gauche : Vauclair espère me voir réussir là où ses hommes entraînés et expérimentés échouent depuis une heure. Si je réussis, ils le prendront comme une cuisante humiliation ; si j'échoue, ils auront non seulement perdu leur temps avec moi, mais aussi mis le fils du gouverneur au parfum de leurs déboires.

— Avez-vous une liste des participants potentiels de cette réunion ? demandé-je.

En un clin d'œil un tableau de têtes surgit sur l'un des écrans.

— Avec des signatures neurales ?

Leurs noms et leurs photos ne risquent pas de beaucoup m'aider.

— Une seule, informe un technicien, mais elle est endommagée.

Je ne dis rien et me contente d'enfiler leur horrible chapelet d'électrodes sur mon crâne en m'asseyant dans un fauteuil. Effectivement, elle est très incomplète. Il n'y a que la fréquence principale et il s'agit d'un motif suffisamment commun pour être partagé par des centaines d'individus. Ce sera comme chercher une aiguille dans une botte de foin. C'est dans ces moments que je regrette de ne plus être dans le TUNEL où il me suffisait d'interroger le programme pour déterrer les éléments que l'algorithme implémentait dans la modélisation.

— D'après nos analystes, Inéris et Abraxas sont les quartiers les plus plausibles pour la tenue de leur rencontre.

Je ferme les yeux et commence donc à dilater mon esprit dans la vaste étendue du dôme. J'évite les quartiers d'Inéris et Abraxas puisqu'ils ont déjà été passés au peigne fin par les Alters déjà sur le coup. Je repère sans mal le motif structurant de l'échantillon de la signature à maintes reprises, mais laisse de côté les signaux trop clairs. S'ils se réunissent en cachette, ils le font forcément dans un lieu constitué d'un maillage. Le signal sera diffus.

Je me concentre tout particulièrement sur les structures en sous-sol de Mardalana et des mines de Saint Clair. Les couches rocheuses agissent comme un barrage naturel aux ondes neurales et il est de notoriété publique que le LISS suscite de fortes sympathies au sein des dernières classes ouvrières de Mars.

Enfin, je saisis quelque chose. Juste un écho, très faible, pratiquement inaudible. Je tire le fil comme une soie très fine qu'un seul mouvement indélicat suffirait à casser et arrive aux abords d'un maillage. Constitué avec de mauvais matériaux et de fabrication artisanale, je n'ai aucun mal à le franchir, contrairement à ceux des bâtiments officiels.

Je plonge en plein cœur de la rencontre et reconnais la plupart des visages affichés sur l'écran de la Tour. Je me mêle au cœur de cette farandole de mots et de pensées. Et même si l'empathie n'a jamais été mon fort, je ne peux empêcher cet étrange sentiment m'assaillir alors que je m'apprête à trahir tous ces gens, travaillant d'arrache-pied à l'aboutissement de leurs idéaux. Après tout, ils n'ont recours au vol que parce que l'alliance Terre-Mars impose un blocus contre la nouvelle colonie qu'ils tentent d'établir dans la Ceinture. Je balaye vite cette pitié mal placée. Vauclair me fait confiance pour ma capacité à ne pas me laisser altérer par les émotions.

— Ils prévoient d'attaquer Sidartha à cinq heures, le 22 Kepler, et de détourner vers Cérès une cargaison de cobalt et de terres rares, conclus-je en retirant les électrodes.

Vauclair affiche un sourire satisfait qui achève de me plonger dans un marasme inextricable.

Je sors de la Tour une heure plus tard – temps essentiellement perdu à attendre qu'un assistant me congédie avec un remerciement de convenance. J'erre quelque temps sur le parvis, reprends un Zoloft avant de réviser mes cours pour me vider la tête. Je n'ai pas besoin de ça en fait. Je me sens déjà complètement vide. Je suis habitué à cette sensation, j'ai toujours vécu seul, mon AI personnelle comme meilleure compagnie. Il a pourtant suffi de quelques mois de compagnie artificielle pour que cela me pèse, à présent. Je constate avec une acuité douloureuse à quel point les contacts me manquent quand j'étire mon esprit à la recherche de Moelle et réalise qu'il n'existe plus. Qu'il n'a jamais existé.

Mon module psy a raison. Peut-être que je devrais accepter cette psychochirurgie finalement.

L'ambiance de la soirée chez le bourgmestre du Frochet à l'occasion du Sélène ne ravive pas mon humeur. Mon père m'a demandé d'être présentable, mais mes sourires forcés paraissent trop faux et les invités se tiennent le plus loin possible de ma présence, effrayés par les rumeurs – hélas véridiques – au sujet de ma mutation alter-neurale. De mon côté, je n'essaye pas non plus d'initier de sujets. De quoi pourrais-je bien parler ? De la pluie et du beau temps ? Il n'y a aucun facteur aléatoire là-dessus puisque le service d'entretien du Dôme prévoit la météo qu'ils créent un an à l'avance. Parler d'un sujet qui les intéresse personnellement ? Alors ils sauront que j'ai fouillé dans leur tête et se méfieront d'autant plus.

Je vogue entre les brochettes de lobbyistes et les politiques ventripotents, tâchant de ne prêter qu'une oreille discrète à leurs connivences contre nature, grappillant un verre au bar ou des amuse-gueules sur un plateau et comptant les minutes avant la fin de ce calvaire. J'allais justement m'arrêter pour reprendre une coupe de ce vin de synthèse – bien trop sucré par rapport au vrai vin, mais ce dernier n'est plus produit que sur une seule région de la Terre et importé sur Mars à des prix littéralement astronomiques.

