Chapitre 42

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Os

Je renonce à avoir la moindre emprise sur un corps physique. Je laisse mon enveloppe charnelle se désagréger comme une statue de sable au vent. Je ne suis plus qu'énergie et ondes dans ce magma sans cohérence et sans matière.

Je plonge rarement si profondément dans les méandres d'un cerveau. Je n'avais jamais eu besoin d'excaver ce qui gisait aussi enfoui. Un individu normal peut cacher ses souvenirs et sa personnalité en arrière-plan. Pas aussi claquemurés dans les abysses de l'inconscient. C'est de son propre fait. Aulrek a usé des dernières bribes de ses capacités d'Alters pour saboter sa psyché et sacrifier sa raison. Pourquoi ?

J'erre un moment, fasciné par les décolorations des ondulations corpusculaires avec lesquelles je navigue. Je n'ai pourtant plus d'yeux pour les voir. C'est juste un ressenti qui se mêle aux autres captations de stimuli dans une douce synesthésie. Je m'étonne de ressentir quelque chose. Je m'étonne même de ressentir plus dans cet état éthéré que dans mon convoyeur charnel habituel. Peut-être que ma place est ici, tout compte fait. Je pourrais m'abandonner et voguer insouciamment dans ces courants chauds pour l'éternité.

Sauf que non. Je dois me ressaisir. Dieu m'a confié une mission – le vrai Dieu, pas l'imposteur qui se fait passer pour tel au haut-parleur de l'Interstice. Je ne peux pas aller à l'encontre de ses desseins.

Je freine dans le flot, plante des appuis que j'ignorais avoir et résiste jusqu'à m'immobiliser. Aussitôt l'atmosphère change. L'éclat cristallin et harmonieux des vagues se transforme et se noircit de sons grinçants. Les fréquences distordues me heurtent comme une attaque physique. Je dois me sortir de là.

J'essaye de bouger alors que tout l'environnement se ligue contre moi, se hérisse d'épines dansantes et m'englue dans ses miasmes. Je ne bouge plus. Si je me débats, ces sables mouvants m'asphyxieront. Je me laisse engloutir paisiblement. Une issue ? Sous mes pieds. La chute.

Mes fesses se heurtent sur un tapis persan moelleux. Puis je me rappelle que je n'ai plus de corps tangible, et que c'est une douleur que j'imagine par instinct. J'ai quitté le néant et le mélange des sens pour échouer dans un charmant salon, plus que réaliste. Les murs sont garnis de papier peint frais aux motifs sobres. Le parquet de cèdre est régulier et impeccablement ciré. Les larges fenêtres donnent sur un ciel calme et aucun carreau n'est brisé, fissuré, ni même pourvu de la moindre salissure. J'ignore où je suis, mais ce n'est clairement pas dans le décor post-apocalyptique que je connais.

Des voix tortillent jusqu'à mes oreilles, en provenance des sofas de velours qui me tournent le dos. J'hésite à m'approcher, puis je me dis qu'étant très probablement dans un souvenir, les interlocuteurs ne doivent pas pouvoir me remarquer.

— Très honnêtement Aulrek, je t'assure que c'est pour le mieux.

Cette voix... la même qui émanait du haut-parleur lorsque j'ai voulu forcer le contact télépathique malgré la barrière. Je découvre qu'elle appartient à un homme dans la fleur de l'âge. Sa peau se plie sous l'effet des rides charmeuses d'un sourire qui inspire la bienveillance. Ses cheveux d'un noir profond, gominés et plaqués en arrière, attestent d'un charisme aussi assuré que calculé. Il porte un costume sobre et sombre, mais impeccablement lissé et absous de la moindre marque d'usure.

— Mieux pour qui, Madolan ? Nous ou le peuple ?

Là aussi, je reconnais la voix. Celle du fou qui nous criait de laisser sa ratafia en paix. Qu'il a changé ! Sa peau affiche les prémices de la vieillesse qui s'acharne en vain contre un corps bien entretenu. Ses cheveux poivre sel sont taillés ras et ses sourcils épais appuient un regard perçant contre son interlocuteur. À des lustres du vieillard usé par la crasse, la maladie et la folie, l'homme se tient droit sur son assise. Si Madolan en impose par son charisme et sa malice, Aulrek lui tient tête avec une stature autoritaire et assertive. Il n'a pas l'intention de se laisser marcher sur les pieds.

