Chapitre Quatre : Le Palindrome du Temps

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Ils arrivèrent au théâtre une demi-heure plus tôt, en souvenir de ces jours passés où il fallait jouer des coudes pour trouver une bonne place. Les feuilles volaient dans le vent, entourant le bâtiment d’une volute brune et orangée. Le ciel, dans sa grisâtre automnale, déclinait derrière les toits alors que l’on était en pleine après-midi. Magnolia mélangeait tout. Les couleurs et les vies. C’était un vortex temporel.

Allie jeta un coup d’œil à l’affiche qui surplombait la façade. Palindrome, mis en scène par Poppy Bonamy. « Tu sais ma belle, les gens ont besoin d’être bousculés, lui avait-elle assuré la veille de sa première résidence d’artistes, des années plus tôt, alors qu’elles étaient jeunes et remplies d’illusions. Tous ces bourgeois qui se pressent pour s’esclaffer devant un vaudeville, tous ceux qui passent leurs soirées dans les théâtres à contempler des tranches de vie avec une passivité cathartique, ces pièces contemporaines où les acteurs se désapent, moi je veux foutre le feu à tout ça. On m’appellera la Castellucci au féminin. »

On leur offrit des bouchons d’oreille à l’entrée. Des bouchons d’oreille. Sérieux. Elle a encore fait n’importe quoi rien que pour choquer.

Ils s’assirent au milieu de la salle. Jérémie posa sa main sur la sienne. Ses bagues frictionnèrent contre la lumière des projecteurs. Elle en avait trois. Son alliance et deux autres qu’il lui avait offertes à la naissance d’Holden et de Lena. Annulaire gauche, index et majeur droit. Trinité parfaite et équilibrée. Parfois elle pensait que ces bagues, c’était comme ses chaînes.

Elle détailla la moquette rouge et les fauteuils. Pas grand-monde au premier rang. Ni au balcon. Pas grand-monde nulle part. Avant, le théâtre était bondé à chaque représentation. Mais avec le temps, les spectateurs avaient déserté les salles de spectacle. Rien ne perdurait. Allie laissa courir ses doigts sur le siège d’en face. Ce fin duvet pourpre et molletonné. Et ce simple contact la lui apporta. Cette silhouette svelte et inoubliable. Il y a trois ans, elle l’avait aperçue dans cette même salle. Un bref et inoubliable échange de regards. Et à présent Allie la revoyait, à cette place, comme ce soir-là. Elle se retournait vers elle tout en applaudissant. Elle tenait son ticket entre deux doigts, souriant d’un air sincère, les cheveux remontés sur sa nuque en un chignon tressé à la va-vite. Ses yeux bleus captaient les siens et elles étaient seules au monde. Iris l’observait et elle était chez elle. Vraiment, pas dans une maison infestée de fantômes ou une classe où les craies se brisaient. Plongée dans ses prunelles, habitant un lieu connues d’elles deux. Elles étaient nées pour y loger. Elles étaient faites pour se rencontrer.

Allie cligna des yeux et la silhouette du passé disparut.

C’était bien Poppy, ça. Une espèce de farce provocatrice et nauséeuse. Danseurs démembrés, bras osseux et jambes démultipliées. Allie observait le torse bombé des jeunes acteurs. Leurs débardeurs échancrés laissaient entrevoir des pectoraux saillants. Le spectacle se clôturait par un face-à-face entre deux albinos. En fond sonore, le bruit d’une course de chevaux, les sabots qui pulsaient en rythme, cavaliers de l’Apocalypse, trot enlevé, au galop, mets tes étriers, fondu enchaîné, lumière rallumée, applaudissements, fin. Pendant toute la représentation, Allie fixait de temps en temps la place vide devant elle. Le siège mutait en une chevelure blonde. Présent et passé, un fossé.

Ils les retrouvèrent dans le hall. Tout le monde se précipitait vers la sortie. Certains spectateurs avaient quitté la salle au bout d’une heure. Comme d’habitude. Lena soupira en les voyant. Sa mère la fit taire d’une claque sur le bras.

