Chapitre Sept : Le Plafond des Rêves

4 minutes de lecture

— C’est quoi cette merde, Holden ?

Éclipse jeta à terre une partition de musique chiffonnée. L’écho de ses cris résonna dans le garage des Bonamy. Les bâtons de batterie tombèrent à terre, Hazel lâcha son micro et Lena leva les yeux de Nox qu’elle relisait. Les frères Saulnier, deux geeks qui habitaient quelques rues plus loin, avaient proposé un marathon aux fans avant la sortie du numéro cent. C’était comme ressusciter les morts. Dernier compte à rebours avant de raccrocher les costumes, défaire l’étoffe des héros et grandir.

— C’est de la merde, répétait Éclipse nez à nez avec Holden, ses cheveux blonds et raides se confrontant à la touffe massive de boucles brunes. Tu te fous de ma gueule, là.

— Je pensais que c’était bien, se renfrogna Holden, courbant son échine de poète incompris. Son esprit démiurge cherchait en vain l’inspiration, puisant dans les dédales de son cerveau pour y trouver un titre, une note, un refrain improvisé. Mais rien ne venait.

— Mec, on a un contrat avec le bar pour la fin de l’été ! On va pas faire tous nos concerts avec des reprises et des chansons pour gamines ! Il nous faut des tubes, des vrais, des trucs qui explosent quoi. On est les Voyelles Glacées, merde !

Éclipse fulminait. Il décréta quinze minutes de pause, le temps de fumer une clope dans le jardin. Lena retourna à sa lecture entre la bécane d’Atlas et la serpillère souillée. Elle ne savait pas pourquoi elle assistait à ces répétitions. Peut-être pour avoir le sentiment d’appartenir à un groupe. Même si elle était celle qu’on oubliait d’inviter aux goûters de fin d’année et qu’on enfermait parfois dans le garage après la séance.

Éclipse se prénommait en réalité Étienne. Il trouvait que cela faisait moins classe, moins punk, donc il tenait à ce qu’on l’appelle par son pseudonyme. C’était un musicien furieux, nerveux, un peu bizarre aussi. Il posait toujours des questions étranges. « Qu’est-ce que tu voudrais être en train de faire au moment de ta mort ? Quel super-pouvoir tu détesterais avoir ? Quelles heures sont pour toi les plus propices aux crises d’inspiration et aux spéculations de l’âme ? » Lors de sa rencontre avec Lena, il lui avait demandé à brûle-pourpoint : « Alors, ta vie, ton œuvre ? » Elle lui avait lancé un regard torve avant d’asséner à son tour : « Qu’est-ce que tu vois dans les étoiles ? ». Sa marque de fabrique, à elle. Ça lui en avait bouché un coin, de trouver quelqu’un d’aussi dérangé que lui. Holden avait intégré le groupe suite à une annonce dans le journal du lycée. Le courant ne passait pas avec Éclipse, même s’il continuait d’être son batteur attitré. Aux Voyelles Glacées s’était greffée Hazel. Elle chantait faux, sans jamais bouger son corps, d’une façon un peu gauche. Chacun espérait faire l’histoire, devenir célèbre, s’offrir les guichets fermés et les tubes à la radio. Tenter l’échappée belle et les lignes de coke dans des suites luxueuses. Holden aurait voulu que chaque répétition engendre une chanson à succès. Mais les séances dans le garage comportaient davantage de pauses clopes que de traits de génie. Ils finissaient avachis à terre, pianotant sur leur portable, sans un mot. Les tocards de Magnolia.

Et ils fulminaient en pensant à l’illustre Iris Rose, qui dans ces mêmes lieux avait dû imaginer des tonnes d’histoires avec ses poupées, esquissé ses premiers pas de danse et roulé des pelles à un de ses énièmes copains. Cette pimbêche, qui minaudait devant leurs parents et embellissait alors qu’ils se morfondaient.

Holden et Lena quittèrent la répétition peu après. Sans aucun tube en tête. Ils remontèrent la rue principale, jusqu’à la voiture de leur père qui les attendait au coin. Les feuilles tourbillonnaient avant de retomber au sol, prises au piège de cet automne inextricable.

