Chapitre Un: Les Champs de Magnolia

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Sept mois plus tôt.

Cette fois, c’était la dernière.

Les élèves avaient déserté les couloirs. Les tables respiraient les ultimes heures. Le baccalauréat approchait et avec lui, la promesse de la vraie vie. Elle fit crisser la chaise derrière son bureau. Dans quelques minutes, elle ne serait plus Madame Camara. Seulement Allie, la dure, l’imperturbable. Mère de deux enfants et épouse d’un cinéaste prodige. La sonnerie retentit. Début de l’été. Comme tous les ans, Allie parcourut du regard l’estrade en bois, les tables vides et la carte de la Basse-Normandie punaisée au mur. Toujours les mêmes interrogations. Cette nostalgie précoce. Est-ce que je leur ai apporté quelque chose ? Combien se souviendront de moi au mois d’août ? Ils penseront à mes leçons, noyés sous leurs box de pâtes et les partiels universitaires ? Ils regretteront le lycée même s’ils avaient hâte de quitter. Et moi, est-ce que j’ai fait cours à un mur ? Ont-ils tous défilé devant moi, cette année comme les autres, comme toujours depuis dix ans ?

Et encore une fois, ne pas trouver de réponse. Fermer le cartable. Éteindre l’ordinateur. Tirer les rideaux, tracer un trait, et en septembre, recommencer.

Dans sa salle de classe, Allie Camara ressentait tout. C’était le cas depuis qu’elle était petite. Elle avait accès au passé de chaque objet. Dès qu’elle touchait un livre ou effleurait une tapisserie, toute son histoire lui apparaissait. C’était comme ça. Personne n’y avait jamais trouvé d’explication. Ni ses médecins ni sa conscience. Mais ce n’était pas tout. Voir le passé lui donnait des migraines. Terribles. Impossibles à canaliser. Plus elle restait à voir ce passé, plus son mal de crâne montait. Et au bout d’un long moment, la douleur sortait d’elle sous forme d’éclats roses et dévastateurs. Des écailles se formaient sur ses bras. Des étincelles se projetaient dans les airs, faisaient bouger les objets et tourner les tables. Ce processus long, cette télékinésie abrupte l’effrayaient.

Ainsi les voyait-elle. Derrière ces tables qu’elle venait d’effleurer. Les fantômes d’adolescents, assis sur leur chaise, l’écoutant à moitié. Des walkmans autour du cou et des t-shirts hippie sur leur corps frêle. Et puis ils partaient et laissaient place à d’autres, tous les mêmes, interchangeables. Des dizaines de générations se reflétaient devant elle. Les visages se superposaient sans la marquer. Simples silhouettes de passage. Des mèches en pétard aux téléphones portables, des calepins aux MacBook Air. En noir et blanc, tous. Sauf une. Allie se tourna vers le deuxième rang, la table avec la chaise bleue. Ses doigts effleurèrent le bois sec du bureau, où elle avait corrigé un paquet de copies en un quart d’heure la semaine passée. Derrière elle se trouvait l’éponge qui résonnait contre l’ardoise du tableau quand elle tentait avec désespoir de marquer le silence. Elle rangea son manuel Bordas dans son sac. Il sentait encore le papier glacé. Il lui apporta le souvenir de cette dernière heure passée avec les Première S 4, des années auparavant. Écoutez, les jeunes, leur avait-elle dit d’une voix chevrotante. Écoutez-moi, car je ne dis pas ça à toutes mes classes. Je crois en vous.

Dans le couloir, c’était pareil. Des faisceaux de lumière l’aveuglaient. Les écrans des téléphones portables brillaient telles des lucioles. Le parc du lycée était bondé. La façade régnait en maître sur des hectares de verdure. Les adolescents jonchaient la pelouse, les bras derrière la tête, regardant la bâtisse spectaculaire, presque un château sur pilotis. Les Converses grattaient la terre, les sacoches en cuir butaient contre les cailloux. Allie elle-même se vautrait sur cette pelouse, à dix-sept ans, lorsqu’elle était élève dans cet établissement. Elle contemplait cette bâtisse et sa devise incrustée dans le marbre : l’excellence à jamais. Envie de quitter ce bahut le plus vite possible, désir de fuir sa tête et le chaos qui y régnait. Félicitations, tu es toujours aussi seule. Même des dizaines d’années plus tard.

Elle poursuivit sa marche jusqu’au parking, tournant le dos au lycée. Ses mèches noires frictionnaient contre son mince vêtement en cuir. Cette veste légendaire dont elle ne se séparait jamais. Personne à Magnolia ne parvenait à énoncer sa couleur. Rouge écarlate ou praliné. Pourpre ou chocolat. Cette nuance, tout comme sa propriétaire, ne s’identifiait pas.