— Le peuple, bien évidemment. Notre devoir est notre fardeau. C'est pour la tranquillité des citoyens que nous endossons le costume du tyran. Quel plaisir personnel y aurait-il à tirer d'une telle manœuvre ?

— C'est ce que je me demande.

Le vieil homme affiche l'air amer de l'enquêteur instinctif convaincu de la culpabilité du criminel, mais sans moyen de la démontrer. Et à l'époque, il était trop droit pour se débarrasser de Madolan par les moyens perfides que l'Histoire a souvent répertoriés. Une erreur qu'il regrette aujourd'hui.

— Je te l'assure, Aulrek. Les lois Sérénité garantissent l'avenir de notre belle cité.

Il lève sa coupe dont le reflet rappelle celui de l'argent et les deux hommes trinquent.

— À une alliance longue et fructueuse.

Le tintement du fin ouvrage du gobelet déclenche une réaction en chaîne, comme si tout ce décor faste n'avait été qu'un fragile château de cartes. Les murs s'émiettent comme du pain sec, le mobilier pourrit à vue d'œil et le sol se craquèle. Le tout finit englouti au cœur d'une gigantesque tornade de néant. Le tourbillon me gifle d'une cascade de nouveaux souvenirs, d'informations en pagaille. En un éclair, j'ai l'impression d'absorber dans un douloureux élan d'hyperphagie, l'ensemble des données concernant l'Interstice. Comment désactiver la barrière, comment fonctionnent les lois Sérénité, tout de l'organisation de la cité... C'est plus que je ne peux appréhender. Ma tête me fait mal. Puis le flot se calme subitement.

Je viens de voyager dans un nouveau souvenir.

C'est toujours la tempête au milieu de ce grand rien. Madolan a pris quelques nouvelles rides sans se départir de sa prestance, tandis qu'Aulrek semble bien plus fatigué, usé jusqu'à la corde, même. Sa voix s'essouffle lorsqu'il parle.

— Je n'aurais jamais dû te laisser faire. Il est temps de réparer mon erreur.

— Tu me déçois, Aulrek. J'espérais que tu te rangerais à la raison, mais il faut croire qu'il n'y a pas de place pour deux Alters à la tête de l'Interstice.

Aulrek s'arme d'un rire désespéré au milieu de cet environnement qui continue à se désagréger.

— Ton royaume n'est qu'un tissu de mensonges, une farce aussi factice que tes belles paroles. Continue ainsi. Tu ne vaux bien que pour régner sur du rien.

Puis la lutte s'engage. Les deux êtres se muent en ombres bestiales, leurs griffes et leurs crocs se plantent et déchirent les chairs et les morceaux arrachés de leur intégrité se mêlent au maelström entropique de la tempête.

Dans la réalité, il n'y a eu aucun affrontement physique ni déferlement cataclysmique. Je n'assiste, impuissant, qu'à une représentation symbolique de leur combat mental. Le bras de Madolan, déployé en une gigantesque serre affûtée, se plante dans la poitrine d'Aulrek et en extirpe un cœur fumant et palpitant. La poigne se referme sur l'organe, l'éclatant dans un charmant jet de sang et de chair.

— Tu n'as pas pu m'arrêter, jubile Madolan. Personne ne le pourra ! A-t-on jamais vu un simple humain jouir d'une telle puissance ? Non ! Je suis un dieu parmi les vivants !

Il s'avance d'un pas et écrase du pied le corps agonisant d'Aulrek. Ayant retrouvé forme humaine, ce dernier n'est plus que charpie de boyaux et d'hémoglobine gisante sur un sol immatériel. De ses griffes, Madolan agrippe la tête de son ennemi vaincu et la tire comme s'il pouvait la séparer du cou d'une simple pression. Il y parvient.

Il brandit le visage défiguré par la douleur en face du sien et arbore un sourire satisfait.