Allongée sur son lit, Allie contemplait le plafond. Elle avait toujours été fascinée par le bleu foncé du papier peint, la première vision qui lui apparaissait au réveil. On aurait dit une aquarelle ratée. Mais ça l’apaisait. Surtout pendant les crises. Elle s’agrippa aux draps dorés. Ceux qui avaient accueilli, des dizaines d’années plus tôt, les fornications de sa belle-mère. Le passé remonta et Allie vit, grâce à cette couette jaunâtre qui agissait comme le trait d’union du passé et du présent. De l’autre côté du lit, à quelques centimètres d’elle, Manon Camara se tortillait, une mare écarlate répandue autour d’elle. Son bassin expulsait des caillots et elle se cramponnait à la taie d’oreiller, se tordant comme une possédée, comme pour étreindre un bébé réduit à l’état de tribut, de fœtus explosé et de placenta sacrifié. Dans un gémissement étouffé, elle tendit une main ensanglantée.

Allie se leva avec précipitation. Sa vision du passé disparut, remplacée par une terrible migraine. Insupportable, inexorable. Comme c’était parfois le cas, elle crut entendre des voix. Là, au fond de son crâne. Des murmures qui l’empêchaient de penser. La migraine lui parlait. La Méduse s’animait.

Laisse-moi gagner, Allie. Et tu verras à quel point tu es puissante grâce à moi.

Des étoiles papillonnaient devant ses paupières. Elles portaient le goût de la mort et de la souffrance, de l’inconnu et de l’angoisse. L’éclatement de la beauté et du chaos abîmant le monde. La souffrance s’apparentait à un lot de couteaux affûtés frictionnant contre sa rétine. Comme ceux qui servaient à découper la viande dans la cuisine de sa mère, ces lames aiguisées qui éventraient le bœuf pour déposer dans son assiette un morceau énorme rempli de gras et de nerfs, nourriture qu’une fois de plus son estomac ne digérerait pas. Ces armes tranchantes avec lesquelles elle avait souhaité plus d’une fois égorger la matriarche, voir son sang écarlate couler le long de son cou. Ces couteaux-là la dépeçaient de l’intérieur. Divine punition de ce matricide mental.

Au summum de la douleur, elle se sentit forte et affermie. Plus puissante que jamais. Une énergie vivifiante accompagnait toujours les crises. Douleur et plaisir combinés. De l’air. Il lui fallait de l’air.

Allie sortit dans les champs. Des étincelles jaillissaient de ses mains. Ses yeux avaient viré au rose.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Knoevenagel
Trois ingénieurs de la CIA travaillent sur une nouvelle arme surpuissante. Mais ça n'est pas un missile dernier cri, ni une énième bombe atomique...

Il s'agit d'une chose bien plus subtile, dont la perversité commence à peine à effleurer l'esprit des scientifiques consciencieux qui ont donné la moitié de leur vie à cette oeuvre. Elle pourrait bien changer à jamais la face du monde et la façon dont seront réglés les conflits à venir...
2
5
6
5
Défi
Eva Dam

Te voilà parti. Ta femme m'apporte une part de tes cendres, merci.
La bonne, j'espère.
La mûrie.
Celle du désir refoulé ? De l'oubli.
Je t'aime, tu sais.
Toi-là.
Haut ? ou bas.
J'aurais quitté, pour toi, mes patries ; ma voie lactescente ; mes lubies.
J'aurais appris à vivre attablée.
En fée à lunettes, pour te plaire.
Pour briller.
J'aurais désappris la mer, les sorties.
Pour toi, mon ingrat.
Mon parti.
Pris ? Surpris ?
Je te tiens dans une urne, mon blizzard.
Mon ami.

10
10
1
0
Natacha

Il était une fois
Une personne,
Qui était quelqu'un.


Je disais donc
Une personne
Connue
De personne
Qui décida d'écrire des récits
Sans signer de son nom.


Cette personne,
Qui était quelqu'un,
Pensait qu'ainsi elle aurait davantage de liberté
A lâcher ses  vérités
Sans que nul, 
Qui n'était pas forcément nuls,
Ne puissent la reconnaître.


 Cet être
Se couvrit sous un pseudonyme
Un nom elle fit naître
Qui aurait pu lui ressembler


Sur son récit le plus précis
Dans lequel elle étalait sa vie
L'inconscient 
A l'insu de personne
De son vrai nom elle signa


Lorsque son texte fut publié
Lu et relu par ceux et celles qu'elle condamnait
Ces derniers lui stipulèrent qu'elle n'était plus personne
A leurs yeux
Elle n'existerait plus


C'est ainsi 
Que cet être
Porta son nom
Sur une toile si nette
Qu'il parcouru la terre
A la vitesse de la lumière


Une erreur fatale


De personne
Cette personne
Vit son nom pseudo 
Etre 
Renommé
De son nom 
Le vrai


Comprenne qui pourra


Natacha

0
0
0
1

Vous aimez lire BeyondTheWords ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0