Chapitre Six : Crépuscule des Idoles

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Ce qu’il fallait savoir sur Jérémie Camara se limitait à ce qu’il observait devant son miroir tous les matins. Ses qualités et défauts sautaient aux yeux dès qu’il s’approchait de la glace. Sa mâchoire carrée semblait taillée pour le rasoir. Ses cheveux bruns retombaient sur son front en de fines mèches. On ne pouvait pas le qualifier de beau. Mais à Magnolia, il détonait. Le mystère qu’il dégageait, l’aspect ténébreux de son physique, ses mains larges et calleuses sculptées dans la moelle d’un cheval, ses grands pieds moulés dans des bottes en cuir. Tout cela le façonnait, le découpait sur l’horizon des champs de Magnolia. Dans ses yeux perçants brillait un éclair de fureur. Certains prenaient cela pour de la sauvagerie ou de la violence. Ce n’était que l’autre nom d’une carrière finie d’avance.

Il n’avait jamais eu beaucoup de barbe, mais tenait à se raser tous les deux jours. Rien qu’un fin duvet sur ses joues le gênait. Sûrement parce qu’il s’efforçait de maintenir une routine, un train de vie à suivre. Des repères sur un cadran qui n’avançait jamais, où les minutes étaient des heures.

Dans la chambre d’à-côté, il entendait Allie mastiquer ses céréales. La cuillère raclait le bol, ne pas en perdre une miette. C’était bien le seul détail qui le gênait chez elle. Cette manie de le regarder dormir, traquant de ses couverts les derniers Miel Pops englués sous le lait froid et caillé. Il détestait ça. Cette odeur lui donnait la nausée, lui qui ne pouvait avaler que quelques crêpes au réveil. Elle avait un côté bestial lorsqu’elle s’asseyait pieds joints sur le fauteuil à bascule comme un vautour sur son perchoir. Celui de sa mère.

Jérémie n’avait jamais connu son père, si bien qu’il lui avait imaginé des dizaines de professions différentes. Celle qui le faisait le plus rêver était gardien de phare. Il se souvenait d’une photo en noir et blanc accrochée dans la chambre de sa mère. Un paysage marin, des vagues qui s’effondraient contre la paroi rocheuse d’une falaise. Ce cadre avait été pendant des années le dépositaire de tous ses souhaits d’enfant. Avec lui surgissaient toutes les connotations de l’infini. L’océan à perte de vue, les embruns, les mouettes, les navires que l’on guette. L’antithèse parfaite de ces champs stériles de père et fertiles de rêves. Sa mère, elle, n’était faite que pour les briser, ces illusions.

Holden et Lena les appelèrent depuis l’entrée. C’était dimanche. Balade en famille. Seul moment où le paysage se dotait d’un peu de poésie et où leur quatuor paraissait uni.

Le matin, ils bifurquèrent vers les champs de blé, là où le soleil dorait les épis. Lena prenait des photos de tout. Même des choses les plus stupides. Une main qui se tendait vers le ciel, des doigts qui frôlaient les herbes d’un air mélancolique. Elle captait tout. Elle ne développait jamais la pellicule. Holden courait à travers champs comme il le faisait enfant, l’œil pétillant, les cheveux rebelles. Puis il s’asseyait et contemplait l’horizon. Celui qui rougeoyait sans s’éteindre et ne faisait jamais place au crépuscule. Holden pianotait sur la terre sèche, d’un geste nerveux et irrépressible. Il semblait qu’il avait constamment sous les doigts une partition qu’il ne finissait jamais de déchiffrer. « Il n’a pas de rêves, pensa Jérémie. Pas d’ambitions, pas de désir de foutre le camp d’ici. Des chansons mielleuses et des épis de blé, c’est tout ce qu’il lui faut. Rien d’autre. Même pas un voyage sur une chaise en guise d’échappée belle. Il est comme ça, mon fils. La tête satisfaite de choses simples, le ventre bien rempli de côtelettes et de gâteaux, d’éclairs au chocolat et d’omelettes au jambon. Et on ne fabrique pas de la révolte au creux d’un estomac rassasié. »

Le petit Jérémie se languissait d’images. Mais pas seulement de celles d’un gardien de phare ou de mouettes qui coassent. Il rêvait d’être cinéaste.

— Il va falloir grandir un peu, lui disait sa mère du haut de son fauteuil à bascule. Tu ne te rends pas compte des réalités du monde. Regarde-toi. Tu ne sais rien faire d’autre que raconter des histoires. Tu es nul en maths et en physique. Tu n’as pas de technique, c’est ça qui te manque. Mais le cinéma c’est technique, Jérémie.