Poppy restait égale à elle-même. Ses cheveux auburn étaient tressés en une belle natte qui ne se délitait jamais. Même après les disputes et les danses effrénées à deux heures du matin. Sa robe décolletée laissait échapper un tatouage, une feuille qui recouvrait son épaule. Allie le connaissait par cœur. Elle portait le même. La fossette de Poppy se creusait quand elle riait, comme sur les routes de Californie. Ses lèvres rouges semblaient avoir été trempées dans un verre de vin ou plongées dans les pétales des roses à épines. Elle était encore soulignée du feu de bois qu’ils avaient allumé près des lacs californiens et enrobée des tubes qui passaient au juke-box des diners. Mais ses yeux bleus portaient l’éclat de quelqu’un d’autre. Son regard lui rappelait ce qu’elle avait perdu. La mère était là, mais pas la fille.

— Mes amours, vous êtes venus, les gratifia Atlas, peau mate des surfeurs australiens, chevelure blonde et ondulée, corps athlétique des divinités grecques.

Allie lui sourit.

— Toujours.

Ils se retrouvaient alors qu’ils ne s’étaient jamais quittés. « Lena, comme tu as grandi. Holden, bientôt la fac ! Ça pousse vite quand même. »

Pour eux, le passage du temps était propice aux commentaires anecdotiques, les mêmes depuis des années. Pour elle, il prenait la forme de ces images qui défilaient devant ses yeux, maintenant, encore. La discussion se poursuivait sans elle. Jérémie leur proposa un verre au bar irlandais du centre-ville. Atlas et Poppy acceptèrent avec enthousiasme, comme s’il s’agissait d’une occasion exceptionnelle. Depuis leur jeunesse, ils déjeunaient au même endroit toutes les semaines.

Le bar s’appelait en réalité le Bar irlandais Sherlock Holmes et Watson, implanté en France depuis 1999. Mais tout le monde le surnommait le Watson ou le bar, puisque Magnolia était la terre des laissés pour compte et des seconds couteaux. Pas celle des héros et des détectives à pipe. Ici, on tressait sa vie avec les fils déliés des projets d’avenir avortés et non pas avec l’étoffe dont sont faits les rêves. Les illusions avaient été diluées depuis longtemps dans l’eau stagnante de la pêche aux canards, là-bas, à la fête foraine. Ce bar constituait leur seule échappée belle. Quand on s’asseyait sous les lustres, on se croyait ailleurs. Un voyage sur une chaise au sens littéral. Allie avait l’impression d’être propulsée en Angleterre ou en Irlande. Ou en Écosse, oui. En Écosse. N’importe où sauf ici, au fin fond de la Normandie. Mais ce n’était qu’un lieu commun qui mélangeait le présent avec le passé.

Quand ils mangeaient, on décelait leur personnalité. Holden avalait ses petits pois à toute vitesse, lorgnant les groupes de rock amateurs qui jouaient au fond de la salle. Lena arrêtait de vider son œuf à la coque dès qu’elle n’avait plus de mouillettes. Lassée de tout, satisfaite de rien. Poppy picorait dans son assiette, un verre de chardonnay à la main. Il suffisait de leur ajouter une couronne de laurier pour qu’Atlas et elle se changent en statues de marbre. Peut-être que Magnolia pouvait supporter les héros, en fait.

— Comment va Iris ?

Allie n’avait pas pu s’en empêcher. Elle demandait toujours de ses nouvelles sur le ton de la confidence, d’un air désinvolte. Comme si la fille de sa meilleure amie n’avait pas eu de putain d’effet sur elle. Mais Poppy n’était pas dupe.

— Ça va. Tout se passe bien pour elle à HEC.

Iris ne prévoyait jamais de leur rendre visite. Même pas pour un week-end. C’était la seule à avoir quitté Magnolia de façon définitive. Ils avaient tous essayé de le faire à son âge, dans leur vingtaine. S’enfuir des champs de Magnolia. Mais ils finissaient par revenir pour ne plus jamais repartir. On naissait et mourait dans cette ville. Mais pas elle. Pas elle.

Allie leva les yeux. Le plafond était ouvert. Les étoiles ne brilleraient pas, ce soir-là. Elle se lécha les doigts pour enlever les traces de sauce. Ils étaient couverts d’un fin duvet rose.

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( ce recit est évidemment fictif ^^)
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