Chapitre 49

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Mon père eut tôt fait de me laisser. Des obligations l'attendaient ailleurs. Cela me rassurait de retrouver le gouverneur froid et distant que je connaissais plutôt que ce père que je peine à reconnaître dans ce rôle.

Il ne m'a pas habitué à l'amour paternel.

La lignée des Della Verde se perpétue depuis deux siècles usant d'une sélection quasi-eugéniste. L'assurance d'une descendance solide et apte à prendre la relève de l'imposant empire familial justifie bien les moyens. Alors que s'est-il passé pour que ma mère accouche d'un premier né albinos ? Ne pouvant ni blâmer sa famille immaculée de tout défaut génétique ni la famille de la femme qu'il aimait, Cristof m'a donc blâmé, moi. Pendant seize ans, j'essuyais le regard empreint de déception et d'amertume de mon paternel. Quand ma sœur naquit deux ans après moi, il reporta tous ses efforts sur elle : Agnès était parfaite, elle serait l'héritière de l'empire Della Verde. Je grandis dans son ombre, effacé et sans personnalité. J'étais cette chose honteuse qui échappait à toute apparition médiatique, à qui on demandait de porter à l'école le nom de ma mère au lieu de celui de mon père.

Tout bascula l'année dernière, durant l'épidémie de fièvre arèsienne. Ma mère et ma sœur contractèrent le virus émergeant d'une regrettable réaction à la terraformation et moururent en une semaine. Mon père changea radicalement en réalisant que j'étais la seule famille qu'il lui restait et tâcha de devenir le père attentif qu'il n'avait jamais été. Une transformation qui ne prenait pas après seize ans à se côtoyer comme des inconnus.

D'autant que Cristof n'était pas le seul que la mort de deux membres de sa famille avait bouleversé. C'est à cette occasion que mes pouvoirs d'Alters se réveillèrent.

­— Ethan Della Verde ! Je ne crois pas que nous ayons déjà eu le plaisir de nous rencontrer !

Le personnage qui m'interpella gaiement dès que mon père lui eut cédé la place était un homme sec dont l'allure rigide et altière tranchait avec le ton jovial.

— Si, Monsieur Vauclair, réponds-je en lui rendant une main molle, lors du dîner que mon père a organisé après les élections sénatoriales.

— Bien sûr ! Je suis idiot, réplique-t-il sans le penser une seule seconde. Néanmoins, nous n'avions pas eu l'occasion de parler à ce moment-là.

Pourquoi l'aurait-il fait ? Il avait failli me confondre avec l'une des statues du domaine à l'occasion. Malgré les efforts de mon père pour me pousser sur le devant de la scène depuis un an, seize ans à raser les murs ne s'effacent pas instantanément.

— Mais vous devez être épuisé, réalise-t-il. J'espère que vous viendrez à la Tour Olympe quand vous serez remis, je suis sûr que nous aurons beaucoup à nous dire.

Ce n'est pas une invitation, mais une convocation. Sans autre cérémonie, le directeur me salue et s'évapore comme mon père un peu plus tôt. Lui aussi est un homme très occupé.

Un sentiment de malaise m'étreint. Je déteste l'idée d'avoir une dette envers le service des renseignements, c'est pourtant le cas puisque l'usage qu'ils envisagent de faire de mes talents particuliers a lourdement pesé dans la balance de ma naturalisation.

Ça et le nom de mon père.

S'il y a une leçon que j'ai apprise très tôt dans cette vie, c'est que l'égalité n'est qu'une illusion sur Mars. En tant que ressortissant de l'élite, les privilèges dont je jouis sont sans commune mesure avec ceux d'un citoyen lambda. À commencer par le droit d'avoir un Rugen-Hoën et d'être encore en vie.

En vie... Je m'étais préparé à l'issue de la mort pendant des mois. Je savais que ce n'était qu'une question de temps avant que la mutation ne soit découverte, avant que mon père ne soit plus capable de la cacher, avant qu'on vienne me chercher... Maintenant qu'on m'annonce que j'ai gagné un sursis, je me sens perdu. Que vais-je faire de tout ce temps en rab ? Mon petit doigt (et une rapide plongée dans la tête du directeur) me dit que ce ne sera pas à moi d'en décider.

