Chapitre 9

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Delvin

« À l'aube du monde était un fleuve. Jaillissant, poussif et gorgé, il abreuvait nos champs, nos masures et nos progénitures. Au matin, des ingénieurs, des architectes et des promoteurs ont investi le fleuve. Ils ont voulu le dompter, le dériver, envahir ses berges et boire ses offrandes jusqu'à la dernière goutte. Au firmament du jour, le flot s'amoindrissait et le fleuve se mourrait d'avoir donné plus que ce qu'il ne pouvait renouveler. Au crépuscule, la source était tarie. Les cupides comprirent alors que leur fin était proche. Devant leur sort inéluctable, loin de faire amende honorable, ils consommèrent jusqu'à l'implosion les fruits de leur soutirage. La nuit tomba et les hommes avec. »

Les mains calleuses de Nona se lèvent et les enfants de son auditoire reculent de frayeur. Les ombres rougeoyantes de son visage ondulent au rythme du feu qui se consume dans l'âtre. Le rythme de sa voix profonde et gutturale donne corps à son récit. Son auditoire est captivé.

« Nous avons survécu, mais nous portons le poids de nos erreurs passées. Chaque pas que nous foulons sur cette terre sèche nous rappelle que nous ne sommes que des parasites. Nous devons payer cette dette que nos ancêtres ont laissée et qui nous incombe. Ce n'est qu'à cette condition que la Terre Promise s'ouvrira à nous. »

Le timbre de la voix puissante redescendant decrescendo, marque la fin du conte de la doyenne. Aussitôt, la petite Brianna se penche, ses longues nattes frisées se balançant sur Diego, son voisin, tandis qu'Annette dénoue ses jambes, prête à bondir pour harceler Nona de questions.

— À quoi ressemble la Terre Promise ?

— Comment on sait ce qu'il reste à payer ?

— Est-ce que si je donne de l'eau à une fleur, la Nature elle sera contente ?

Les pommes ridées de Nona s'élargissent en un sourire tendre face à l'enthousiasme de bambins, toujours débordants d'énergie.

La scène me plonge dans une nostalgie cotonneuse alors que je contourne le feu pour rejoindre Marika, en pleine discussion avec Allan et Louve, pour décider de la route à reprendre.

Combien de fois ai-je entendu ces fables ? Je suis née dans cette colonie et j'avais l'âge de la petite Brianna quand Nona racontait déjà ses histoires. Nous avons voyagé sur une distance que je n'ose pas calculer, mais nous n'avons jamais trouvé la Terre Promise. Qu'importe où nous nous arrêtons, ne gisent que vestiges ensevelis sous les eaux ou le sable. Rien de plus naturel d'après Nona. La Terre Promise se mérite. La doyenne sait enrober ses fables d'une multitude de couleurs et d'une variété de sons différents, mais le fin mot est toujours le même. La morale s'arcboute entre dette et devoir de rédemption.

En grandissant, j'ai commencé à nourrir une certaine amertume à l'encontre de ces idées. Quand je regarde les cicatrices de nos combats, nos muscles affaiblis par la faim et nos pieds cornés d'avoir tant marché, je me dis que j'ai suffisamment payé ma part et que la Terre Promise n'existe pas. Marika rigole toujours quand je lui fais part de mon pessimisme. « C'est juste pour divertir les enfants, tu sais. » Pourtant, je ne peux retenir l'impression que ces divertissements résonnent au même diapason que les religions néfastes de l'Ancien Monde.

J'attrape, auprès de Sara, une assiette garnie de viande faisandée, de tubercules et fleurs sauvages. Puis, m'assois en tailleur aux côtés de Marika. Je lève les yeux sur sa silhouette qui trône sur une caisse d'armes et me surplombe. Je dévore, avant ma nourriture, les reflets des flammes sur sa peau dorée, la courbe de son crâne rasé et ses lèvres sensuelles épaisses. Elle ne peut me rendre mon regard. Elle écoute Louve et dériver son attention consisterait en un geste impoli. Alors elle compense en laissant sa main descendre dans le creux de mes omoplates. Cette caresse légère électrise mes sens. J'en ronronnerais si j'étais un chat.

