Chapitre Cinq : L'Échappée Belle

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Allie faisait des rêves cosmiques. Depuis toujours. Ces songes venaient de nulle part, tout comme sa migraine et ses pouvoirs.

Elle était vêtue d’une combinaison argentée, d’un gris métallique. Elle l’appelait la combi éclair. Et un casque, oui, un casque. Ses doigts effleuraient la fermeture éclair et la texture du lycra. Ça la serrait aux hanches, ça lui compressait la poitrine. Ses mèches noires tombaient sur le col. C’était elle et pas elle à la fois. Autour, tout était blanc. Comme à l’intérieur d’une cellule. Elle fixait l’étrange porte qui se découpait sur ce fond immaculé. Au moment où sa main gantée se tendait, un souffle haletant amplifié par le casque s’échappait de ses lèvres. Puis elle tournait la poignée. Derrière, il y avait tout le vertige du monde et de la condition humaine. Des étoiles. Le ciel bleu foncé, presque noir. Le cosmos. Les planètes. L’infini. Tout.

Cela lui donnait envie de pleurer. « Je suis contingente, se disait-elle. Je ne suis qu’un caillou dans tout cet univers. Tout se déroulera sans moi. » Chaos du monde et de soi. C’était les mêmes pensées, tout le temps. Chaque nuit, cette angoisse métaphysique. Au moment où le vertige atteignait son paroxysme, quelqu’un la poussait. Elle criait à peine. Dans ce simple geste résidait la pire des terreurs. C’était la chute et le néant dans un seul mouvement. La petitesse de l’homme et la mansuétude de l’infini.

Elle tombait dans les étoiles et le rêve s’achevait.

Il y en avait un autre. Pus court, plus terrible. Elle, toujours. Ses mèches sombres et sa combinaison éclair. Dans un vaisseau, cette fois. Un vrai, qu’elle pilotait. Elle volait à l’assaut de la stratosphère. Mais au bout de quelques secondes, le cauchemar déraillait. Ses vêtements la compressaient. Son front suait. Ses mains tremblaient. Et puis les secousses, les vibrations, cette pression insupportable. Son crâne semblait exploser, elle ne maîtrisait rien. Elle voulut enlever son casque, mais ses muscles ne lui obéissaient plus. Elle suffoquait. Le ciel basculait.

À ce moment précis, celui de l’univers qui se retournait sous sa seule perception, Allie se réveillait. Tous les matins, depuis toujours. Elle se retrouvait dans son lit double, celui de la mère Camara. Sa tête reposait contre le torse de Jérémie. Sa barbe de trois jours lui effleurait le crâne, son bras musclé la maintenait au creux de son épaule. Le soleil baignait la pièce d’un halo argenté, dernier signe de la combinaison éclair. Il y avait ces draps dorés auxquels elle s’agrippait en plein orgasme. Ils avaient la couleur de l’aube et de la passion. Des disputes et des nuits. Ils sentaient le linge propre et les plumes d’un cygne, comme lui. Elle allait se préparer un bol de céréales à la cuisine en attendant qu’il se réveille, parce qu’elle bouffait les Miel Pops de ses gosses en cachette depuis leur enfance. Parfois Jérémie était levé lorsqu’elle revenait dans la chambre et ils faisaient l’amour ou lisaient côte à côte. Matins identiques, depuis des années.

Cela aurait pu être de simples rêves récurrents, une sombre expression de son inconscient. Mais ils lui paraissaient plus réalistes que tous ces objets et lieux dont elle connaissait l’histoire et les souvenirs.

Plus réalistes que son existence.

C’était leur première soirée d’été et ils s’échappaient.

Ils avaient pris la voiture de leur mère. Holden conduisait. Le véhicule filait le long de la route, laissant un nuage de poussière dans son sillage. Le paysage et l’horizon s’écartaient. La vie était là.

L’hôtel de la ville était miteux. Il n’avait même pas de nom, d’ailleurs. Seule cette enseigne lumineuse et clignotante le caractérisait.

Le sol était recouvert d’une moquette rouge. Ils la connaissaient par cœur celle-là, jusqu’à l’endroit où le tapis se teintait de crasse et de poussière. Le comptoir de la réception, les journaux qui dataient de plusieurs mois, le nouveau numéro de Nox échoué sur un coin de table, le restaurant qui servait du poulet au curry, Lena pourrait tout décrire les yeux fermés. Ils réservaient toujours la même chambre, la quarante-six. L’âge de leur mère. L’ascenseur est en panne. Tant pis, on prend les escaliers jusqu’au quatrième étage. Petite pièce avec deux lits doubles, une baignoire en zinc et une boule disco de mauvais goût qui les plongeait dans un halo rouge.

