Blanche

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Ma haute Blanche tout en blanc, élégance et sensualité, la peau dorée et les cheveux d’or. La fameuse pureté symbolisée par cette extraordinaire robe de soie, resplendissante à coût d’euros bien blanchis eux aussi, une fortune soyeuse sur le doux corps de Blanche. Une robe qui lui allait à ravir. J’aimais encore associer le mot « ravir » à ma Blanche.

Blanche, lumière et force, son sourire comme une mine de joie moqueuse, offrant l’éclat de ses dents, blanches, de ses charmantes pommettes rebondissantes à croquer, de ses yeux pâles et profonds avec cet éclat troublant, un gris scintillant perlé, et sa chair, un appel à malaxer, hâlée. Chaque courbe comme un virage de caresses à négocier.

L’expression « descente de reins » prenait sens. Ce soir-là, je descendais, mes mains, sur Blanche, son cou, son dos, ses fesses. Mes mains ne savaient ni s’arrêter ni choisir. Comment aurais-je pu tout saisir en une seule poignée. Le tissu trop riche exaspérait mes doigts. Mon impatience et mon désarroi agaçaient mon cœur.

Ses lèvres s’amusaient à me taquiner l’oreille en y parlant tout près : je t’aime tant, je t’aime depuis toujours, murmurait-elle. C’est toi la seule personne que je rêve d'embrasser. C’est seulement toi qui réussis à me donner de vrais frissons, je veux rester près de toi, ne me quitte jamais, ne m’abandonne pas, promets-le-moi.

Je riais, c’en était trop, ma Blanche chérie, mariée, ma mariée, ma toute belle, ma trop belle… Mariée avec ce ridicule Jean de Gen (oui, il fallait le faire et oui, elle l’avait fait), ma Blanche me suppliait, moi, de ne pas la quitter.

J’aime quand tu mets ta main là dans le tout bas de mon dos, j’aime comme tu réussis si bien à me toucher, dis-moi, comment est-ce possible ? Elle était ivre, joyeusement pompette. C’était son mariage, tout le monde l’attendait. Le repas était terminé, le bal allait commencer.

Evidemment qu'elle ne m’aimait pas tant que ça, je m’en doutais, elle était enfin effrayée par son choix stupide et confortable, épouser le gars le plus crétin et le plus rassurant qui l’ait draguée depuis que ses jolis seins avaient poussé. Mais moi je l’aimais tant ! Mais moi je l’aimais pour de vrai ! Mais moi je l’aimais depuis que j’avais six ans. Mon amour s’appelait toujours, et encore plus, mon amour était naïf et exigeant, mon amour rêvait de bateaux de corsaires et de cabanes dans les arbres, de Barbies aux cheveux coupés et de gâteaux trop sucrés. Mon amour se nourrissait de fous-rires et de longues confidences. Nous avions pourtant perdu l’habitude de nous embrasser, nous préférions enfin les garçons, c’était facile, distrayant. Mais l’amour, le vrai, celui de la complicité absolue, c’était encore juste pour nous.

Et puis non ! Voilà que Blanche se mariait, à vingt ans !

***

Ce soir-là, elle me dévorait à pleine bouche, enfonçait sa langue profondément et la tournait en semblant chercher à goûter chaque parcelle de ma salive. Ne me quitte pas, répétait-elle, la garce. En l'entendant, j’avais envie de pleurer, de rire, puis de pleurer. Notre baiser était infini. Le temps s’arrêtait.

Il ne peut pas s’arrêter, le temps.

La porte des toilettes s’ouvrit. Un sursaut et un excusez-moi, j’aperçus le chemisier blanc d’une jeune serveuse engagée en renfort pour la soirée. La famille de Gen avait fait les choses en grand, comme il se doit, je ne décrirai pas la pompe d’un mariage somptueux organisé dans une demeure privée. Que j’aie accepté d’être le témoin de Blanche était bien suffisant comme compromis avec mon âme. Les mots qui doivent laver le passé ne s’useront pas à décrire l’opulence de ces épousailles qui m’arrachèrent la jeune femme que j’adorais.

Enfin, ce que je peux quand même préciser, c’est que pour Blanche, c’était mieux que ce soit une serveuse qui ait entrevu cette chaude embrassade plutôt que sa belle-sœur, la chère Anaïs de Gen, vingt-six ans et déjà trois beaux enfants, ou carrément son beau-frère, le Frère Henri, vingt-trois ans, mais ordonné depuis peu chez les Fransiscains, ou pire encore son autre beau-frère, l’aîné, Paul, membre de la Compagnie du Christ et promis à de très hautes responsabilités. Ma pauvre Blanche avait choisi d’épouser le cadet abruti d'une bonne famille ultra-catholique. Jean de Gen était haut et maigre, avec de grandes oreilles décollées et une étonnante bouche de singe obcène. Au lit, c’était une catastrophe, mais il allait à la messe chaque dimanche et le mardi aussi. Puis il semblait amoureux de Blanche. Qui ne l'aurait été ?