Je m'attaque à mon assiette en attendant qu'ils mettent fin à leurs tergiversations. Le débat du jour porte sur la ville que mon groupe d'éclaireurs a aperçue au nord de l'embouchure du fleuve sec que nous remontons. C'est à ce moment-là que Marika tourne enfin ses yeux de braise vers moi.

— Qu'en penses-tu ?

— Il n'y avait pas âme qui vive d'après nos observations...

— Oui je les en avais déjà informées, coupa Allan.

Je fronce les sourcils à son égard. Il sait pertinemment qu'il est irrespectueux de couper la parole à une matrone. Pourtant Allan met systématiquement un point d'honneur à agir de la sorte. Manière de nous rappeler qu'il se considère suffisamment essentiel pour pouvoir outrepasser ces règles tacites. Si l'arrivée du petit nouveau a pu faire redescendre son égo d'un cran, c'est au moins cela de pris.

Deux jours plus tôt, Marika a sommé notre groupe d'éclaireurs de faire un détour surprenant par le nord. Os lui aurait parlé d'une ville déserte et encore fournie en ressources. Cela semble être le cas.

Je poursuis mon rapport.

— Il devait y avoir plusieurs centaines de maisons, mais on ne distingue plus que quelques fondations. Il y a des restes d'immeubles, mais les toits et étages supérieurs sont largement abîmés. C'est sans doute pour cela qu'elle passe inaperçue si l'on n'escalade pas le tertre. Elle a pu être épargnée par les pillages. Il reste encore debout un de ces lieux de culte marqué de la croix, un grand centre en forme d'arche, une gare et peut-être un hôpital.

Je bute sur la dernière énonciation. J'ai cru reconnaître les signes distinctifs de ces lieux qui servaient à soigner les blessés, mais je n'ose être sûre de rien. Si seulement, nous pouvions y trouver des médicaments. Louve interrompt mes rêvasseries d'espoirs et me rappelle au réel.

— Des risques ?

— Les relevés terrestres indiquent de nombreux creusements non naturels après le delta. Le terrain pourrait être miné.

— Eden et Georg sauront s'en occuper.

— Des défenses ?

Cette fois-ci, la question provient de Marika. Je m'en étonne, car je ne saisis pas bien l'intérêt de cette information concernant une ville a priori inhabitée. Je réponds néanmoins.

— Pas vraiment, il reste un pont de béton encore entier sur lequel pourraient se placer des tireurs et les nombreuses ruines font office de barricades de fortunes, mais à part cela...

— Cela pourrait suffire.

Marika fronce les sourcils en proie à la réflexion. Je connais cette expression. Celle de quelqu'un qui s'apprête à prendre une décision difficile et lourde de conséquences. Je ne comprends pas. Il s'agit d'un pillage gratuit. Nous avons tout à y gagner et presque rien à perdre.

— Pourrais-tu aller chercher Os, s'il te plaît, Louve ? J'ai besoin de son avis.

Louve acquiesce et Allan semble fulminer. Quant à moi, je ne sais quoi dire à Marika. J'ai comme l'impression que son scénario est déjà bouclé et qu'elle n'a pas jugé bon de m'y associer. Cela ne me plaît pas.

o

Allan

Je peste intérieurement en entendant son nom. Os. Il persifle et crisse dans mon crâne comme de la craie sur un tableau noir. Je me méfie de ce garçon, qui qu’il soit et quoi qu'il soit. Il n'est pas le premier psychique que je rencontre, mais c'est assurément le premier qui ne m'inspire aucune confiance.

Pour la simple et bonne raison que je ne peux pas le sentir.

Chaque individu, qu'il soit doté de capacités extra-mentales ou non, possède une signature de son esprit. Comme nous avons tous une odeur corporelle ou un timbre de voix. De par mes capacités hors-normes, je me félicite de pouvoir identifier la signature mentale de n'importe quel individu. Pas la sienne.

J'ai essayé à plusieurs reprises de déployer mes vibrisses neuronales pour tenter, ne serait-ce, que de humer sa psyché. En vain. Un mur de parasites, une fréquence chaotique et sans motif n'auront réussi qu'à me vriller le cerveau.

