Chapitre Trois : De la différence entre Stromae et Vianney

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Allie avait encore pris deux kilos. Ses enfants avaient beau la convaincre de sa taille fine, grinçant des dents dès qu’ils entendaient le tic tac de la balance, les chiffres de pixels parlaient d’eux-mêmes. La veille, à la fête foraine, elle avait craqué pour des gaufres au Nutella. Allez, fini la graisse. Depuis la salle de bains, elle sentait l’odeur de l’omelette qu’elle faisait cuire dans la cuisine. En ne mangeant que des œufs pendant deux jours, elle pourrait revenir à son poids habituel. Et peut-être perdre quelques grammes par la suite, si elle continuait à faire attention. Qu’est-ce que t’es belle, avait susurré Jérémie pendant leur nuit de noces alors que son corps ondulait sur son torse bombé. L’étincelle dans son regard, la bosse qui se formait sur son pantalon. Tout ce qu’elle donnerait pour revivre ça pour la première fois.

Elle se détacha de la glace de plain-pied. Au fond de la suite parentale se trouvait un landau sale aux draps froids. On l’aurait cru sorti d’une boutique d’antiquaire. Jérémie refusait de le mettre à la cave.

C’était le berceau du premier fils de Manon Camara, la belle-mère d’Allie. Il était mort en bas-âge, un an avant la naissance de Jérémie. Dans cette salle de bains, elle s’était lamentée dans les bras de son mari, craignant de ne jamais avoir d’autre enfant. Allie toucha le bord du landau, époussetant le nuage de poussière qui le recouvrait. Comme d’habitude, elle crut voir le bambin assis au bout de la pièce. Elle entendait ses éclats de rire et ses bruits de pas qui secouaient le couloir.

Pour Allie, cette pauvre femme dont elle entrouvrait constamment la porte des souvenirs apparaissait comme une rivale. Elle la haïssait, elle dont la mort précoce avait interrompu leur voyage en Écosse. La plus belle des destinations, le lieu où leur amour s’était scellé comme une lettre jamais décachetée, une promesse irréversible. Dès lors, chaque grossesse, anniversaire, étape de vie, chaque fornication et éclat de rire était une revanche sur Madame Camara.

Tu es un monstre, Aline Desiderium.

Allie porta la main à ses tempes. Elle avait touché le landau trop longtemps. La migraine la punissait de ses mauvaises pensées. Ce mal de crâne si familier lui vrillait les tympans. Mais avec le temps, elle avait appris à l’endurer. Elle lui avait même trouvé un surnom, comme si elle était une compagne de route ou une camarade de jeu qu’on exploitait pour passer le temps. La Méduse. Allie l’appelait la Méduse, comme dans la mythologie grecque. Parce que les piques acérées qui transperçaient sa tête à chaque vision du passé lui faisaient penser à des serpents dressés sur son crâne. Oui c’était cela, Méduse, métonymie de la souffrance.

Au paroxysme de son mal, tous ses organes vitaux semblaient converger vers la source de sa douleur. Son énergie se décuplait, se concentrait telle une boule de feu et de nerfs. Comme si la migraine était un chef d’orchestre et son corps, une symphonie. Puis des éclats pastel sortirent de ses doigts. Allie croisa son regard dans le miroir. Comme c’était souvent le cas lors d’une crise particulièrement forte, ses yeux avaient viré au rose.

Ça allait mieux. Elle revint dans la cuisine. Manon, éteins la gazinière. Un peu de musique, s’il te plaît. Tout de suite, Madame. Oui, je mets Quand c’est de Stromae. Encore ce crachoir métallique. Quelle idée de choisir un assistant vocal qui porte le même nom que sa belle-mère. Comme si elle ne cohabitait pas avec des monstres et des fantômes. Lena devait grincer des dents dans sa chambre. Maman, tu sais bien que je préfère Vianney, protesterait-elle. À travers la baie vitrée, elle aperçut Jérémie qui rentrait de sa promenade à cheval. Le ciel rougeoyait derrière lui. Les mèches brunes qui s’échappaient de sa bombe se découpaient sur l’horizon, comme les ailes amputées des corbeaux. Il possédait la majesté de l’aigle. La mélancolie des jours de pluie et la magie des étoiles du crépuscule. Une tape sur l’encolure d’Arsène, la semelle de ses bottes qui s’enfonce dans la boue. La sueur sur son front. Vingt ans plus tard, la passion traçait toujours. Moustache se frotta contre la jambe d’Allie. Elle le repoussa d’un coup de pied. Dégage, toi. Retourne jouer avec ton arbre à chat. Ah non, trop petit pour l’atteindre, c’est vrai. Patience. Un jour, tu grandiras. Et tu voleras, aussi. Tu voleras.

`

Stromae, encore. Elle ne l’écouterait donc jamais.