Et il avait tourné les yeux vers elle, frémissant de rage. Cette phrase, gravée au fer rouge dans son ego et sa conscience.

« Le cinéma, c’est technique ». Et bien tu verras, Maman.

Pique-nique, ensuite. Des sandwichs aux cornichons et un pichet de thé glacé. Recette qui pour Jérémie portait le goût de la liberté. Holden et Lena se partageaient un Milky Way, cette barre chocolatée au nom évocateur. En une bouchée, ils s’offraient l’espace, se projetaient en l’air dans une pulsion stratosphérique. Tutoyer les étoiles, percer l’horizon, s’envoyer la Voie lactée. À Magnolia, on fait comme on peut.

Ils discutaient au milieu des champs, sous un cognassier et parmi les fleurs sèches, près des brins d’herbe et des rosiers grimpants. Les joues de Lena rosissaient sous l’air frais du matin. On l’aurait crue sortie d’un tableau impressionniste. Comme Poppy à son âge, se dit-il.

Poppy était la meilleure amie d’enfance de Jérémie. Il avait pleuré sur son épaule après l’enterrement de sa mère. Il l’avait emmenée à l’autel lors de son mariage. Refaire le monde dans une chambre de bonne à l’âge de vingt ans, discuter d’art et de théâtre, tout cela ils l’avaient fait ensemble. Madame Camara l’adorait. « Elle est quand même mieux que l’autre conne que tu veux épouser », lui avait-elle dit peu avant sa mort. Il n’y avait jamais eu d’ambiguïté dans leurs relations. Mais parfois, Jérémie se demandait ce qu’aurait été sa vie si Poppy et lui s’étaient mariés. Ils auraient formé un couple d’artistes, nerveux, passionné, carburant au vin et aux crises d’inspiration à deux heures du matin, s’invitant aux avant-premières, faisant la une des magazines. Peut-être qu’ils n’auraient jamais eu d’enfants. Peut-être qu’ils seraient déjà partis de Magnolia, à l’heure actuelle. Mais rien ne s’était déroulé ainsi. Pas dans cette vie-là. Pas dans ce monde-là.

Ils reprirent le chemin de la maison pour aller chercher les chevaux. C’était le moment de la journée que Jérémie préférait. Cet instant où il entrait dans le box d’Arsène et l’entendait hennir à son approche. C’était un pur-sang énervé et furieux. Il aurait fait des ravages sur le champ de bataille, celui-là. Ce n’était jamais une simple ballade, avec lui. C’était une chevauchée, une embardée, un saut de l’ange sans filet. Intense et elliptique, une cavalcade qui réveillait la terre. Et puis ça prenait fin, en plein milieu des plaines. Docile, Arsène s’arrêtait, de la sueur collant sur son col. Jérémie descendait et regagnait les blés. Lena défit la selle de Quartz, Holden ramena Harlequin au box. Jérémie se retourna vers Arsène, lui assénant la traditionnelle tape sur l’encolure.

— C’est bien mon grand, souffla-t-il en le regardant dans les yeux.

Il était tressé de ce cheval-là. Il l’emporterait avec lui, même après.

Et c’était terminé. Il n’y avait plus qu’à rentrer à la maison et ranger le panier de pique-niques. Mettre de la musique et préparer le dîner. Le dimanche apparaissait comme un éclair de lucidité, une parenthèse de liberté. Mais il finissait par s’achever brutalement, comme un poison violent.

Jérémie s’isola dans son bureau, à l’étage. Les enfants n’avaient jamais le droit d’y entrer. C’était la première règle de cette maison, inviolable et presque mythique. Il ne savait même pas à quoi elle servait. Sûrement à lui conférer un peu de liberté, un espace rien qu’à lui. Ou plus précisément parce que Jérémie refusait que les gosses voient le bordel qui y régnait. Un capharnaüm moderne, tiroirs renversés, pêle-mêle d’œuvres avortées. Dans son secrétaire se trouvait le scénario du Temps est assassin. Un monstre de papier, une terreur, de la matière pour trois heures de métrage. Un ovni, entre heroic fantasy et fable contemporaine, bataille épique sur fond de secrets de famille. Des trônes, des guerriers et du sexe jamais gratuit. Une fresque tissée de sang, de feu et de métal. Jamais pu en faire un film. Sur les murs, il avait accroché sa maigre compensation. Des critiques de cinéma qu’il rédigeait pour des blogs ou des magazines locaux. Il y avait une sorte de vertige à voir son nom imprimé en caractères gras, même s’il s’agissait d’une simple feuille quadrillée en noir et blanc où l’on percevait les rayures de la photocopieuse. Seulement une poignée de personnes devait les avoir lus, ces torchons-là. Sauf un, « Majorettes et katana  ». Celui-ci avait pas mal percé. Plus ou moins. En bas, Lena avait insisté pour mettre du Vianney.

