INTERMÈDE : APRÈS.

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APRÈS.

Le temps s’articulait autour d’Allie sans qu’elle y prête attention. Les feuilles auraient pu danser la valse sur la table du salon, le passage des jours avait beau se matérialiser sous forme de crépuscules, d’aubes, de repas frugaux et de feuilles du calendrier arrachées avec brutalité, elle restait immobile sur le canapé. Les journées s’étiraient, à la fois longues et vides. Pas de morceau de musique pour remplir deux minutes trente de ce jour sans fin. Pas de repas à préparer pour deux enfants. Du rien sur papier glacé. Elle ne mangeait pas. Avaler une bouchée lui donnait la nausée. Humer les plats posés sur la gazinière contractait sa gorge, un nœud gordien impossible à briser. Elle picorait, un appétit de piaf dirait sa mère. Pour recommencer à se nourrir normalement, il faudrait qu’elle réapprenne chaque geste, chaque étape de l’alimentation. Peu à peu et pas à pas, un oisillon sur une branche. Un jour tu voleras.

Il était midi. Elle avait touché le canapé trop longtemps, observant d’un œil neutre les visions du passé qu’il lui apportait. La migraine se réveilla. Depuis ça, celle-ci semblait appartenir à un autre système que le sien. Une équation mathématique dont elle ne trouvait pas l’inconnue. Elle se déployait, auto-suffisante, dotée d’une existence propre. Elle dessinait son propre vortex, un algorithme programmateur. Allie ferma les yeux, laissant le picotement familier contaminer son crâne, s’attendant aux explosions et aux flammes. Mais encore une fois, la migraine lui parla.

« Allie, tu dois manger ».

Son ton se faisait suppliant et non pas manipulateur. C’était une voix douce, aux accents caverneux, comme si elle s’adressait à elle depuis une grotte ou que ses paroles lui revenaient en échos. Des ricochets du passé, à nouveau. Elle la charmait au lieu de la détruire.

— Je ne peux pas, souffla Allie.

« Mange, je te dis. Rien qu’un peu. Tu ne vas pas te laisser mourir, tout de même ? Allez, mange. S’il te plaît. »

Ses vrilles fatales s’entortillaient autour d’elle dans la caresse d’une étreinte. Un câlin de consolation, une accolade sensuelle. Si Allie tendait la main, peut-être qu’elles entreraient en contact. Sa peau serait rugueuse, des veines de serpent. Ou alors velue, une fourrure de chacal, un lys dans ces champs stériles. À moins qu’elle ne ressemble à une œuvre d’art, une mosaïque en céramique, moulée dans de la terre glaise. La seule création qu’elle enfanterait.

— Je ne peux pas, excuse-moi.

Son pardon comme de la soie crachée sur la peau d’un monstre. La migraine grogna.

« Eh bien tu vas voir. Voilà ce que je ferai si tu ne manges pas. »

Allie s’affaissa et se laissa faire. Le mal de crâne fut remplacé par les étincelles et les écailles. Tout cela ricocha sur son corps en un sursaut, des veines de sable, une vague qui l’emportait loin. L’explosion jaillit sans qu’elle la sente. Un bruit sourd retentit à l’autre bout du ranch. Le choc fut brutal et fit trembler les lattes du plancher. Une énième pulsion télékinétique. Jérémie descendit tandis que le mal de crâne s’éclipsait. Ses yeux bruns rendus jaunâtres par la lumière du plafonnier croisèrent ceux, rose pâle, de sa femme. Il ne réagit pas. Elle ne se rappelait plus la dernière fois qu’il l’avait vue ainsi, sans défense, démunie. À moins qu’elle ne lui ait toujours caché ses faiblesses. Tout comme leurs premières nuits où elle refusait d’allumer la lumière, de peur qu’il ne soit dégoûté par les rondeurs et les imperfections de son corps. Ses prunelles pastel vibraient d’éclats violacés. Sa pupille brillait telles les multiples faces kaléidoscopiques d’un diamant à mille carats. Jérémie scruta ces gemmes colorées, prit son menton entre ses mains en coupe, et ne réagissait toujours pas. Pas d’angoisse, seulement la crainte qu’elle aille mal.

— Je vais réparer tout cela.

Dans la pièce d’à côté, des objets jonchaient le sol. Les Doc Martens de Lena pendaient au bout d’une table, suspendus par les lacets. La guitare d’Holden, les pantalons en velours, les pins pop et les bandes dessinées pulp, le carnet en moleskine et les feuille quadrillées de partition. Tout, par terre, eux en miettes. Jérémie passa l’aspirateur et rangea les vestiges à leur place. Une photo voleta dans les airs, il la saisit au vol. Un témoignage d’une époque révolue. Souvenir de vacances à la montagne, tous les quatre. Il se rappela la doudoune de Lena qui lui donnait l’air d’un esquimau et les moufles d’Holden qui l’empêchaient de tenir ses skis. Il sourit, une larme au coin de l’œil. Mais il n’y avait qu’Allie et lui sur la photo. Ils souriaient, regard caméra, tous deux enlacés. Aucune trace des enfants, même pas à l’arrière plan. Pourtant, Jérémie se souvenait de l’instant où ils avaient pris cette photo de famille. Un touriste hollandais avait insisté pour les prendre tous les quatre avec l’appareil jetable de Lena. C’était étrange.

Jérémie leva les yeux vers les cadres au mur. Ils s’étaient décrochés un par un. Une fissure balafrait la surface en verre. Il chercha des polaroids d’Holden et Lena mais n’en trouva pas. Les portraits individuels pris à chaque rentrée scolaire ne comportaient qu’un fond bleu. Une ombre passait en arrière-plan. C’était tout. Nature morte.

Jérémie ramassa une autre photo. Il s’en souvenait, de celle-ci. Elle datait d’il y a quatre ans, quand Iris était venue manger chez eux. Il les avait photographiés tous ensemble avec sa vieille caméra. Allie, Lena, Holden et elle, Iris, la seule tache de couleur sur la toile en noir et blanc qu’était la vie de sa femme.

Sur cette image, il ne restait plus qu’Allie et Iris. Les enfants avaient disparu. Oubli et déni.

Dans le salon, Allie contemplait la brume rose à l’extérieur. Elle s’étendait à perte de vue, compacte et informe, envoyant valser la baie vitrée. Elle éclipsait les champs. N’importe quel décor pouvait se trouver au-delà de ce brouillard. Peut-être un ciel noir et des falaises. Des vagues qui ricochaient avec violence sur la paroi. C’est là qu’elle devrait être. Une petite maison au bord de la falaise, baignée de la lumière argentée des éclairs et des tempêtes. En Bretagne, peut-être. Quoiqu’il en soit, Allie ne pouvait plus rester ici.

Le calendrier indiquait fin septembre. Cela faisait un mois qu’Holden et Lena étaient morts.

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