Chapitre 15

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Delvin

Je repasse à nouveau le linge humide sur le visage de Marika. J'ai beau en avoir nettoyé toutes les traces de sang, j'ai toujours l'impression qu'il reste de la poussière et des grains de sable, collés, infiltrés entre ses lèvres et ses yeux. Je caresse encore une fois, délicatement, son crâne lisse et ras. Elle semble si apaisée, si sereine. Je voudrais l'embrasser. Rien qu'une dernière fois.

Une poigne ferme se pose sur mon épaule. J'y pose ma main et sens les os secs, noueux, mais toujours bouillonnant de vitalité de la doyenne.

— Il faut y aller Delvin, me souffle la voix calme de Nona.

— Je ne peux pas...

Ma voix se brise dans ma gorge, l'écho d'une fissure plus grande encore s'est creusé dans notre cœur et notre corps à toutes et à tous aujourd'hui. Avec la seule question en résonance : pourquoi ?

— Il le faut. Tu es notre nouvelle cheffe. Le conseil attend ta décision.

Mes yeux se ferment pour imprimer une dernière fois l'image de mon amour derrière leurs rétines. Je ne veux pas de cette nouvelle responsabilité, je ne veux pas affronter cette réalité glaçante, je veux pleurer avec toi, Marika. Et contempler encore ton visage pour être sûre de ne jamais l'oublier. Mais Nona a raison. La colonie avant tout.

Je me lève et balaye du regard la morgue sinistre que nous avons installée dans ce hangar au toit percé. Vingt-deux corps ont été regroupés, mais il en reste encore derrière la limite de ces barbares. Je dois quitter ce charnier avant que l'odeur de la mort n'affecte définitivement mes narines et ne bride mon énergie.

Je suis les pas lents de Nona à travers les décombres de la ville. Les non-combattants ont dressé un campement dans les ruines de l'hôpital et aident Hector à soigner les blessés. Notre char à voile géant est affrété non loin, sur une étendue de bitume qui devait servir de parking, et les tentes se sont déployées pour la nuit. Nous ouvrons les tentures de l'abri le plus vaste, improvisé en salle de réunion.

Du conseil matronal, il ne reste plus que des miettes. Marika, Louve et Maria sont mortes. Rana a été capturée. Bonnie a été blessée à la jambe, mais est la seule à nous honorer de sa présence. Avec Nona, bien entendu. Karima, l'une des survivantes de l'assaut nord mené par Rana, Anton, rescapé du flanc de défense décimé au sud, Sylva, de la défense nord, la seule qui ait tenu, et Selmek, qui assuraient la défense près du pont, sont présents en tant que témoins.

L'assemblée s'incline en me voyant rentrer. L'appellation « Madame » et les respects habituellement adressés à Marika me sont renvoyés. Je les balaye d'une main.

— Pas maintenant. L'heure est au bilan.

Et le bilan est lourd.

Tour à tour, les membres en présence y vont de leur rapport. Décompte des blessés et des dégâts, munitions restantes et défenses encore intactes, récit des erreurs ou stratégies payantes, ennemis capturés. Bonnie prend note.

— Si je récapitule, nous avons perdu vingt-neuf de nos membres, peut-être moins s'ils ont capturé des blessés en face, peut-être plus, une fois qu'Hector aura actualisé le compte des estropiés qu'il ne peut pas sauver. Nous comptons pour le moment dix-huit blessés, ce qui porte à trente-deux le nombre de personnes aptes à se battre sur les quatre-vingt-quatre personnes restantes de la colonie. Il faudra décider qui on peut armer en plus, mais nous avons déjà perdu la majeure partie de nos combattants expérimentés. Il faut en plus tenir compte du fait qu'ils tiennent au moins Sara et Rana.

Le compte-rendu pessimiste de Bonnie m'exaspère. Comme si nous n'avions brassé que du vent, comme si nous ne les avions pas aussi atteints en face.