A contrario, je suis bien incapable de savoir ce qu'il a pu cartographier du mien, d'esprit. J'ai dressé mes barricades, élevé et fortifié les couches de ma structure cérébrale. Je n'ai détecté aucune intrusion. Juste une vague froide et douce qui ne m'aura pas décollé plus d'un frémissement dans l'échine.

Ce parasite parvient à me reléguer au même statut que la grappe de cerveaux bas de gamme qu'abrite cette colonie. Il m'inspire ce sentiment que j'insuffle aux rampants incapables de s'élever dans les extraordinaires arcanes de l'exploration mentale : l'impuissance.

Je ne le sens vraiment pas.

Mais peu importe. Avec un peu de chance, je n'aurais plus à croupir bien longtemps dans cette unité en phase terminale. Armés de leurs seuls bons sentiments, ils n'ont survécu jusqu'à présent que grâce à mon aide. Je mérite autre chose que le partage de leur misère et de leur lutte quotidienne pour la survie.

Je suis heureux d'avoir enfin pu convaincre Marika d'affronter les Rafales (même si son revirement est en grande partie liée à la confiance qu'elle place dans ce nouveau parasite). Les Vautours ont peu de chance d'en sortir vainqueur.

En revanche, c'est ma chance de prendre mon envol ! Maintenant que la place de mateur est vacante, mon intuition me dit que mes talents seront accueillis à bras ouverts dans une tribu qui saura me reconnaître à ma juste valeur.

o

Hector

Le pachydermique vaisseau hybride s'est décidé à jeter l'ancre aux abords d'un canyon émacié. À l'orée du goulot d'étranglement, les vents s'engouffrent et se retrouvent considérablement accélérés, comme s'ils cherchaient à s'extraire, à toute hâte, de cette étroite passade. Loin de savourer le silence d'une pause méritée, la tôle de ma modeste hutte se tord et crisse sous les houles furieuses, tandis qu'au-dehors, les pales des éoliennes de toit tourbillonnent, endiablées.

Ce vacarme laisse Os imperturbable. Il avait guéri de sa blessure, et surtout de l'infection – pourtant mortelle – à une vitesse qui laissait mes prédictions de médecin chevronné sur le carreau.

D'un autre côté, puis-je vraiment m'étonner de la guérison surnaturelle d'un individu qui effraie même cet insupportable fanfaron d'Allan ? Il existe nombre de sujets de discordes parmi les Vautours, néanmoins ce garçon met tout le monde d'accord sur au moins un point : il n'est clairement pas normal. Quant à savoir, ensuite, s'il s'agit d'un humain ayant muté au gré des radiations qui tapissent la surface, d'un visiteur d'une autre étoile ou d'une forme d'hallucination collective, nous tenons-là un sujet de débat inépuisable pour animer les beuveries alcoolisées crépusculaires de mes compagnons de route.

Os, de son côté, manifeste une indifférence constante face au magma foisonnant des théories sur sa personne. Il dit qu'il ne sait pas, qu'il ne se souvient pas et, jugeant cette explication suffisante, reste plus inébranlable sur sa position que les granites millénaires des montagnes.

J'aurais pu, et dû, le renvoyer de l'infirmerie une fois son rétablissement complet, mais je ne l'ai pas fait. Il faut dire qu'on ne peut guère rêver d'un colocataire plus calme. Si l'on ne reste pas suffisamment attentif, on oublie vite sa silhouette silencieuse tapie dans un coin. Puis je reconnais ma curiosité d'éthologue titillée par cet étrange animal. Je l'observe sur toutes les coutures, scrute les effets des micro-expériences que j'entreprends et guette ses réactions comme si cela pouvait m'ouvrir la porte de ses mystères. Bien sûr, il est parfaitement au fait de mes lubies scientifiques, mais jouer les cobayes ne semble guère l'incommoder.

Pour l'heure, sa silhouette osseuse s'étire sur toute la longueur de mon antique canapé à fleurs dont la plupart des ressorts sont rompus. Je pourrais probablement en trouver un autre en meilleur état dans les décombres d'une cité, mais je garde une affection particulière pour celui-ci. Os aussi semble l'apprécier. Allongé, il brandit dans les airs, à bout de bras, un traité sur les propriétés médicinales des plantes sauvages. La plupart des pages sont cornées et de nombreuses notes dépassent de la tranche, preuve du soin religieux que j'ai apporté à son étude. Et pour cause, les offrandes de la nature sont plus à portée et, parfois même, plus efficaces que les médicaments périmés grappillés dans les ruines.