Le père de Jérémie Camara était gardien de phare. Sa mère était une marâtre. Depuis tout petit, il rêvait d’être cinéaste. Mais ses scénarios avaient été systématiquement refusés par les producteurs. Pourtant il avait un regard, un sens de la narration et de la direction d’acteurs. Il lui manquait simplement une chose : la technique.

La soirée était belle. Planètes fades, faibles et hors de portée des mortels. Lena approcha son œil du télescope déployé dans le jardin. Jérémie l’observa tandis qu’elle contemplait le ciel, sans ciller. Plongée dans un infini vertigineux. Il la revoyait tout bébé, alors qu’il étreignait son doigt ou lui donnait le biberon. Ses minuscules poumons pompaient un air pollué et malheureux. Il lui avait appris à faire du vélo, sur cette pelouse. Il lui avait offert ses premiers comics, qu’il avait retrouvés dans la cabane du jardin. Et maintenant, ils regardaient les étoiles. Tous les deux. Le temps à Magnolia passait plus vite qu’ailleurs. Même qu’en Écosse.

D’un coup de pouce, il ramena une mèche derrière les oreilles de sa fille. Lena sursauta, haussant un sourcil rehaussé par un trait de crayon doré.

— Non, rien, balbutia-t-il. Tu avais des cheveux dans les yeux. Ça t’empêchait de regarder le ciel.

Il ne souhaitait pas lui avouer qu’il voulait simplement toucher sa peau, sentir la poudre du brush sous ses doigts et effleurer ces mèches entre le blond et le roux. Les signes d’une jeune fille en fleur qui grandissait trop vite et le quitterait bientôt pour faire sa vie à quelques pâtés de maison d’ici. Elle essaierait sûrement de voyager comme sa mère et lui l’avaient fait. Mais un facteur conjoncturel, un deuil ou un drame, une passion éclatée ou le mal du pays la pousserait à revenir. Elle aurait trente ans. L’heure des enfants. Et elle resterait là, comme eux, jusqu’à sa mort.

— Tu sais qu’on ne verra plus les anneaux de Saturne à partir de 2022 ? J’ai lu ça dans un magazine d’astronomie, lui apprit Lena.

Parler des planètes, se tourner vers le néant et la métaphysique. Tout pour éviter les basses choses de ce monde et les petites tragédies d’une vie.

— C’est terrible, souffla-t-il. Disparaître sous une couche d’ozone…

— Oui. Mais parfois, je me dis qu’ils ne peuvent pas vraiment mourir. Tant qu’il y aura des gens comme nous pour avoir la tête levée vers les étoiles.

Au moins, il aurait réussi ça. Il n’avait pas pu lui laisser un capital de films et de pellicule, de photos sur les tapis rouges et d’articles dans les magazines. Mais c’était ça, son héritage. La tête dans les étoiles.

— T’as fini le nouveau numéro de Nox ?

Comme à chaque fois qu’on parlait de ses héros, le visage de Lena s’éclaircit. Le télescope n’existait plus, la Voie lactée s’effritait.

— Il est génial. Vraiment, il faut que tu le lises. Mais je n’arrive pas à croire que dans un mois, c’est la fin.

— Ce sera un crépuscule des idoles, ce nouveau numéro, ironisa Jérémie.

Le nom parfait pour qualifier leurs soirées communes, parsemées de constellations et de doubles pages de comics, de cuirasses héroïques et d’anneaux de Saturne. Nostalgique et mélancolique.

On avait allumé des lampions sur le porche. Dans l’air trônait une odeur de bougies éteintes et de chocolat caramélisé. C’était âcre, ça sentait le froid et la fin de journée. Une fenêtre s’ouvrit à l’étage. Allie. Elle les observait du haut de son perchoir, menaçante et hautaine. Comme à chaque fois que le regard de la mère s’abattait sur elle, Lena replia le télescope.

Dans le salon retentissaient les premières notes d’une chanson de Stromae.

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( ce recit est évidemment fictif ^^)
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