Chapitre Deux : La Fête en Pastel

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Il faisait trop beau pour dormir si tôt.

Holden et Lena claquèrent la portière derrière eux, courant à travers les champs. La fête foraine s’installait de juin à août puis de décembre à janvier. Ici, parmi les blés de Magnolia. Au milieu de la boue aux allures de chocolat fondu et des corbeaux aux ailes tranchées au scalpel. Jérémie et Allie s’approchèrent de l’entrée. Un clown se pencha vers eux. C’était le proviseur du lycée, noyé sous un maquillage grotesque. Il tira la langue dans une grimace démesurée, son visage tordu par un sourire grossier. La musique hurlait dans les haut-parleurs. Ils franchirent le portail. Tout les engloutit. Les pavés en pierre et les attractions vieillies. Le camion de glaces et le marchand de barbe à papa. Le train fantôme et les auto-tamponneuses. Ces teintes pastel, tout pastel, la fête en pastel. Chaque année, elles perdaient de leur éclat. Mais rien ne changeait. Tout était là. Roses, les sorbets. Bleu clair, l’eau de la pêche aux canards. Et multicolore, la grande roue. Illuminée, la grande roue. Comme avant, la grande roue.

Allie y était allée pour la première fois à l’âge de cinq ans. Elle en conservait un traumatisme intact et inguérissable.

— Maman, j’ai peur, avait-elle crié à sa mère dans le wagon des montagnes russes.

— Enfin, ce n’est qu’un manège pour enfants. Endurcis-toi un peu, t’es une femme.

Des années plus tard, elle y avait annoncé à son époux qu’elle était enceinte, entre deux bouchées de pomme d’amour. À l’époque, le goût sucré de la friandise se dotait d’un parfum d’enfance et d’insouciance. Celui de la vie qui battait en elle.

À six ans, Holden y avait découvert, la bouche grande ouverte, les frissons des attractions et l’ambiance joyeuse des fêtes. Il avait cassé une tablette de chocolat rose devant sa sœur émerveillée et essuyé quelques larmes en voyant son ballon de baudruche s’envoler. Cette traînée salée semblait être la jumelle de celle qui avait coulé sur les joues de Lena, l’année suivante, alors qu’elle observait la marelle décapitée devant le stand de tir à la carabine. La case terre y était tracée à la craie, mais pas celle du ciel.

— Maman, ça veut dire qu’il n’y a pas de Dieu ? Réponds-moi, il y a quelque chose, là-bas ?

Et même maintenant, c’était une scène de carnaval. Trapèze géant pour bêtes de foire. Jérémie s’approcha d’elle.

— Si tu fermes les yeux, ça ressemble à l’ambiance du Jazz Bar à Édimbourg.

— On n’a pas le même souvenir d’Édimbourg, Jérémie.

— Ah bon ?

— Non. Moi, je vois des draps froissés et un petit-déjeuner au réveil.

Jérémie sourit. Allie lui caressa la joue du pouce et il l’embrassa comme il le faisait avant, en lui mordant légèrement la lèvre. Elle l’attira contre elle, lui tirant les cheveux jusqu’à le faire soupirer. Autour d’eux, les clowns hurlaient dans le train fantôme. On s’empiffrait de barbe à Papa. Le champagne coulait à flots sous les tables à tréteaux. Au milieu de la folie, on entendait les corbeaux coasser. À Magnolia, la fête ne durait pas.

Plus loin, Holden et Lena marchaient côte à côte. Leurs yeux brillaient comme s’ils avaient à nouveau six ans. Un cracheur de feu ranimait les nuits. Ils planaient tous. Holden bavait devant les pâtisseries exposées sous une cloche argentée. Des traces d’ongles sales ternissaient la surface. Il songeait aux soirées d’insomnie et à sa vie à cent à l’heure. Aux prochaines répétitions avec son groupe de rock et aux chansons qui s’écrivaient sans cesse sur les parois de son esprit. À sa mère, qu’il observait du coin de l’œil. Surtout quand elle passait ses bras autour du cou de son père comme pour l’étrangler.

Lena pensait aux comics. À Arthur qui était coincé dans un vaisseau spatial à la dérive. Aux autres héros qui le cherchaient en vain. Bientôt, ce serait la fin. Elle devrait enlever les pins en forme d’étoiles et d’éclairs punaisés sur son perfecto. Décrocher les posters, quitter les planches de BD. Responsabilités et vie d’adulte. Elle baissa les yeux vers le cauchemar de son enfance. Marelle amputée, Magnolia décapité, soudain le vide. Elle observait tout, Lena. Tout et tous alimentaient ses rêveries. Elle contemplait les habits, les étoffes, les parures et les colliers. On la bouscula. Manteaux en fourrure, jean troué, bracelets au tintement métallique. Verres qui se lèvent, bises qui claquent. Le stand d’à côté était bondé. On soldait des déguisements de princesse et des porte-clés, des vêtements fripés et des sacs à main. Il n’y avait personne au fond du rayon, au coin des vinyles et des objets d’hier. Ventes privées, nuit d’ivresse. Lena fit courir ses doigts sur les manteaux, testant les étoffes, laissant à sa paume un rapide contact avec la douceur. Elle aperçut du coin de l’œil une jeune fille de son âge. La teinte violacée de son rouge à lèvres, signe d’une maturité dévergondée, la perturbait.