Je lui ai demandé d'y faire attention, aussi tourne-t-il les pages avec une minutie précieuse. Je suis intrigué.

— Est-ce que tu sais lire au moins ?

— Je crois, oui.

— Qu'est-ce que cela dit alors ?

Il ne décolle pas ses yeux, rivés sur la gravure d'une herbacée messicole rouge, pour me répondre. Sa réponse étant pour le moins évasive, j'éprouve le besoin de vérifier ses dires. Même si la doyenne de notre colonie s'efforce de préserver le savoir de la lecture, parmi les adultes rescapés dans nos rangs, rares sont ceux à n'avoir jamais usé d'un livre autrement que comme cale porte. Cette lacune ne concerne visiblement pas Os qui récite d'une traite le paragraphe descriptif.

— Le coquelicot est une plante herbacée annuelle à tiges dressées, généralement non ramifiées, hérissées de poils, pouvant atteindre soixante centimètres de haut. Le système racinaire est formé d'une racine pivotante et de racines fines et superficielles. Les cotylédons sont longs, minces, linéaires et prostrés. Les feuilles, généralement alternes, présentent un limbe lancéolé, aux formes variables...

Il s'interrompt et tourne dans ma direction la page comportant plusieurs photographies de l'espèce.

— Ils disent que c'est une variété commune, mais je n'en ai jamais vu.

— Normal. L'espèce s'est éteinte suite à l'utilisation massive d'herbicides par le passé. Où as-tu appris à lire ?

Déçu, il ramène le livre contre son torse et se replonge dans sa lecture. Je devine sans mal sa réponse sans qu'il ait besoin de la formuler. C'est une connaissance que je retire de mon observation : si Os n'a pas de réponse à apporter, c'est qu'il n'en connaît pas. Sans compter qu'il affiche le même air renfrogné – l'une de ses rares expressions – chaque fois qu'on le confronte au vide béant que ses souvenirs absents ont laissé.

Un jappement lancinant attire mon oreille. La tête pataude auréolée de ses oreilles en chou-fleur du braque qu'Os avait ramené de la chasse, étale ses babines flasques sur les cuisses de son nouvel allié. La touffe albumineuse de son crâne pivote d'un quart vers la bouille coulante du quadrupède. Même sans esquisser le moindre sourire, je peux deviner que l'animal allume plus d'affection en lui que la plupart des êtres humains présents dans cette colonie.

Évidemment, j'ai tiqué quand j'ai vu débarquer, plus tôt, ce monstre de poils et de bave dans mon antre. Qui sait quels parasites et autres bactéries ce genre de bestiaux sauvages peut bien véhiculer ? Je dois me faire trop crème. J'ai bien vite cédé à ma première pulsion : « Qu'il reste dehors ! » une fois que j'eus constaté qu'il savait se tenir. Os m'a signalé qu'il était suffisamment intelligent et qu'il gagnait plus à s'allier à nous qu'à nous confronter. Soit. Et en plus d'un chien intelligent, il était aussi un chien sain. Pas de tiques ni de puces, il paraissait en parfaite santé. Comment une bête pareille avait-elle su se préserver de son environnement hostile ? Même si elles avaient été calibrées pour la chasse, ces espèces de canidés avaient été dépendantes de l'homme si longtemps qu'on ne les imaginait pas se refaire à la vie sauvage. Et pourtant.

— Tu lui as trouvé un nom ?

— Pas encore. Comment tu l'appellerais toi ?

Je fais mine de réfléchir pour finalement déblatérer la première conjoncture qui se lie à mon esprit. Par jeu d'association.

— Pourquoi pas Moelle ?

Les doigts d'Os s'entremêlent tendrement sur le duvet du crâne de l'animal. Difficile de dire si je vise juste.

— Il aime ?

— Nos mots n'ont pas de signification pour lui. Il n'accorde pas d'importance à notre manière de l'appeler.

L'animal émet un sifflement de contentement alors que les ongles du garçon grattent sa jugulaire.