— Vous avez l'air d'avoir du goût pour ces choses-là, jeune homme ? Lequel me recommandez-vous ?

Je comprends que l'on s'adresse à moi uniquement parce qu'il n'y a pas d'autre « jeune homme » dans les parages. M'a-t-il pris pour un vulgaire serveur ? Passablement vexé, je me retourne pour faire face à Keliver, le gouverneur du Dôme Quatre. Un homme aussi large que je suis fin et aux joues déjà rouges de l'ivresse. Je feins un sourire que je n'espère pas trop faux et lui désigne la série de flûtes rosées.

— Je vous recommande le Côte de Coprates, il est bien équilibré avec une amertume contrebalancée par les sels de codrites.

Il trempe ses lèvres dans le breuvage et approuve en secouant les replis de son menton de manière exagérée.

— Bon choix, Ethan. Je sais que ton père est un fin œnologue. Tu dois tenir ça de lui, n'est-ce pas ? Oh, j'espère que cela ne te dérange pas que je te tutoie.

— Non, bien sûr que non, ravi d'avoir pu vous aiguiller.

Le tutoiement aurait probablement dérangé mon père, mais même lui ne se serait pas opposé à la volonté d'un autre gouverneur. Surtout pas celui du Dôme Quatre. Ce dernier diffère des douze autres en cela qu'il n'est presque pas habité par des humains. Il abrite une majorité de chantiers et d'usines automatisées. Le Quatre est le cœur stratégique de la production de la Fédération, alors mieux vaut être dans les petits papiers de ce personnage que j'ai pourtant trouvé insupportable les trois fois où nous nous sommes côtoyés.

Mon père doit songer à la même chose, car je le vois, pour la première fois de la soirée, venir vers nous. Spoiler : ce n'est pas moi qu'il vient voir. Keliver ne s'en aperçoit pas et continue à me parler.

— J'ai l'impression que tu as encore grandi depuis la dernière fois où je t'ai vu. C'était l'année dernière, il me semble, aux funérailles de ta mère. Et entre temps, j'ai entendu dire que tu avais fait un saut dans le TUNEL, n'est-ce pas ? Il paraît que cela change un homme...

— Gouverneur Keliver, je n'ai pas encore eu l'honneur de vous saluer.

Il est bien rare que je sois soulagé par une ingérence de mon père. Face à cet individu qui a un don pour mettre les pieds dans le plat et ne jamais se soucier du malaise qu'il suscite, je salue le désir manifeste de mon géniteur de garder le contrôle de chaque situation.

Les deux hommes s'échangent une poignée de main, une ribambelle de compliments hypocrites et des nouvelles de leur travail respectif. Je me sens rapidement exclu de l'échange et me demande même si je ne devrais pas aller voir ailleurs. Mais mon père m'invective clairement par la pensée à participer, comme un maître-nageur qui jette les enfants dans le bassin pour les forcer à apprendre la brasse. Sauf qu'il ne me tend aucune perche !

Je m'efforce donc de reprendre le train de la conversation pour faire bonne figure, bien que je n'y comprenne plus rien après avoir manqué le début.

— Détrompez-vous, Cristof ! Je n'ai pas une minute à moi ! s'esclaffe Keliver en éclaboussant quelques gouttes de son vin.

— Vraiment ? Je ne savais pas que les machines nécessitaient autant d'attention, rétorque Cristof avec une ironie manifeste.

— Balivernes ! Tout le monde s'imagine que le Dôme Quatre tourne comme une gentille unité de production, mais je vous rappelle qu'il y a des humains, Gouverneur. Notamment à Lan Klau !

— Lan Klau...

Ces deux syllabes fuitent de ma bouche. Elles se répercutent en moi avec un étrange écho. J'ignore pourquoi le nom de cette prison m'interpelle autant. Mais les deux hommes ne m'entendent pas, ou ne me prêtent pas attention, et poursuivent leur discussion.

— Il s'agit quand même de la plus grande unité carcérale de la Fédération, continue Keliver, et il en faut de la main humaine pour faire tourner tout ça ! Je n'ai pas le droit à l'erreur, surtout avec des détenus aussi politiques qu'un Zigman et ses petits copains du LISS...

Zigman... Là encore ce nom me frappe et fait battre mon cœur à une vitesse que je ne comprends pas. Je ne suis pas le seul à y réagir, d'ailleurs, puisque le visage de mon père s'assombrit instantanément. Il se fait pourtant très doux dans sa parole quand il prétexte un important sujet à discuter avec Keliver en privé.

Le gouverneur du Dôme Quatre n'a guère d'autres choix que de suivre mon père vers une autre extrémité du salon.

Je devrais m'intriguer de ce soudain écartement, alors que Cristof tenait à ma présence trente secondes auparavant. Je devrais me montrer curieux et étirer mon pouvoir pour savoir ce qu'ils racontent. Mais je n'y arrive pas. Ce simple nom m'a anéanti alors que je n'arrive même pas à me rappeler où j'ai pu l'entendre. Ma mémoire est pourtant eidétique d'habitude. Et là, je me retrouve avec une cinglante migraine dès que j'essaye de passer en revue mes souvenirs pour y retrouver ce patronyme.

Ravagé par ce tambourinement dans ma tête et craignant que cela réveille le Rugen-Hoën contre mon gré, je juge que j'ai assez donné avec ce rassemblement mondain. J'envoie un message à mon père pour le prévenir que je m'éclipse et avale deux Ataraxyl avant de me mettre au lit.

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