Elle la voyait, elle aussi. L’adolescente se tenait toujours de l’autre côté de la rue, sur le trottoir. Elle la fixait, son perfecto noir tranchant avec les teintes brunes de l’après-midi. Parfois, Allie culbutait une moto par inadvertance et elle lui apparaissait à l’arrière, coiffée d’un casque, les bras jetés autour de la taille de son petit ami. Ses Converses étaient bleues, ses mitaines d’un violet métallique. Mais ses mèches blondes étaient éphémères. Comme d’habitude, elle disparut sous les phares d’une voiture. Elle, la seule à être en couleurs. Dans le crâne d’Allie, un passé qui se décline en boucle, la transmission qui se perd, la communication qui s’enraie, les années maudites, le pessimisme qui s’installe et au milieu, elle, Iris Rose Bonamy, la lumière dans les ténèbres. Elle prit place au volant de son 4x4. Tourner la clé de contact et fermer la portière rétrécissait son environnement. Elle démarra et le lycée s’effaça.

Magnolia était figée dans un paysage de novembre. Les rayons de soleil se faisaient rares. Les flocons de neige constituaient un miracle. Seules les feuilles tombaient au sol, formant un damier orange et jaune. Elles ne viraient jamais au rouge, sauf le jour de l’automne. L’unique date capable de rythmer les saisons. Allie trouvait ce paysage idyllique, avant. Peut-être parce que les premières affres de la passion le rendaient plus romantique. Mais le temps avait annihilé la poésie du lieu. Ne restait plus que le froid et l’inertie de cette répétition sans variation. Magnolia était un concerto désenchanté. Les petites maisons brunes laissèrent la place à des toits fumeux. Allie avait dépassé l’église sans s’en rendre compte. Elle ne regardait jamais de ce côté-là. Tout s’effaça, le pub et la boulangerie, les parapluies inutiles et l’automne perpétuel. Tout sauf la route.

Dans le rétroviseur, elle aperçut un corbeau noir. Celui avec les ailes anguleuses, presque tranchées au scalpel, qui s’éloignait dans la brume. Un coassement se propagea en écho. Il y eut ce ciel doré dans la fraîcheur de la soirée, ce jaune qui semblait n’avoir jamais connu le bleu. Les pins et leur sommet pointu. Leur couleur verte à la teinte foncée que le soleil baignait de ses rayons. Allie poussa un soupir. Les trois bagues qu’elle portait aux doigts tremblèrent dans la lumière. Tout à coup, les épis de blé se déployèrent à perte de vue. Elle perçut les hennissements et l’odeur âpre de la boue, puis la maison de campagne qui se découpait devant le 4x4.

Son mari et elle avaient hérité de l’exploitation agricole des Camara. Jérémie dressait les étalons pour les présenter à des courses épiques et organisait des balades à cheval avec les enfants du coin. Et son cadeau de mariage à sa femme, c’était cela. Les champs de Magnolia. Là où les grands espaces tranchent avec la solitude.

Près du box, Allie adressa un signe de tête à Quenotte. La puanteur du crottin surpassait celle du foin. Ce canasson avait peur d’elle. À l’intérieur, l’archaïsme du paysage s’effaçait un instant. L’odeur du pot-au-feu émergeait de la cuisine équipée. On avait sorti une bouteille de lait du réfrigérateur dernier cri. La voix métallique de l’enceinte connectée perturba le silence. Votre épouse est rentrée, Monsieur Camara.

— Manon, ferme ta gueule, lui asséna Allie.

Jérémie descendit l’escalier, réprimant un éclat de rire. Allie lui sourit, il l’embrassa et elle était à la maison. Jérémie possédait les boucles brunes des héros rebelles. Il sentait le café et le linge propre. Lorsqu’il lui chuchota à l’oreille, sa voix semblait coulée dans du miel. Mais son physique recélait des caractéristiques plus sombres. On décelait chez lui une part de ténèbres, comme de la mousse au bord d’un lac brumeux ou un rayon de soleil au crépuscule. Son mystère le rendait angoissant, ce qui renforçait sa beauté. Il était comme en Écosse.