— Nous avons plus de prisonniers qu'eux.

— Oui, dix, répond Bonnie.

— Bien, et de ce que je retiens de vos comptes, il restait environ quinze ennemis sur le flanc sud, quatre au nord, huit se sont repliés depuis le lit du fleuve et une autre dizaine opérait en défense. Ils sont moins de quarante, peut-être trente avec leurs blessés. Et nous avons encore l'avantage du retranchement.

Une cohorte de regards dépités se pose sur moi avant de se tourner entre eux. J'ai du mal à comprendre. Bonnie soupire et m'éclaire.

— Nous avions espéré, peut-être, que tu voudrais arrêter les dégâts... Tu ne voulais pas de ce combat à l'origine. Nous aurions dû t'écouter.

Ces mots sonnent comme un glas dans mes oreilles. Cesser les combats ? Déclarer la trêve et en rester là pour préserver nos forces. Et leurs forces ! Cela signifierait que Louve, Maria, Bashir, Dannie et encore tant d'autres se sont sacrifiés pour rien. Que Marika est morte pour rien ! Je fulmine.

— Il est trop tard pour renoncer ! Ces fils de chien doivent payer pour ce qu'ils ont fait !

— Quitte à décimer ce qu'il reste de combattants dans notre colonie ? Quand bien même nous gagnerons – ce qui est peu probable – nous aurons leurs ressources, et après ? S'il ne nous reste plus de combattants pour les défendre, autant nous offrir tout de suite en pâture à d'autres pillards !

Je fusille Karima du regard. Mes jointures blanchissent, mais je ne peux pas m'énerver. Elle a raison en un sens. La survie de la colonie avant tout. Et nos vies sont plus précieuses que ces ressources. Plus précieuses que ma vengeance. J'aurais presque pu accepter ce statu quo dégueulasse si la voix rauque de Selmek n'avait pas rajouté un détail que je me serais bien passée de connaître.

— En plus, sans Os ni Allan, difficile d'avoir une visibilité claire sur le restant de leurs forces ou sur leur stratégie pour demain.

J'aurais dû m'en apercevoir plus tôt. Pourquoi nos deux mateurs manquaient-ils à ce conseil ? Os. Ce nom s'écorche dans ma tête alors qu'il est resté bras-ballants pendant que Marika se faisait transpercer. Ce fumier nous a trahis. Il n'a jamais été un Vautour, juste un Rafale. Un de ses enfoirés de pillards !

— Et bien quoi ? Où sont-ils passés ces deux-là ?

Selmek tourne sa tête de chaque côté. Elle n'attendait pas cette question.

— Je... je pensais que tu étais au courant. Os est parti se réfugier dans la ville pendant les combats. Hector l'a retrouvé évanoui à quelques mètres d'Allan après que nous ayons eu cette... vision.

— Et Allan ?

Je ne sais pas pourquoi je pose la question. À voir leurs mines catastrophées, je devine déjà la réponse. J'aurais dû le savoir plus tôt. J'aurais dû. Mais j'étais accaparée par d'autres tourments. N'ai-je donc pas le droit de faire mon deuil ?

— Il est mort. Hector ne sait pas comment. Il n'a aucune blessure. Il l'autopsiera peut-être, s'il a le temps.

Je tape du poing le bitume au sol, à défaut d'autre meuble présent sous la tente. Cette fois, je ne retiens plus ma colère.

— Où est Os ?

o

Hector

S'il est vrai qu'en ma qualité de charlatan médicastre, je peux aisément esquiver les affres et éclaboussures d'une bataille, je ne peux guère me soustraire au devoir de ma conscience professionnelle, une fois la messe dite. C'est beaucoup trop de morts – mais je ne m'occupe que des vivants – et beaucoup trop de blessés. Par rapport aux prédictions d'Os.