Leurs parents les rejoignirent. Ils se tenaient la main comme un couple de lycéens. Un vendeur distribuait des gobelets de jus d’orange auquel on avait sûrement ajouté des substances illicites. Allie en saisit un, mais le reposa aussitôt en se rendant compte qu’un petit garçon atteint d’une angine l’avait touché, vingt-deux heures plus tôt, pas assez pour purger les microbes. Elle en choisit un autre, lavé il y a quelques minutes par un jeune forcé de travailler aux cuisines pour payer ses études. Comme d’habitude, Allie mit sa paume devant sa bouche tout en buvant. Il ne fallait pas qu’on remarque l’étrange bulle rose sur le gobelet. Quand Lena s’en rendait compte, sa mère prétendait : c’est mon rouge à lèvres. Lena n’y connaissait rien en maquillage. Elle ne disait rien. Allie mémorisait tout. La texture du coton et de la soie, la morsure du cachemire et de la laine. Elle était persuadée que tout ça, elle les emporterait dans sa tombe. Elle partirait tressée de fils étrangers. Un scone qu’on mâchonne et des verres qui tintent, des boucles blondes et une jupe en tweed, la vibration d’un téléphone portable et une pomme qu’on croque. Dans son esprit, dans sa chair. Gravés pour l’éternité.

Lena se retourna pour observer la fête foraine. La taille des chapiteaux diminuait, les couleurs pastel ternissaient. Le paysage se fondait sur la route plane. Bientôt, on ne verrait plus que les champs. Son frère griffonnait sur son carnet à spirale. Son père dodelinait de la tête sur le siège passager. Le rétroviseur ne reflétait que les yeux perçants de sa mère. Deux pupilles trop dilatées. Des iris bleus et presque transparents. Iris. Encore. Même quand on n’y pense pas. Ses parents se lançaient des coups d’œil à la volée. Comme d’habitude, une étincelle gorgée de souvenirs les imbriquait l’un à l’autre. Lena détestait le comportement de sa mère envers son père, cette manie de poser sa main sur sa cuisse comme pour éveiller une promesse de nuit sordide. Puis Allie reporta son attention sur la route. Pendant ces moments-ci, lorsque ses yeux se voilaient, Lena se demandait à quoi elle songeait. Parfois, la jeune fille souhaitait pouvoir lire dans les esprits comme Séléné dans Nox. Elle violerait volontiers l’espace carcéral des pensées, si cela lui permettait de mieux la comprendre. Mais Allie Camara avait simplement touché la clé de contact.

— Alors Holden, déclara Allie à brûle-pourpoint, tu nous lis une de tes chansons ?

— Alors Maman, reprit Holden sur le même ton, tu nous récites un poème de Lamartine ?

Entre eux, ce n’était pas un échange. Pas des mots. Même pas quelques anecdotes lancées en l’air pour rompre le silence. C’était une joute verbale.

— Holden…

— Mais c’est vrai ! T’es prof de français, non ? On ne t’entend jamais déclamer des trucs !

Allie soupira. Le son de sa voix la fatiguait. Qu’il se taise. Un peu de musique lui ferait du bien.

— Tu résumes Lamartine à des trucs ? Très bien, ça promet. Je n’arrive jamais à les mémoriser, de toute façon. Je ne me souviens de rien. Ni de personne. Je suis sûre que je ne me rappellerai pas l’épitaphe sur la tombe de ma mère !

Elle émit un éclat de rire, rauque et sonore. C’était presque un râle, animal et sauvage. Jérémie croisa le regard de Lena dans le rétroviseur.

— Je ne me souviens même pas de mes anciens élèves une fois l’été passé, ajouta Allie. Alors comment tu veux que je…

— À une exception près, souffla Jérémie.

Une rougeur rosit ses joues et elle parut normale et fragile. Une seconde d’humanité. Lena sentit des larmes brûlantes lui monter aux yeux. Elle foutrait tout en l’air, si elle était dotée de télékinésie.

Allie frôla le lecteur CD. C’était un geste involontaire, de réflexe, purement instinctif. Mais sa main resta assez longtemps appuyée contre le tableau de bord pour faire monter la migraine. Une douleur lancinante, qui lui mettait les sens à vif et les nerfs à fleur de peau. Tout tanguait. Elle demanda aux corbeaux d’apparaître sur la route. Elle pria la poussière de lui montrer le chemin. Vite, la maison, qu’elle aille s’allonger sur les draps. Vite, les champs de Magnolia. Et aussitôt, au paroxysme de la souffrance, des étincelles roses semblables à des éclats de diamant apparurent au bout de ses doigts. Fins et discrets. Allie retira ses doigts, une décharge électrique parcourut son corps et la radio s’alluma toute seule. Comme si sa paume, son mal de crâne et cette télékinésie inexpliquée étaient imbriqués les uns aux autres et faisaient partie d’un système à part entière qui fonctionnait hors d’elle. Au delà de sa portée et de son contrôle.

— Oh M’an, tu as mis une chanson ?

— Non Holden, c’est ton père qui a…

Allie croisa le regard de Lena dans le rétroviseur. Leurs prunelles se toisèrent.

La jeune fille s’était endormie quelques minutes, fatiguée par la chaleur torride de l’été. En rouvrant les yeux, elle avait cru voir des gemmes roses voleter dans la voiture. Avant que l’image ne puisse se figer convenablement sur sa rétine, son mirage disparut. Sans doute un mauvais rêve ou une réminiscence d’une case de Nox.

Holden appuya son front contre la vitre. Le paysage défila devant lui, poétisé et rythmé par la voix sortant des haut-parleurs. Plus les corbeaux décrivaient une mosaïque de brun, plus il se sentait mal à l’aise. Les pins s’alignaient au bord de la route. Le maïs remplaçait le pastel. Plus les grands espaces se déployaient, plus son univers se rétrécissait.

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( ce recit est évidemment fictif ^^)
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