Un assistant de la Tour débarque à la suite de Vauclair pour m'annoncer qu'un debrief a lieu dans vingt minutes pour féliciter la naturalisation des derniers Alters sortis du TUNEL. La façon dont le jeune homme en blouse argentée se tient à bonne distance de moi m'amuse. S'imagine-t-il que je risque de déclencher le Rugen-Hoën contre lui s'il se rapproche ?

Je le suis sans faire d'histoires et le laisse m'abandonner dans un sas où plusieurs personnes attendent déjà, le nez dans leur terminal entoptique pour passer le temps. Il n'y a qu'une seule personne qui s'amuse à parcourir la surface holographique du fascicule de la Tour pour en compter le nombre d'occurrences du sigle du TUNEL.

— Yue !

Je m'écrie presque, soulagé de retrouver un visage qui me semble plus familier que celui de mon propre père. Bien qu'elle ait été plus âgée que moi dans la simulation, elle m'apparaît désormais bien plus jeune. Seulement seize ans. Ses pouvoirs sont pourtant apparus à l'âge de huit ans, lorsqu'elle faillit se noyer dans le bassin de rétention de Dionysos, mais les services de la Tour attendirent huit ans supplémentaires pour lui imposer le TUNEL, puisque son don limité au contact physique ne présentait aucun danger.

J'y vois l'illustration parfaite de la dérive du projet de TUNEL initial. Aujourd'hui, alors que la majorité des habitations de la classe bourgeoise et des bâtiments officiels sont maillés contre les ondes neurales, alors que l'Alter est loin d'effrayer autant qu'au siècle passé et se retrouve même favorablement intégré dans les corps de la médecine, de l'éducation ou de la police, le coma léthalogique apparaît comme une tradition arriérée. Perpétuée désormais davantage dans un objectif de recherche que de prévention.

Je me rends compte que celui que j'appelais « Dieu » n'était qu'une brochette de techniciens s'écharpant à intégrer quelques lignes de codes dans la matrice pour nous influencer, nous forcer à nous rencontrer et à nous affronter. En cinquante ans d'usage, la modélisation originelle de Wagner n'avait quasiment pas été modifiée. Malgré quelques bugs singuliers – je me rappelle de ce monstre de pixels à l'usine automobile – la matrice Terre est d'une robustesse à faire rougir les serveurs des jeux les plus modernes. Pourquoi changer une structure qui fonctionne ? Ils se sont contentés d'y implanter l'Interstice. Un programme conçu comme un carrefour au sein duquel ils pourraient amener des Alters issues des différentes simulations parallèles (il en existe une par dôme de la Fédération, soit douze) et observer l'interaction de leurs pouvoirs comme de vulgaires combats de chiens.

C'est ainsi que les observateurs se montrèrent curieux de savoir si un Alter du talent de Marlon Dolan, alias Madolan, ayant déjà fait ses preuves contre d'innombrables Alters, était capable de faire le poids contre un Rugen-Hoën. Ils ont eu leur réponse.

Au passage, les lignes de commandes m'ont mené vers Yue et Alex, car ils voulaient aussi observer mon comportement avec des Alters alliés. J'ignore les conclusions qu'ils ont tirées de leurs expérimentations sordides, mais je tire une satisfaction parfaitement répréhensible à l'idée que cela leur ait coûté un cadavre à évacuer (même s'ils comptaient euthanasier Madolan dans tous les cas).

La jeune fille aux cheveux impeccablement lisses et noirs que je venais d'interpeller lève brusquement la tête lorsqu'elle réalise que c'est bien elle qu'on appelle « Yue ». Elle braque ses yeux d'obsidienne sur moi et les cligne sans comprendre.

— Comment m'as-tu appelé ?

— Yue. C'est comme ça qu'on s'est connu !

Son front se plisse alors qu'elle actionne un effort mémoriel pour me remettre.

— Dans la simulation ? interroge-t-elle.

— Oui.