Lena ne quittait pas son pyjama. La fumée de son joint s’évaporait dans l’air. Elle devrait ouvrir la fenêtre et répandre du Chanel numéro cinq entre les draps. Malgré cela, sa mère découvrirait qu’elle avait clopé. Elle s’en rendait toujours compte. Allie Camara semblait dotée d’une conscience omnisciente, d’une intelligence monstrueuse. Rien ne lui échappait. Jamais. À moins que ce ne soit une espèce d’instinct maternel. Bien refoulé, alors. Bien enfoui dans les tréfonds du surmoi.

Un sourire ironique déformant son visage, Lena tourna la page. Presque la fin, déjà. Résumé des épisodes précédents : les justiciers de Nox devaient trouver un moyen d’éliminer leur ennemi juré, Orion, avant de retrouver Arthur. Mais tous paraissaient amputés de leur héroïsme depuis la dernière défaite. Maïa avait replongé du côté sombre. Pire encore, Élio ne pouvait plus se transformer en l’Inexorable, son alter ego maléfique. Les bulles de parole popaient de partout. Les teintes crépusculaires explosaient, hautes en couleur, conférant à l’ensemble un aspect tragique. Des touches pastel dynamisaient les traits de crayon. Le climax, enfin. Pas le choix. Il faut qu’Élio se métamorphose. Sinon, ils perdraient tous. Il n’y a qu’un moyen, murmura Maïa. Hop, page suivante. Une case entière centrée sur Séléné.

Lena poussa un cri. Mais bien sûr. Séléné est l’amour absolu d’Élio, il lui a même avoué ses sentiments dans le numéro quarante-deux. « Tu es ma camisole de force », disait-il. Seul un immense chagrin pouvait le faire remonter à la surface. Et donc…

Lena sentit des larmes brûlantes couler sur ses joues. Pas ça, non, pas elle. Séléné, il doit y avoir une autre solution. Trop tard. En deux touches de couleur, l’héroïne saisit son glaive. Elle pleure. Elle l’aime, c’est évident. Un flash-back émaille la page. Souvenir de son entraînement pour maîtriser ses pouvoirs. Leçon de tir avec son mentor. « Vise la tête ». Non, pas ça, pitié. Et tout à coup, plan iconique. Séléné, la jambe posée sur un rocher comme une guerrière antique, le glaive à la main, la cuirasse étincelante. Sur son visage se reflètent les étoiles et les planètes. Face à elle, Élio démuni, au sol. À l’instant précis où Séléné se tranche la gorge, l’Inexorable surgit. Il bondit vers le lecteur, écartant l’espace de la double page. Coup de crayon affûté, sens parfait du timing. Énergie dans les bulles et terreur dans les couleurs. De l’ultime sacrifice est né la pire des métamorphoses. En bas à gauche, le mot fatal. Fin du numéro quatre-vingt-dix-neuf. Dans un mois, ce serait le centième. Le dernier, à jamais.

Lena referma le volume. Elle dut reprendre son souffle, ne pouvant croire à la mort de son héroïne. Autour d’elle, Stromae s’était tu. La cigarette se consumait dans le cendrier. Son frère appelait Moustache. Une odeur d’œufs lui parvenait de la cuisine. Retour au réel.

Nox était le seul mystère de Magnolia. Cette ville où chaque itinéraire paraissait galvaudé, où la routine rouillait de jour en jour. Une fois par mois, quelqu’un déposait le nouveau numéro sous chaque paillasson. Certains le jetaient avec les ordures, les produits périmés et les catalogues du supermarché. Mais pas Lena. Depuis toute petite, elle avait grandi avec Séléné, Élio et les autres. Sa vie était fragmentée par eux. Lundi prochain, j’aurai lu la suite de Nox, se répétait-elle souvent. Quand Holden m’emmènera à la fête foraine, je saurai s’ils ont vaincu le Titan. Plus que trois semaines, plus que deux jours, plus que…

Mais dans un mois, ce serait fini. Au printemps, une note d’intention avait été glissée entre deux pages de chaque exemplaire. Le centième numéro serait le dernier. Les péripéties s’achèveraient, les héros se figeraient. Et le mystère de Nox mourrait avec lui.

Car personne ne savait qui en était l’auteur.

Lena avait cherché, pourtant. Elle guettait tous les mois, au bout de la rue, pour tenter de démasquer le fameux livreur. Mais il s’assurait que personne ne le voie. Elle n’avait pas d’idole à admirer ou de nom à chérir. Rien que des icônes sur papier glacé.

— Lena, viens manger, on part au théâtre dans une heure.

Soupir.

— Oui, Maman.

Retour au réel, à nouveau. Plus qu’un numéro. Je ferai quoi, moi, sans eux ? Je ferai quoi ?

Lena sortit de son lit. Elle contempla ses cuisses trop larges et ses cheveux déjà décolorés. Elle se sentait étrangère à son propre corps.

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( ce recit est évidemment fictif ^^)
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