Les deux angelots se blottissaient côte à côte sur le canapé du salon. Ils saluèrent leur mère d’un signe de tête. Holden et Lena, dix-huit mois d’écart. Leurs journées se suivaient et se ressemblaient, une routine bien rodée. Des glandeurs, des loosers. Le jeune garçon s’était goinfré de gâteaux sur le sofa pour combler une fringale soudaine. Il avait trempé les biscuits dans un verre de lait rempli à ras bord tout en déchiffrant une partition. Puis, pris d’une crise d’inspiration, il avait saisi son carnet à spirale pour griffonner des paroles de chansons. Le calepin gisait sur le parquet, jeté en l’air dans un excès de rage. Il écrivait comme ça, Holden. Dans la chaleur d’un été naissant et sous l’impulsion d’une famine irrépressible. Après avoir enchaîné les shots jusqu’à trois heures du matin et être rentré à pied avec sa sœur, observant le ciel virer au rose dans la lumière éclatante que lui confère l’aurore. Après avoir passé la nuit avec sa petite amie du moment qu’il quitterait deux semaines plus tard. Son écriture était brutale, à fleur de peau, guidée par l’impulsion. Ses chansons, des morceaux sirupeux et sans intérêt, l’hypertrophie d’une âme prise dans les tenailles d’une jeunesse sans espoir.

Lena lisait un comics, les jambes jetées sur la table avec négligence. Elle se perdait aux côtés de ces super-héros en collants qu’Allie trouvait ridicules. Toute la journée, elle s’était gavée de thé noir et de viennoiseries à la cannelle, ses préférées. Entre deux pages, ses yeux s’étaient autorisés à contempler les feuilles tournoyant par la fenêtre. Parce qu’elle reflétait la mélancolie de cette ville, avec son regard dans le vague. Lena, comme sa mère était née au beau milieu de l’automne, dont elle semblait être la personnification parfaite. Elle aimait les mythes, les bougies parfumées et les œuvres au titre poétique. Ils avaient dix-sept et seize ans. Lui, les cheveux bruns et en bataille, une mèche volage tombant sur son front, énergie chronophage et bras menus rêvant de se doter de tatouages virils. Elle, blonde avec des reflets roux, short à carreaux, collants punk, perfecto noir. Jeunes et beaux, à peine. Leur rébellion était à la mesure de ces grands espaces : démesurée et impersonnelle.

Une boule de poils miaula à ses pieds. Allie la repoussa d’un coup de talon. Moustache, le chat nain au pelage brun que ses enfants adoraient depuis toujours. Il ne se développera jamais, avait précisé le vétérinaire à Jérémie. Il est comme ça. Enfants, Holden et Lena se montraient protecteurs envers l’animal. Mais avec le temps, ils s’en étaient lassés. Moustache était trop petit pour attraper la pelote de laine au vol, trop faible pour jouer avec eux. Il se contentait de dormir à leurs côtés, fatigué par sa propre taille.

— On va à la fête foraine, Maman ?

Holden conservait cette voix aigüe de gosse. Comme s’il n’avait jamais mué. Il demeurait coincé à cet état précoce de bébé braillard et intarissable, prêt à bouffer tout ce qui se trouvait sur son passage. Oui, Holden. Prépare-toi. Lena, enlève tes pieds de la table, tu te crois où ? Une agitation soudaine, les BD qui se referment, Doc Martens chaussées et énergie de l’été. Ce bouillon de sons, ce mélange de papier froissé et de cacophonies dans les couloirs ramenaient Allie aux Noëls en famille et au crépitement des emballages en plastique. Le papier qui se froisse en même temps que le jouet dont on se lasse. Jérémie sentait le vin et l’écorce du sapin quand il lui offrait son présent. Ils passaient le réveillon tous les quatre. Pas de cousins, d’oncles ou de famille éloignée. Pas de grand-mère gaga qui gâtait ses petits-enfants.

Oh non putain, pas de grand-mère.

— Pas de migraine ?

Revenant au présent, Allie secoua la tête. Non, chéri. Pas encore. En mêlant brièvement ses doigts aux siens, elle se crut revenue aux premières années de leur vie de couple. Puis elle entendit Holden allumer son briquet et ce fut fini. Mère, à nouveau.

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Eh oui la chaise est a la base une technologie extraterestre qui un jour se retrouva accidentellement dans l'espace a cause d'un alien trop enérvé qui la jetta en l'air (cet alien avait une force remarquable). Aprés un long périple d'une dizaine d'année lumiere cette chaise rentra en collision avec une météorite qui créa peu a peu un 'bing bang" telle que vous le connaissez . La chaise ressortit de cette collision en pleine forme, sans une égratinure est alla tranquillement se poser sur la terre quand celle-ci fut remise de la météorite qui tua tous les dinosaures.Donc la chaise fut trouvé par des homme de Néandertal qui au fil des siécles apprirent a fabriquer cet objet symbolisant la perfection.



( ce recit est évidemment fictif ^^)
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