La semaine précédente, je lui avais demandé : mais enfin, Blanche, sérieusement, réfléchis à la fin ! Est-ce que tu es a-mou-reu-se ? Elle m’avait répondu en souriant : Oh non... ça non, mais enfin il ne me dérange pas. Elle avait ajouté : vois-tu, ce qui est vraiment bien avec Jean, c’est que je suis sûre et certaine que jamais il ne me quittera. Je ne supporterais pas qu’un homme m'abandonne. Moi, je ne suis pas comme toi, je m’en fous de la passion et tout ça. Les folles amours, c’est pas mon truc, je veux juste la sécurité, une vie tranquille, alors tu sais lui ou un autre… Toi, t’es pas pareille, ça ne te dérange pas de souffrir, tu rêves même de grandes souffrances romantiques, je te connais. Mais moi, je le sais, je ne supporterais pas de douter même un seul instant. Je ne lui avais plus rien répondu, pas que je ne voulais plus échanger avec elle, mais plutôt que face à une telle franchise, j’étais restée sans mots.

Le soir de son mariage, nous nous étions donc retrouvées dans ces toilettes par hasard, avions d’abord ri de la robe de sa belle-mère, du discours de son beau-père. Elle s’était ensuite mise à pleurer, m’avait demandé de la serrer dans mes bras. Il y avait eu ce baiser passionné, ces cruelles caresses. Nous nous étions décollées à regrets, très tendrement et étions reparties vers les festivités. La danse d’ouverture...

***

La semaine suivante, j’avais reçu une lettre de Blanche. Je savais déjà que Jean ne m’appréciait pas trop, il estimait que j’avais une mauvaise influence sur « sa » Blanche. Dans ce courrier, elle m’expliquait qu’après avoir parlé avec son cher époux (oui, elle avait osé cette formule ridicule), il avait été convenu entre eux qu’il était préférable de marquer une pause dans notre amitié. Tous les deux craignaient que l’affection que je lui portais parasite les moments précieux de complicité que les jeunes mariés devaient maintenant vivre, leur hymen sacré et d'autres formules débiles, le genre de lettre qui ressemblait à une blague bien construite. J’avais pris mon téléphone et l'avais appelée. Elle était sérieuse, Pauline, puisque tu as reçu notre lettre, je te demande de me respecter, n'insiste pas, au revoir, elle avait raccroché. Bon, il y avait ce « notre » qui disait tout, mais je n’y croyais pas, j’avais encore envie de lui téléphoner pour lui demander si elle connaissait la meilleure, genre tu sais, le truc de dingue que j’ai reçu à la poste ?

Mais non, j’avais entendu. Et j’avais eu mal, terriblement mal.

Le chagrin ne tue pas, en tous cas pas celui-là, pas comme ça. Ce genre de chagrin s’adoucit, s’oublie, se transforme même en haussements d’épaules. Les années ont passé, les années passent toujours quand on reste vivant, je ne l’avais jamais rappelée. J’avais vécu mes passions et mes folles amours comme elle me l’avait prédit. Quand je repensais à la belle Blanche, je la méprisais pour ses choix petits et tristes bien que la nostalgie de notre enfance enchantée me suive encore. Nous aurions eu les étoiles à dévorer, la lune à habiter, le monde à explorer, bref tout sauf vivre avec Jean de Gen. Plus encore que moi, il me semblait que c’est la vie que Blanche avait trahie.

***

À l’époque du coup de fil, je m’étais pas mal stabilisée. Je vivais avec Maria et Lucien depuis près de trois ans, nous habitions une maison au bord de la mer en Zélande, elle appartenait à Maria qui avait une grand-mère néerlandaise. Notre vie était hors-norme, mais équilibrée. Je donnais des cours de français dans une haute école à Rotterdam, Lucien sculptait et vendait bien, Maria était riche, elle dormait beaucoup. Nous mangions des moules, nous buvions du vin blanc, nous faisions de la voile, nous nous aimions. Nous avions même acheté un lit à trois places, pas facile à trouver. Bref j’étais guérie de ma blanchite depuis bien longtemps. Ce qu’il me restait, c’était la mélancolie de l’enfance.

Puis ce soir-là, vers dix-huit heures, mon portable sonna. Un numéro inconnu.

— Pauline ? C’est Blanche. Tu peux passer à la maison ? Vite.

Je me suis tue, interloquée, envie de raccrocher sans un mot, envie de rire et chanter aussi. Le mariage de Blanche et son silence dataient de plus quinze ans. J'ai répondu :

— Ah sûr, je te ramène le saladier que tu m’as prêté la semaine passée ?