Parlant d'Os. Ce que j'ai appris dans cette bibliothèque ne cesse de me troubler, de tourmenter mes croyances et mon socle de vie. Ce monde n'aurait pas été ravagé par un cataclysme naturel, mais par une guerre ? Une guerre menée par des psychiques ? Des Alters, comme ils les appelaient dans l'article ? Des êtres paranormaux de l'acabit d'Os ? Mais comment est-ce possible ?

J'eus hélas ma réponse bien plus tôt que je ne l'aurais souhaité.

Je n'ai jamais porté Allan dans mon cœur, il est vrai. Et lui-même ne devait pas porter le jeune mateur dans le sien. Mais était-ce une raison de le tuer ? Allan avait une arme à la main. Peut-être qu'Os s'est défendu ? L'a-t-il vraiment tué ? S'est-il seulement rendu compte de ce qu'il a fait ?

Et puis cette vision fantasmagorique, ce rêve éveillé, cette hallucination collective... Beaucoup se sont illuminés, comme frappés d'un message de forces supérieures : « la Terre Promise » se sont-ils écriés ! Comme j'aimerais suivre leur enthousiasme, mais mon labeur n'a pas laissé davantage de temps de divagation à mes états d'âme.

Par ici une jambe cassée, par là une main tranchée, tantôt une commotion cérébrale, parfois une balle logée dans les entrailles. Les heures ont défilé avec la succession des opérations effectuées dans un ancien bloc que nous avions tenté de rendre à nouveau stérile au préalable. Je m'attendais à devoir mettre les mains dans le cambouis, je n'imaginais pas voir autant de sang, de viscères et d'apathie.

La nuit était déjà bien avancée lorsqu'Anastasie, qui s'était improvisée infirmière et assistante, posa une main sur mon épaule pour me dire de prendre quelques heures de repos.

Du repos ? J'ai l'impression qu'on me parle d'un luxe défendu. Autour de moi, le calme est revenu dans l'hôpital. Mes patients sont dans un état stable et d'autres peuvent être pris en charge par de nouvelles mains, mais l'accalmie n'est pas encore à ma portée. Il m'en reste un à voir.

Je retourne à mon annexe, non loin de l'hôpital, et songe en escaladant les marches métalliques raides que même les deux costauds que j'ai mandatés pour ramener Os au local ont dû en baver pour le porter. Quand bien même il n'a que les os sur la peau. Mais hors de question de le laisser avec les autres patients. Après avoir vu le cadavre d'Allan et cet article de journal... j'avais comme un mauvais pressentiment et des réticences à le laisser à proximité d'autres personnes.

Arrivé en haut, Moelle passe sa tête grise et ratatinée derrière le rideau. Je le gratifie d'une tape molle entre ses deux oreilles. Même mon étrange magma émotionnel de stress, d'excitation, de frayeur, de curiosité, d'euphorie et d'affliction ne saurait me faire oublier la fatigue. Une part de moi espère trouver mon patient encore endormi, afin que je puisse l'imiter.

Ce n'est pas le cas. Il est réveillé. Ses grands yeux vides fixant un point dans l'infini. Il divague.

— Os, tu vas bien ?

Il ne détourne pas le regard de ce qui s'avère être une boîte d'alchémille séchée – je suis persuadé qu'il ne l'a pas remarqué – et me répond de son usuelle voix atone.

— Hector, que s'est-il passé ?

— J'espérais que toi, tu me le dises.

Enfin, sa tête coulisse vers moi, comme celle d'un vieil automate rouillé. Et pourtant, il me semble distinguer dans ses prunelles transparentes le reflet inédit d'une émotion humaine. De la peur.

Soudain, une bousculade, peu cavalière, heurte mon dos. Delvin vient de pénétrer dans mon antre sans y avoir été invitée, mais elle est la nouvelle matrone en chef, désormais. Quelle réprimande suis-je donc en droit de lui opposer ? D'autant qu'on la savait tous d'une proximité suffisante avec Marika pour lui passer ces mufleries, au moins quelque temps.