C’était une tradition. Leur plus grand secret. Ils disaient toujours à leurs parents qu’ils sortaient voir des amis. Leur mère devait s’imaginer un appartement bondé de lycéens fêtards, une boîte de nuit où on s’enfilait les shots et des cuites à deux heures du matin. Holden était doué pour inventer des noms de potes fictifs, des patronymes piochés au cours de ses lectures. Mais Holden et Lena n’avaient pas d’amis.

À la place, ils prenaient une chambre dans cet hôtel. Comme ça, tout simplement. Et la fenêtre dont la lucarne fermait mal, et ces deux lits doubles king size, et cette lumière écarlate, tout cela leur donnait l’impression de voyager, d’être ailleurs, tout sauf ici. Le mieux était le combo magique. Repas au bar et nuit à l’hôtel. Une bière, de la nourriture grasse, et on se sentait loin de Magnolia.

— Choisis celle que tu veux, lança Holden en jetant la carte de Pizza Hut à sa sœur. Moi ce sera quatre fromages avec sauce piquante.

Lena connaissait le menu par cœur. Elle prendrait la calzone, comme d’habitude. Pas de supplément oignons, demanderait le serveur au téléphone. Non. Simplement une brassée de nostalgie et un soupçon de désillusions.

Holden se cala dans l’espace ténu entre la fenêtre et le mur. Il alluma son briquet gris métallique. Une flamme s’en échappa, aussi fine que sa vie, et que le rai de lumière que lui conférait la lucarne. Il ne fumait pas. Jamais. Même pas une clope en soirée. Mais il avait simplement besoin de voir cette lueur orangée émerger de ses doigts. Comme s’il avait le pouvoir d’embraser tout ça, cette chambre quarante-six et son existence, l’exploitation agricole des Camara et les champs de Magnolia.

Il ne pensait qu’au feu, Holden. Depuis son enfance.

Depuis dix ans, deux mois et quinze jours.

La porte s’ouvrit. Holden et Lena se retournèrent d’un même mouvement. Hazel Bonamy parut sur le seuil. Toujours cette étrange tache verte sur la main. Elle avait les cheveux auburn de sa mère et les yeux bleus et globuleux de son père. Hazel, allergique à l’arachide alors que son nom signifiait « noisette » en anglais. Échouant à toutes les compétitions de natation et aux examens importants. Douée pour rien, passionnée par tout. Sa vie était comme un ricochet manqué : décevante et rageante.

Mais Hazel était la seule invitée à ces échappées belles d’été. Lena, Holden et elle se fréquentaient depuis leur enfance, puisque leurs parents se voyaient toutes les semaines. Mais ils ne s’étaient rapprochés qu’au début du lycée. À cause de la haine qu’ils vouaient à la même personne.

Elle. Iris Rose Bonamy. Le météore de Magnolia. Tous trois avaient été élevés par rapport à elle. Ils étaient des vêtements de luxe taillés selon un patron unique. Des plantes exotiques tenues par un seul tuteur. Iris, la fierté des Bonamy et l’élève préférée d’Allie. L’exemple d’une génération, le parfait modèle d’un transfert de classe. Un message d’espoir qui se transformait en horizon impossible.

Quand Iris intégra le conservatoire de danse, Hazel finissait dernière de son cours d’arts plastiques. Lorsqu’elle commença à lire Sagan et Duras et écrire des poèmes, Holden et Lena en étaient encore aux camions de pompiers et aux poupées. Quand elle se mit à boire des verres avec Allie tous les mercredis après-midi et monopoliser la maison des Camara, parlant photographie avec le père et théâtre antique avec la mère, ils tournaient la clé pour la première fois dans la serrure de la chambre quarante-six. Et quand elle fut acceptée en classe préparatoire à Paris, il y a trois ans, ils connaissaient par cœur le menu du bar. Elle courait vers le succès et eux vers leur perte.

— J’ai apporté les bières, annonça Hazel, déposant les cannettes sur le sol avec gaucherie.

Lena sourit.

— Kronenbourg ?

— Heineken. Et je prends la pizza hawaïenne.

Holden leva les yeux au ciel.

— Putain, t’es sérieuse ? C’est la pire ! Pourquoi on t’invite, déjà ?

— Je suis quelqu’un d’original, moi, Monsieur Camara.

— M’appelle pas comme mon père, ça me fait vieillir de trente piges d’un coup.