— Hum désolée... Je ne me rappelle plus très bien. C'est déjà en train de s'estomper. Il me reste tout juste quelques bribes avec des décors de temples bouddhistes et de grottes. C'est très bizarre.

— Oui, tu étais prêtresse au sein d'un culte qui vénérait une déesse des rêves.

Ses persiennes s'ouvrent d'étonnement, puis elle éclate de rire.

— Ça alors ! Quand ma mère qui est profondément anti-religion apprendra ça... (Elle cesse de rire et marque une pause.) En même temps, j'imagine aussi qu'elle sera rassurée. Elle qui redoutait que le TUNEL soit une expérience affreusement traumatisante... Résultat, je n'ai aucune séquelle et je ne me rappelle même plus de ce dont j'ai rêvé... Comment se fait-il que tu t'en rappelles aussi bien ?

Sa question fait resurgir le malaise. Oui, comment se fait-il que je me rappelle de tout comme si je l'avais vraiment vécu ? Est-ce lié à ma mauvaise synchronisation ? Pendant mon hésitation, Yue – qui ne s'appelle plus vraiment Yue – s'est replongée dans son décompte sur le fascicule. Cette manie-là est toujours présente, au moins. Ne sachant que répondre à sa question, je finis par dire :

— Tu as oublié ce sigle, ici.

Puis, je l'abandonne à son nouveau décompte. S'éloigner pour dissiper ce vague à l'âme qui me pèse. J'aimerais pouvoir reconnaître des visages familiers, mais ce n'est pas le cas, et tous, comme Yue ont déjà oublié les jolis rêves du TUNEL. Je crois l'espoir capable de rejaillir quand je reconnais Alex surgissant dans le sas. Aussitôt, je bondis devant lui.

Alex va me reconnaître tout de même ! Il ne peut pas m'avoir oublié !

— Hey salut ! dit-il. J'ai l'impression de t'avoir déjà vu quelque part...

Oui ! C'est cela, réfléchis, tu vas te rappeler ! Ses sourcils se froncent et ses traits concentrés marquent des plis sur son front.

— Mais oui, tu es le fils du gouverneur ! Suis-je bête, il n'y a pourtant pas trente-six albinos dans le Dôme.

La douche est froide.

— On était ensemble dans la simulation, ajouté-je, noyé de dépit. Tu ne te souviens pas ? Tu avais hypnotisé tout un parc d'attractions et j'étais venu te dire d'arrêter...

Ses zygomatiques s'élargissent en un large sourire d'un blanc éclatant par contraste sur sa peau noire. Tout comme Yue, il éclate de rire. Il se colle contre mon épaule et tire de sa main l'extension photographique de l'entoptique permettant de prendre des selfies. Je déteste être pris en photo. Encore plus quand c'est par surprise. Mais je n'ai pas le cœur à lui demander de l'effacer.

— C'est jarbe ! Quand j'vais envoyer aux potes que j'étais dans la même session TUNEL que Della Verde, ils vont pas en revenir !

Pendant qu'Alex s'extasie et que je me ratatine, les portes de la salle de debrief viennent de s'ouvrir et une AI nous invite à pénétrer à l'intérieur.

— Tu viens pas ? questionne Alex alors qu'il constate que mes pieds restent englués au sol pendant que le petit troupeau avance.

— Je... Je vais passer aux toilettes d'abord. Je te rejoins à l'intérieur, bafouillé-je.

— Ok, ça marche. Je viens de t'envoyer mon ID par Contact Flash. Au cas où on ne se retrouve pas, n'hésite pas à me pinger. Je te ferais visiter Terrebelium. Je suis sûr qu'un gosse de riche dans ton genre n'a jamais mis les pieds là-bas, pas vrai ?

Et Alex m'adressa un dernier clin d'œil de sa malice habituelle. Au moins une chose qui n'a pas changé.

Tout le reste ressemble à un permafrost en fonte accélérée. Je ne retrouve plus les bases de mon monde, perdu entre le réel et la simulation. Une fois le sas vidé, je m'accroupis à ras du sol et enroule mes bras sur mon ventre comme si j'étais victime de crampes soudaines. On n'en est pas loin. Je ressens une telle nausée.