Elle se plante au milieu de la pièce et darde Os d'une haine que je peine à comprendre. Elle n'allait quand même pas lui faire porter la responsabilité de cette défaite ? Qui n'en est d'ailleurs pas une. Sans pour autant être une victoire, il est vrai.

— Sors Hector.

— C'est-à-dire que c'est chez moi ici et...

— Sors !

Son ton, ou plutôt son cri, étaient sans appel. Je repars en sens inverse. Goûtant moyennement le fait de me faire virer de mon refuge sans avoir pu déguster ce repos inatteignable, je rumine et fais mine de claquer les marches de mes talons. À la moitié, je remonte en sens inverse. Pas question de laisser une Delvin, en perte de contrôle, défouler sa rancœur et son cœur chaviré sur un Os à moitié sonné.

Je passe un œil dans le jour du rideau. Je n'ai néanmoins pas besoin de la vision. La bande-son se suffit à elle-même : Delvin ne parle pas, elle tempête.

— Pourquoi ! Pourquoi tu ne l'as pas sauvée ?

C'est comme parler à un cactus. En face, ses persiennes ne clignent même pas, comme si les foudres de la matrone rebondissaient sur sa coquille vide.

— Pourquoi t'es resté bras-ballants pendant qu'elle se faisait transpercer ? Tu n'as même pas essayé de tirer ! Réponds !

Je suppose que c'est le moment où il me faut intervenir. Ce moment où Delvin se rue sur mon protégé et le plaque contre la tôle de mon abri, sans considération pour les livres et bocaux d'herbes qu'elle renverse au passage.

— Delvin, lâche-le !

— Reste en dehors de ça Hector ! vocifère-t-elle.

— Pas tant que tu maltraites mon patient dans mon infirmerie !

Elle reporte son regard furieux sur moi, mais la fatigue me rend à peu près aussi acariâtre qu'elle. J'imagine que son coup de sang renvoyé en miroir la douche momentanément. Elle lâche Os qui s'écoule comme une pâte trop molle au sol. Je n'avais vraiment pas envisagé de me rajouter un travail de médiation après celui que j'ai déjà abattu en tant que médecin, mais je n'ai pas le choix. Du bien-être d'Os dépendent les réponses à mes questions. Je reprends sur un ton plus apaisant.

— Il vient tout juste de se réveiller. Laissons-lui le temps de retrouver ses esprits et de nous expliquer calmement ce qu'il s'est passé.

Hélas, j'ai l'impression que le mot « calmement » n'a pas été correctement digéré en face. Os plante sa tête entre ses bras et ses jointures blanchissent en appuyant sur son crâne comme pour le traverser. Ses épaules s'agitent de spasmes et sa respiration se fait erratique. Inutile de spécifier que je ne l'avais jamais vu dans un état pareil. Je ne l'avais même jamais vu dans un état, tout court.

o

Os

C'est comme revoir encore et encore le même film. Sous tous les angles de caméra. Celui de Zilla lorsqu'il plante sa lame dans son ventre. Celui de Delvin, qui voit Marika s'effondrer à cent mètres de sa position. Celui d'un tireur Vautour, qui tenait à distance d'autres Rafales sur le flanc droit. Celui d'un insecte qui passait en survol à ce moment-là. Celui de Marika lorsqu'elle voit son sang éclabousser le visage de Zilla. Mon visage.

Un hurlement déchire l'air. Ce n'est que lorsque Hector me secoue par les épaules que je comprends qu'il s'échappe de ma gorge.

— Respire, respire.

Il force la sienne, de respiration, pour que je calque la mienne. Je ne comprends rien. Respirer ? Pour quoi faire ? J'essaye quand même, au cas où. Inspirer, expirer, inspirer, expirer. Mince, mais ça marche en fait. Mon esprit se vide, ne se concentre plus que sur une action simple. Respirer.