— Pauline, déconne pas, c’est sérieux, j’ai besoin de toi.

Oui. Gonflée comme ça, c’était bien ma Blanche, pas de doute. J’aurais dû raccrocher. N’avais-je pas eu besoin d’elle moi aussi ?

— Blanche, je suis en Zélande, c’est à cinq heures de route de chez toi.

— Ah… Je savais pas. Tu pourras être là avant minuit alors ?

— Écoute, dis-moi ce qui se passe, je déciderai si je viens ou pas.

Et là j’ai entendu un sanglot dans sa voix, bien joué le coup du sanglot.

— Je peux pas. Mais crois-moi, il n’y a que toi qui peux m’aider.

Alors voilà, j’ai embrassé Maria et Lucien, j’ai pris ma bagnole, et suis partie dans les dix minutes qui ont suivi le coup de fil.

***

Je ne sais pas si c’est vraiment Alain Delon qui a dit qu’un ami, c’est quelqu’un que l’on peut appeler en pleine nuit pour lui annoncer avoir commis un meurtre et avoir besoin d’aide. Je n’ai jamais aimé Delon, même jeune, même beau, même à poil. Mais ce que je sais, c’est que quinze ans après m’avoir abandonnée, Blanche a pensé à moi après avoir poignardé Jean de Gen qui lui annonçait son intention de la quitter et de s'installer avec sa secrétaire. Et quelque part, cela m’a fait plaisir.

***

Le corps était toujours dans la grosse Audi où ce cher Jean était installé quand Blanche l’avait tué. L’auto était garée dans une allée au fond de leur vaste propriété, sous un vieux chêne. Même avec le pâle éclairage de la lampe de son téléphone, le sang était bien rouge.

Blanche m’a raconté qu’ils étaient partis faire un tour en voiture pour discuter, calmement, loin des enfants qui étaient avec la nurse. Jean lui avait annoncé la veille au soir son projet de nouvelle vie, il ne voulait surtout pas que Blanche pleure ni que les enfants les entendent se disputer. Ce matin-là, il avait quitté la maison en sifflotant, l’embrassant sur le front, lui disant même à ce soir poussin. De retour en fin de journée, il lui avait proposé cette petite promenade pour parler et organiser son départ en toute sérénité. « Son » départ à elle ! car c’était bien le départ de Blanche qu’il envisageait, la maison appartenait à la famille de Jean depuis plusieurs générations. Me racontant tout ça, Blanche me répétait : j’ai épousé ce con uniquement pour ne JAMAIS me retrouver plaquée. Parce que c’était un vrai catho de merde. Que les cathos, ça divorce pas, bordel ! Tu comprends, Pauline ? C’est une histoire de dignité, pas de fric, tu sais ? Non, tu comprends pas, toi, t’as pas de fierté ! Tu couches avec plein de mecs, et des filles aussi je parie. T’as même pas de gosses... Mais tu vois, moi je ne peux pas imaginer être une mère divorcée. C’est pas dans mes projets. Alors tu sais ce qu’on va faire, tu vas mettre des gants, prendre cette bagnole et l’emmener très loin pour l’abandonner. On croira à une agression. Comme ça, je garderai la maison. C’est mieux pour les enfants.

J’ai regardé Blanche, ma Blanche, lumière et joie. Elle était restée très belle. Et j’ai eu peur. J’ai eu super peur. Je lui ai dit : D'accord. Mais rentrons d’abord chez toi pour nous organiser un peu. Nous avons marché en silence dans le parc. Arrivée devant la maison, j’ai prétexté mon paquet de clopes à prendre dans la voiture, Blanche m’a rétorqué que c’était mauvais pour le teint, j’ai sauté dans ma bagnole et j’ai démarré en faisant crisser les graviers, comme dans un mauvais film. Après avoir roulé une grosse demi-heure, je lui ai téléphoné, lui ai murmuré qu’elle n’avait qu’à se démerder sans moi, je n’avertirais pas la police, j’ai ajouté bonne chance avant de raccrocher sans la laisser placer un mot. Je la détestais, folle, salope, débile, tarée, je n’en finissais pas de l’insulter en roulant vers la Zélande. J’ai changé de numéro de portable dès le lendemain.

***

Depuis, j’ai suivi l’actualité de sa région sur le Net, j’ai trouvé plusieurs articles signalant la disparition de Jean de Gen et quelques semaines plus tard, une info signalant que la voiture et le corps en « état de décomposition avancée » avaient été retrouvés dans un petit chemin perdu en Alsace. On voyait des photos de Blanche toute en noir et de ses quatre enfants si blonds à l’enterrement.

Blanche a toujours réussi à se débrouiller, même sans moi.

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