Zilla, où es-tu ?

— Qu'est-ce que tu fais encore là ? Pourquoi n'es-tu pas rentré avec les autres ?

Je tourne lentement la tête pour prendre conscience de la silhouette du garde de la Tour qui me surplombe. Rentrer ? Je ne peux pas rentrer avec les autres. Pas dans mon état. Alors j'invente.

— Je me sens pas bien. Un effet secondaire du TUNEL, je crois... Vous pouvez m'emmener à l'infirmerie, s'il vous plaît ?

Si j'avais été n'importe quel autre gamin, le garde aurait cru à du chiqué et m'aurait tiré par la peau du cou jusque dans cette salle, mais les rumeurs s'étaient déjà répandues sur mon compte. Le gamin albinos, fils du gouverneur, qu'ils ont laissé en vie malgré un Rugen-Hoën...

Il préfère éviter de me contrarier et m'escorte sans discuter jusqu'à l'infirmerie.

Une fois installé dans le cabinet plus blanc que mes cheveux, je n'ai pas à attendre longtemps pour qu'un docteur libère un créneau pour « le fils du gouverneur ».

— Je vous écoute, dit-il après avoir allumé son périphérique d'enregistrement et de saisie automatique.

Je lâche les écoutilles. C'est beaucoup trop pour une seule journée. Dire qu'il y a seulement quelques heures, j'étais encore dans l'Interstice à faire face à Madolan, et maintenant, il faudrait que je retrouve ma vie d'ado normal ? Celle-là même que je fus forcé d'abandonner six mois plus tôt lorsque mon père me confina au manoir ? C'est trop soudain, il me faut plus de temps...

— Il est vrai qu'il est anormal que vous conserviez des souvenirs aussi clairs d'un coma léthalogique, conclut le médecin. Mais votre réveil n'ayant pas suivi le protocole standard peut être la cause de cette persistance. Je vais vous prescrire six jours de repos...

— Vous savez ce qui m'aiderait vraiment ? Ce serait de pouvoir revoir les personnes non Alters qui ont fait partie de la simulation. Même si elles ne souviennent pas de moi, j'ai noué des contacts forts avec elles...

— Attendez. De quoi parlez-vous ?

— De...

Je m'interromps en réalisant que je viens de dire une bêtise. Le médecin enfonce d'ailleurs le couteau en l'expliquant à l'oral.

— Je regrette Monsieur Della Verde, mais les seules personnes réelles à avoir participé à la simulation sont des Alters. Les autres ne sont que des programmes.

Si les oublis de Yue et Alex m'avaient fait ciller, les mots du docteur frappent le coup qui m'achève. À la tête que je tire, je perçois son AI personnelle qui s'occupe déjà de charger mon ordonnance d'un puissant cocktail de psychotropes et anxiolytiques.

— C'est... C'est impossible, bafouillé-je vainement. Je veux dire, bien sûr qu'il y avait des programmes, je l'ai senti sur certains esprits qui étaient trop plats et redondants, mais je vous assure qu'il y avait aussi de vraies personnes ! Je suis quand même capable de faire la différence !

Il m'adresse un sourire compatissant que je rêverais aussitôt de réduire en charpie.

— Vous savez de nos jours, les scanners neuraux sont parfaitement capables de copier l'esprit d'une personne et de le retranscrire en code. Je conçois que l'illusion doit être perturbante.

— Dans ce cas, il me suffit de retrouver les personnes qui ont servi de modèles !

— Malheureusement, pour des raisons de propriété intellectuelle, le TUNEL n'emploie que les scans de personnes décédées. Je suis désolé.

C'est ainsi qu'il achève de m'enterrer. Fen, Delvin, Wolf, Sara, Talinn, Hector, Rana, Zilla... Toutes ces personnes qui ont marqué mon existence plus durablement que n'importe qui au sein du cocon étouffant de ma vie d'élite sont mortes. Comme ça. D'un coup.

Je ne peux pas encaisser une pareille nouvelle. Alors mon corps réagit comme il l'a toujours fait : il se réfugie dans l'apathie.

— Je vais vous faire une ordonnance.

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