— Bien maintenant, tu vas répondre aux questions, oui ou merde ?

Au fond, la silhouette de Delvin s'agite, peinant à demeurer assise sur le canapé. Aussitôt resurgit le déferlement de ses pensées troublées, désespérées, haineuses, en proie au doute et à la peur.

Non, non, non. Qu'elle reste à distance ! Ne pas se laisser submerger, respirer, se concentrer sur Hector. Ses questions. La vision. L'article de journal. Stop !

— Cinq minutes. J'ai besoin de cinq minutes.

Je ne sais pas comment je fais pour articuler. Je ne sais pas comment mon corps se lève, tremble et titube jusqu'à la sortie. Une fois dehors, je retrouve Moelle. La fraîcheur de la nuit me revigore, m'aide à me détacher, à me fondre dans la multitude de particules qui constituent cet environnement.

Je suis un. Je suis ce papillon de nuit qui virevolte à la recherche d'une lumière. Je suis ce cafard qui rampe sur la tôle. Je suis Moelle qui vient buter sa tête contre ma poitrine tandis que je m'assois sur le palier et laisse pendre mes jambes dans vide. Mes bras s'entourent autour de son poil rêche. Je le caresse machinalement tandis que ma conscience se pacifie progressivement, une fois détachée des esprits tourmentés.

Des esprits tourmentés, il en navigue pourtant de tous les côtés. Celui de cette petite fille qui aura perdu son papa aujourd'hui, celui de ce garçon traumatisé d'avoir tué des êtres humains pour la première fois de sa vie, celui de cette femme qui ne sait pas si elle pourra remarcher après avoir été blessée au dos, celui de ces Rafales effarés par la sauvagerie de leur chef prodigue, celui de Zilla que je parviens à effleurer. La pensée de cette femme enceinte apparue comme par magie l'envahit et le trouble par-dessus tout. Alors comme ça, tu as rencontré ta sœur aujourd'hui ? Je suis heureux que tu aies survécu.

Heureux ? Vraiment ? Cette pensée, cette émotion... C'est de moi qu'elle émerge ? Est-ce que je suis capable de construire cela de ma propre personne ? Si c'est le cas alors je dois la chérir, la préserver, l'enfermer jalousement. Elle est à moi. Mon émotion. Ma personnalité.

Je plante mon regard dans celui de Moelle. Il comprend ce qu'il m'arrive à sa façon. À sa drôle de façon. J'ai presque envie d'essayer de sourire. C'est ce que font les humains quand ils sont contents, non ? Mes mains caressent distraitement ses oreilles pendantes. Dans mon dos, je ressens à nouveau les présences de Delvin et d'Hector s'infiltrer en moi. Tant pis, je ne pourrais pas les fuir. Je dois assumer ma part de responsabilité. Comme un vrai être humain.

Mais pour cela, je dois aussi commettre un acte que je n'ai jamais commis auparavant. Tous les humains le pratiquent plus ou moins chaque jour. C'est que cela ne doit pas être si compliqué ni si grave. Parfois, même, c'est essentiel : mentir.

— Je suis désolé pour Marika, Delvin. Je l'avais prévenu de ne pas se risquer au corps-à-corps contre Zilla. C'est un combattant redoutable. Mais elle l'avait blessé et il perpétrait trop de dégâts dans nos rangs, alors elle l'a attaqué. Elle s'est sacrifiée pour sauver un maximum de ses sœurs et de ses frères d'armes. Je ne pouvais pas la couvrir alors qu'elle était au contact. Je ne suis pas assez bon tireur, je ne pouvais pas prendre le risque de la toucher.

Dans mon dos, j'entends le flot de larmes déferler. Ainsi que les vagues de son mal-être. Je dresse mon mur cette fois. Je ne dois pas la laisser m'envahir. Autrement, il ne me restera plus suffisamment d'esprit pour perpétrer le mensonge suivant.