— Cependant, je crois qu'il apprécie ce nom.

Des bruits de pas secs et affirmés claquent dans l'escalier en colimaçon métallique qui grimpe jusqu'à mon antre. Rien qu'au rythme et à la vibration, je devine à qui appartiennent ces bottes.

Louve passe en hâte sa tête entre les tentures sans s'embarrasser de la politesse réglementaire. Elle fait partie de ces matrones qui estiment que leur ascendance hiérarchique leur autorise ces petits passe-droits.

Aussi, je jubile – juste un peu – de la voir sursauter en atterrissant à quelques centimètres du chien massif qu'elle ne s'attendait pas à voir. Sa bouche d'amazone s'ouvre, prête à lâcher jurons ou exclamations, mais son devoir la ressaisit. Elle est venue ici dans un but précis et Louve n'est pas du genre à s'en distraire facilement.

— Os, Marika veut te voir. Suis-moi.

Quand bien même aurait-il été en pleine activité, il aurait été difficile de négocier l'ordre impérieux de Louve, alors étendu oisivement comme il l'était, il n'avait guère de possibilité de se soustraire à l'autorité féminine. Le pantin hagard se lève, obéissant, me laissant seul avec la compagnie de Moelle qui tourne ses yeux vitreux de suppliques sur moi.

— On va se promener mon grand ?

o

Marika

Le moment serait-il enfin arrivé ? À quelques mètres d'ici, le feu rougeoie et crépite de santé. Cela ne durera pas. Le bois mort se consume vivement, mais trop rapidement. Est-ce ce qui nous attend ?

Dans mon dos, je peux sentir les yeux de chats courroucés de ma Delve rouler lourd sur mes épaules. Je comprends sa colère. J'aurais dû lui en parler plus tôt, mais je n'en ai pas eu la force. Je savais que je ne trouverais pas les mots pour la convaincre, alors je la place devant le fait accompli pour enrayer toute alternative. Lâche.

Il ne faut pas longtemps à Louve pour revenir, martiale, accompagnée de la présence requise dans son sillage. Os, toujours aussi volubile, avance droit, comme détaché de toute connexion avec son environnement extérieur : les enfants qui courent, les hommes qui se repaissent de leur butin de chasse et d'autres qui reprisent les voiles. Voit-il seulement tout cela ?

Alors que Louve regagne sa place, Os se retrouve planté devant cet oratoire improvisé en demi-cercle. Ce n'est que devant le fait accompli qu'il semble, un tant soit peu, réagir. De temps en temps, j'use de mes privilèges hiérarchiques pour laisser mariner quelques secondes les personnes que je convoque, ce, afin de discerner et extraire des premières informations de leur langage corporel. Avec ce garçon, je n'apprends rien de la sorte. Aussi, j'entre dans le vif du sujet.

— Les éclaireurs de Delvin ont confirmé les ruines d'une ville à l'embouchure du fleuve sec. Exactement comme tu l'avais décrit. Tes prédictions concernant les Rafales tiennent-elles toujours ?

Il répond sans tergiverser.

— Oui. Ils seront là-bas dans trois jours.

Delvin bondit sur son assise, comme un chat que l'on réveille brutalement d'un demi-sommeil. La surprise n'est pas réciproque, j'avais anticipé sa réaction.

— As-tu perdu l'esprit, Marika ? Attends-tu que l'on tende une embuscade à un groupe de pillard armé et fou à lier ?

Je me le demande. Quel grain de folie a pu germer en toi, Mari, pour accrocher ta confiance à cet ectoplasme sans conscience plutôt qu'à la raison ? Et pourtant, j'ai mes raisons.

— D'après Os, leur groupe est affaibli et déchiré par des tensions internes. Nous avons l'avantage du nombre, de la surprise et du terrain. Ils se sont longtemps reposés sur leurs lauriers en ne s'octroyant que des victoires faciles. Opposons-leur des adversaires qui n'auront pas peur de leur renvoyer la monnaie de leur pièce.

Delvin me dévisage, livide, et les yeux écarquillés, comme si je venais de lui enfoncer une lame dans l'estomac. Et peut-être est-ce ce à quoi je la condamne sans le savoir ?