— Maintenant, voyons quels trésors tu dissimulais dans ton cerveau, vieil homme...

Madolan brandit sa gueule comme s'il essayait de dévorer cette tête coupée, mais au moment où les crocs se referment sur le crâne, ce dernier tombe en poussière.

— Pauvre fou ! rugit-il avec fureur. Très bien, si c'est la voie que tu choisis, je te laisse vivre. Tu passeras le reste de tes vieux jours dans une misère qui te fera regretter ton geste chaque seconde ! Si tant est qu'il te reste suffisamment de raison pour éprouver le moindre remords.

La tempête s'est calmée, cédant la place à un paysage duveteux et calme comme la mort. Blanc et vide. Dans un dernier rire sardonique, la silhouette inhumaine de Madolan s'évapore dans une douce valse de flocons de neige.

Je m'avance prudemment dans ce silence qui semble engloutir tout espoir de son, jusqu'au corps d'Aulrek.

Étrangement, il m'apparaît intact lorsque je m'agenouille devant lui. Sa tête est revenue à sa place sur ses épaules. Ses yeux s'ouvrent comme s'il s'était seulement assoupi.

— Que fais-tu ici ? Aucun humain ne peut pénétrer l'esprit aussi profondément.

— Je ne suis pas n'importe quel humain, répliqué-je.

J'essaye de sourire, mais je ne crois pas avoir de visage pour ça.

— Je vois. Tu veux savoir comment vaincre Madolan, lâche-t-il entre dépit et résignation.

— Je ne veux pas le vaincre. Je veux seulement accomplir ce que Dieu attend de moi.

Mon allusion thaumaturgique le fait rire.

— Ceux que tu appelles « Dieu » t'ont conduit ici pour que tu affrontes Madolan.

— Qu'il en soit ainsi, dans ce cas.

Il braque un regard sérieux sur moi.

— As-tu conscience que non content d'être une simple marionnette, tu te laisses manipuler sans la moindre ruade ?

— Une marionnette qui se débat et rompt ses fils n'est plus qu'une chose inerte. Au moins, tant qu'un marionnettiste est là pour m'agiter, j'ai l'illusion d'être en vie, réponds-je laconique.

— Une illusion, hein...

Je ne sais pas ce qu'il veut dire par là. Sûrement quelque chose, mais je ne peux pas visualiser l'esprit d'une projection en étant déjà dans l'esprit de ladite projection. Repensant aux paroles de Madolan et son état dans le réel, je lui demande :

— Pourquoi avoir annihilé ton propre conscient ?

Un sourire pathétique s'étire sur son visage.

— Pour lui cacher le grand secret de ce monde.

— Et à moi, tu pourrais me le dire ?

Il hésite.

— À une époque lointaine où les cultes monothéistes dominaient le monde, les hommes s'obligeaient à agir selon les préceptes moraux, motivés par la peur de finir en enfer. Un homme qui ne sait pas ce qui l'attend après la mort est donc plus libre de ses actes, n'est-ce pas ?

— Où veux-tu en venir ?

— À toi, je suppose que je pourrais dire le secret du monde, car tu te fiches de la morale. Tu n'as aucun précepte de vie si ce n'est suivre les ordres que tu crois recevoir de ton dieu.

S'attend-il à une réaction de ma part ? À ce que sa remarque me heurte ? Pourquoi serait-ce le cas ? Il ne dit que la vérité. Il soupire.

— Je vais te le dire. Mais je te préviens, ce n'est pas quelque chose de facile à entendre.

— Je t'écoute.

Et alors que ses lèvres remuent pour parler, le blanc du décor happe sa silhouette et le son qui en émane.

— Plus fort. Je n'entends pas.

Je n'entends pas non plus le son de ma propre voix, le néant albumineux m'enveloppe moi aussi.

...

Rouvrir les paupières pour réémerger dans la réalité basale est un choc douloureux pour mon esprit qui doit se rattacher à mon corps comme lors d'un atterrissage d'urgence. Je ressens tout le poids de la gravité appesantir mes organes. J'aurais voulu bénéficier d'un temps supplémentaire pour me remettre de cette expérience traumatique, mais Hector est en train de me secouer par les épaules, me criant de me réveiller.