Ils rirent en chœur. Lena décrocha le combiné et commanda les pizzas. Hazel s’allongea à terre, ses yeux contemplant la boule disco, son sac à dos jeté à côté d’elle. Et ça y est, ils y étaient. Sous la chaleur étouffante des Tropiques, noyés sous le son électro des soirées d’Ibiza, rendus ivres par la bière âcre. Délivrés de la malédiction qui les enchaînait ici. Derrière cette fenêtre mal fermée, il pouvait y avoir une pluralité de mondes et de paysages. Tout sauf cet automne éternel. Il suffisait d’imaginer et de tout oublier. Ça fonctionnait, en général. Pour une nuit seulement. Et en partant le lendemain, ils se disaient toujours : « allez, cette fois c’était la dernière. Faut bien grandir, un jour. Maintenant on va s’y résoudre, à vivre dans le réel. On va mûrir et ne plus ressentir le besoin de revenir. » Mais tout recommençait. Le foin de l’écurie et les sermons de la mère. Les feuilles par terre et les désillusions du père. Et Iris, son nom comme une chaîne à cliquetis qui ne se brise jamais. Et ils se disaient : allez, encore un soir. Pour oublier. Et après, je grandis. Promis.

Et quelques heures plus tard, ils étaient là, allongés sur le lit. Les anecdotes se succédaient comme les verres. Ils se gavaient de pizza, l’odeur du fromage grillé s’échappait des boîtes en carton. Holden donnait les oignons à Hazel. Lena laissait toujours sa dernière part. Comme d’habitude, le serveur était arrivé en retard et leur avait offert une cannette de Coca Light pour se faire pardonner. Ils ne la buvaient pas. Holden la rangeait dans le minibar, où elle venait rejoindre des dizaines de bouteilles rouges et blanches jamais ouvertes. La somme de toutes leurs soirées misérables. Il suffisait de les compter pour prendre le pouls de leur désespoir.

Vers deux heures, Lena sortit de la chambre pour fumer dans la cour intérieure. On étouffait, là-dedans. À l’accueil, le réceptionniste avait allumé la radio. Les premières notes de Ton héritage de Benjamin Biolay lui parvinrent. Comme toujours, une bouffée de mal-être s’empara d’elle. Tout à coup, elle se retrouva propulsée dans le bus, tous les matins, en allant au collège. Dans ses écouteurs, cette chanson. La tête appuyée contre la vitre et le paysage brun qui défilait. La tristesse de ce morceau faisait écho à son propre désespoir. En tirant une taffe, les paroles du refrain lui revinrent, expulsées par des synapses. Des relents de mélancolie. Biolay comme d’habitude encapsulait sa solitude.

Lena écrasa sa clope entre le pouce et l’index. La fumée lui donnait la nausée. Les souvenirs aussi.

Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?

Allie savait. Leurs mensonges étaient d’or. Il suffisait de les gratter un peu pour dévoiler la vermine qu’ils abritaient. Apercevoir les Doc Martens crottées de Lena lui révélait la moquette rouge et les boîtes de pizza, les effluves du poulet au curry et les premières notes de Ton héritage. Parfois, c’était le briquet d’Holden qui les trahissait. Quelques gouttes de rosée s’y déposaient, apportées par la lucarne mal fermée. Rien ne lui échappait. C’était comme les draps qu’elle changeait tous les matins, ceux dans lesquels Holden s’était masturbé quelques heures plus tôt, recueillant dans un kleenex son sperme juvénile. Il y avait trop d’informations. Ça s’entrechoquait dans sa tête. Ça combattait à coup de détails et de précisions. Elle ne savait pas comment maîtriser cette frise chronologique qu’était son crâne, cette histoire des objets qui lui procurait des migraines, ces effets dont on remontait les causes, à l’infini, dans une saturation perpétuelle. Tout cela devenait des noms communs, pour elle. Un topos, un lieu galvaudé par sa mémoire. Comme maintenant.

Jérémie lui avait assuré que ce plat qu’il lui servait était du fait maison. Mais elle voyait bien qu’il avait été acheté au rayon surgelé, juste à côté des sorbets. La chaîne du froid remontait. Les mensonges lui revenaient épurés de tout. L’hypocrisie lui sautait aux yeux. Chaque preuve d’amour ou d’attention était purgée de tout romantisme. Elle reposa sa fourchette dans son assiette. Le bruit métallique lui rappela les dîners de son enfance, chez sa mère. La cuillère qui claque contre le samovar. L’heure du dîner, un face-à-face impossible à fuir. Des murs impersonnels, une architecture victorienne. Humidité et obscurité. Parfum de cannelle, relents de caramel, café âcre et brûlant. Plats qu’on ne finit pas, cuir du canapé, boîte de chocolats sur la table. Lourdeurs d’estomac, trop mangé. Et les paroles de la marâtre, gravées au fer rouge dans son crâne.

— Tu es un monstre, Aline. Tu as quelque chose en toi et tu dois le combattre. Plus vite, allez, grimpe, en haut, en bas, n’utilise pas ce que tu as. Renie-toi. Oublie ça.

Tout se confondait.

Dans son esprit se rouvrait cette boîte maléfique détentrice du passé.

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