— Notre rôle de matrone consiste à protéger la colonie. Pas à la pousser vers le danger !

— Notre rôle est aussi d'assurer sa survie et sa prospérité. Comment pouvons-nous faire cela si nous nous contentons des miettes ramassées dans le sillage de ces pillards ?

— En prenant une autre route ! Allons explorer de nouvelles contrées. Pourquoi s'obstiner à vous accrocher à leur traîne ?

— Parce qu'ils sont notre vengeance.

C'est au tour de Louve de se dresser. Sa carrure imposante jette une ombre sur notre cercle.

— Tu as grandi dans cette colonie, tu n'as connu que le cocon rassurant dont t'ont enveloppé les précédentes matrones, mais ce n'est pas le cas pour nous toutes. J'ai vu ces ignobles pillards violer et tuer ma sœur pendant que j'étais cachée pour leur échapper. Je ne me suis endurcie que parce que je me suis promis, un jour, de leur faire payer.

Je reprends le flambeau. Bien que je respecte la douleur de Louve, je préfère limiter le parasitage émotionnel de la situation et m'en tenir aux arguments pragmatiques.

— Nous avons grand besoin de leur citerne d'eau, de carburant, de leurs réserves de médicaments, de leurs véhicules...

— À mesure que nous avancerons vers l'est, les ruines se feront plus éparses et les ressources plus rares. Si vous laissez les Rafales tout posséder, il ne restera pas assez à votre colonie pour pérenniser.

Je ne m'attendais pas à entendre Os prendre le relais. Jusqu'à présent, il n'avait jamais livré la moindre information sans qu'on la lui demande explicitement.

— Mais pourquoi l'est ? N'y a-t-il pas d'autres routes que nous pourrions suivre ?

Delvin pose là une question judicieuse. J'ai laissé ce garçon nous guider depuis dix jours et je reconnais mon tort : tant que nos écuelles étaient remplies, je ne me suis pas demandé si le choix de la direction suivait un dessin particulier. Je ne m'attendais pas à ce que ce soit le cas. Et pourtant...

— Parce que c'est à l'est que se trouve la Terre Promise.

À ma gauche, la bouche de Louve s'agrandit de stupéfaction, à ma droite, le teint de Delvin se fait livide, tandis qu'en face, Allan hausse un sourcil septique, voire moqueur. Quant à moi, je reste sans voix. Delvin s'emporte la première et éclate d'un rire nerveux.

— Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre ? Ouvre les yeux, Marika ! Ce n'est pas un devin, mais un illuminé ! J'ai voyagé toute ma vie sur ces terres. Au nord, au sud, à l'ouest et aussi à l'est, mais le paysage reste le même partout : mort et stérile ! La Terre Promise est un conte pour enfants. Alors, cesse de polluer nos esprits avec ces sornettes !

Je sais tout cela, Delvin. Je le sais bien. Quand bien même, je ne peux m'empêcher de vouloir y croire, malgré les déceptions qui s'accumulent à l'usure des années. Louve ose encore, la voix tremblante sous l'émotion.

— À quoi ressemble-t-elle cette Terre Promise ?

De sa part, nous pourrions presque nous attendre à un descriptif détaillé accompagné de coordonnées GPS et de données topographiques. Pas cette fois.

— Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vue... précisément.

Loin de faire preuve d'empathie à l'égard du dépit de Louve, Delvin laisse échapper un rire.

— C'est ridicule ! Faites ce que vous voulez. Affrontez ces pillards sans vergogne si cela vous chante ! Moi, j'irais mettre les enfants à l'abri, loin de ces conflits absurdes.

Je hoche la tête, mais elle n'a pas attendu mon accord tacite pour faire volte-face et se retirer dans la pénombre, du pas gracieux du félin brisé dans son orgueil qui tâche de garder la tête haute. Je connais suffisamment Delvin pour savoir que sa réaction tempête n'est que le miroir des rêves dont elle a dû faire le deuil. Bien sûr qu'elle aurait adoré qu'Os lui décrive une terre de pâturages verdoyants, de forêts ruisselantes, de lacs d'eau fraîche et de vie, surtout ! Insectes, batraciens, fruits sauvages... Peu importe la nature tant qu'elle tient tête, fièrement, tout comme elle.

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