— Et pourquoi as-tu quitté le champ de bataille après qu'elle soit tombée ? Tu aurais pu te connecter à Delvin, ou n'importe qui d'autre, pour nous garder informer, non ?

Hector reprend le flambeau des questions. Hector est intelligent. Même épuisé, ces détails, ces anomalies ne lui échappent pas. Surtout pas alors que je suis son sujet d'étude. Il me faut être crédible et pour cela rien de mieux qu'une part de vérité pour noyer le poisson du demi-mensonge.

— J'ai surpris Allan en train de préparer sa fuite. Il allait contourner les affrontements en passant derrière la ville pour rejoindre les Rafales. Là-bas, il se serait rallié à eux et n'aurait pas hésité à troquer tout son savoir de la colonie pour se faire accepter dans leur bande.

— Quel fumier ! rétorque Hector. Je n'ai jamais pu lui faire confiance. Ça ne me surprend même pas qu'il ait été prêt à nous trahir. Ton pouvoir détrônait le sien. Il n'a pas dû supporter de se voir reléguer au second plan.

Je hausse les épaules. Après tout, Allan avait vraiment l'intention de les trahir après m'avoir tué. Même s'il n'est pas la raison pour laquelle je me suis enfui. Je ne la connais pas moi-même. Je poursuis ma demi-vérité.

— Quand j'ai essayé de l'arrêter, il a menacé de me tuer et a braqué une arme sur moi. Je savais qu'il allait tirer, alors je l'en ai empêché.

— En le tuant ?

— Réflexe d'autodéfense. Mon corps, mon cerveau, mon esprit – que sais-je – ont réagi d’eux-mêmes.

Hector soupire et s'adosse à la paroi, en symétrie de Delvin, toujours sous le choc. Dans sa tête, je vois le médecin dresser tout un tas de conjonctures avec les informations qu'il a tiré de ses lectures. Syndrome de Rugen-Hoën, anomalie psychique capable d'infliger des dommages physiques au cerveau, qui a causé de nombreux morts, volontaires ou involontaires, dans un passé lointain. Je ne suis pas au courant de tout cela. J'ignore de quoi il s'agit. Je ne veux pas commencer à théoriser, je veux d'abord apprendre à ne pas me perdre dans mon propre esprit.

En revanche, si je ne choisis de ne pas m'y intéresser, Hector s'y intéressera à ma place. Et je ressens sa peur. Sa peur de ce que je pourrais commettre sans en avoir conscience. Elle m'envahit aussi, quand bien même je garde mon mur érigé. Je crois qu'elle vient de moi aussi cette peur. Ma peur.

— Et la vision ? questionne Hector qui choisit de garder pour lui ses suspicions et ses craintes afin de traiter d'un autre sujet.

De ce sujet qui tourmente tous ceux qui ont reçu cette vision, qui ont visité ce lieu l'espace d'un temps suspendu. C'est-à-dire, tous les êtres présents dans le périmètre. Rafales et Vautours compris. Cette fois, je me retourne vers Hector et Delvin, car ce que je m'apprête à leur annoncer peut peut-être leur insuffler du baume au cœur. Qui sait ? Un vent d'espoir ?

— C'est la Terre Promise. Notre destination. Elle est réelle.

Delvin s'écroule le long de la paroi. Ses membres tremblent, ses yeux de chat dorés scintillent de larmes. Son être s'est mué en un fascinant vortex d'émotions contradictoires. Fascinant, mais dangereux. Je m'en tiens éloigné.

— Elle existe ? Elle existe vraiment ?

— Oui et on la trouvera. Le chemin sera long et difficile, mais en unissant nos forces avec les Rafales nous y parviendrons.

Elle me regarde, abattue. Je ne l'aurais pas davantage brisée si je lui avais annoncé la mort de Marika une deuxième fois.

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