Je comprends que quelque chose ne va pas en voyant le filet de sang dégringoler sur le nez d'Aulrek depuis un trou sur son front. Derrière Hector, l'assassin est toujours là et braque son pistolet sur sa nouvelle cible.

Tue-la, Os !

Ses pensées crient et envahissent ma tête à peine remise. J'aimerais faire quelque chose, mais mes réflexes sont englués. Derrière mon ami, je vois le doigt appuyer sur la gâchette dans une séquence au ralenti. Je comprends que je n'aurais jamais le temps de réagir à temps.

Le Rugen-Hoën ! Utilise le Rugen-Hoën !

Le Rugen-Hoën ? Cet étrange bourdonnement capable de souffler une conscience en moins de temps qu'il n'en faut pour cligner des yeux. Celui-là même qui menace de s'échapper régulièrement, dès que lors que je laisse la moindre émotion me surmener, dès lors que Zilla n'est plus là pour endiguer mes effluves de stress. Comme en ce moment. Ce serait l'instant idéal pour lui de surgir. Mais si je le laisse partir sans maîtrise, Hector et mes deux alliés évanouis seront touchés aussi.

Je t'en prie, Os.

Ses suppliques peuvent bien dévaler dans ma tête. Je fais pourtant de mon mieux. Je cherche le bourdonnement, je cherche à en reprendre le contrôle, mais c'est impossible dans le bazar de mon esprit chamboulé par sa plongée. Et pendant ce temps-là, la balle fuse hors de son canon.

Il est trop tard.

Et je maudis cette comédie macabre qui se joue toujours au ralenti sous mes yeux alors je vois le projectile se ficher à l'arrière du crâne d'Hector, traverser l'os et exploser ce cerveau si brillant.

Le bourdonnement revient. Mêlé à une émotion de rage destructrice, je l'envoie contre l'assaillante de toutes mes forces. Je n'ai même pas pris le temps de siphonner son esprit pour savoir qui elle était et ce qu'elle faisait là. Je veux juste la voir mourir comme Hector vient de mourir par sa faute.

Le corps du médecin, soudainement lourd maintenant qu'il est sans vie, s'écroule sur moi et me fait basculer en arrière. Dans le même temps, j'entends aussi l'assassin s'effondrer par terre. Je ne fais plus attention à elle. Je repousse délicatement Hector pour l'allonger sur le dos. Ses yeux noirs sont restés grands ouverts dans un dernier éclat de panique. Je ne veux pas les voir. Je les ferme.

— Hector...

Mon gémissement est long et plaintif. Des morts... J'en ai vu et je continuerai à en voir. Je les provoque, même, souvent. Ai-je déjà été si anéanti par l'une d'entre elles ?

Hector était mon ami. Même si nous ne parlions pas beaucoup, même s'il me voyait davantage comme un cobaye ou comme une crainte, il m'a ouvert ses portes et son cœur. Il m'a appris des tas de choses sur les plantes médicinales, fait découvrir de nombreux poèmes. Il s'occupait de Moelle quand j'étais occupé avec Zilla. Pourquoi n'ai-je jamais été capable de lui dire à quel point il comptait pour moi ? Est-ce parce que je m'imaginais qu'il percevait mon amitié comme je ressentais la sienne dans ses pensées ?

C'est injuste. C'est trop soudain. Pas comme ça.

Je veux bien croire qu'il existe une autre forme de vie après la mort, comme j'ai pu le pressentir avec Marika ou Nona. Mais même si je le retrouve là-bas, il ne sera plus jamais le Hector enthousiaste et frivole que j'ai connu. Il ne sera plus mon Hector.

Le bourdonnement ne s'est pas rassasié d'une seule mort. Il recommence à m'envahir, me harceler, à mesure que le chagrin déferle en moi. Je ne sais pas si j'arriverai à le contenir.

Zilla, aide-moi ! appelé-je, dans l'espoir qu'il arrive suffisamment vite pour m'empêcher de faire du mal à Yue et Alex.

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