Prologue

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L’année avait commencé avec du champagne et Bruce Springsteen. Elle se terminerait avec des spectres et des limbes de vie déchirés. Peut-être une poignée de fruits de mer et des macarons. Mais ce serait tout.

La nuit ne tombait pas sur les champs de Magnolia. Tout comme la neige et les feuilles, ce qui rythmait le passage du temps n’avait pas d’emprise sur eux. Le jour se dilatait peu à peu jusqu’à rompre avec cette teinte bleue. Mais le crépuscule n’existait pas. Seule une ombre pesait sur la maison et contrastait avec la lumière diurne.

À l’intérieur, Allie Camara ressentait. Le salon était en désordre. Elle contemplait, par terre, les pois chiches écrasés et les chips en miettes. Sur le parquet, le vieux talc épousait la marque d’une chaussure d’homme taille quarante. Sur la table, une part de gâteau comportait la trace de deux quenottes. Si elle se levait, Allie verrait une coulée de chocolat salir le sol et se poursuivre jusqu’à la porte, se confondant avec la boue des bottes en caoutchouc que les enfants revêtaient le dimanche. Et dans la cuisine, les huîtres dégageaient une odeur piquante. Elle se croyait à la mer avec du sel sur les lèvres, de l’iode dans les narines et les cris des mouettes dans les oreilles.

La guitare d’Holden gisait dans un coin. Les Doc Martens de Lena faisaient leurs lacets dans l’entrée. Les notes de La couleur de ton indifférence lui vinrent en tête.

Jérémie s’assit à côté d’elle. Il lui tendit une coupe de champagne. L’odeur propre des draps parvenait à Allie depuis la chambre.

— Ça arrive ?

Cette voix qu’il avait, encastrée dans la douceur.

Allie acquiesça. Les maux de tête étaient de plus en plus insupportables. Elle aurait aimé qu’ils la laissent tranquille, rien que ce soir. Mais cette migraine lui vrillait le crâne et frictionnait contre son globe oculaire. Chargée à bloc comme un revolver.

Leurs coupes teintèrent l’une contre l’autre. Elle but une gorgée. Les bulles lui explosèrent en bouche. Comme lorsqu’ils étaient jeunes et se saoulaient dans la cuisine à deux heures du matin. Jérémie la regardait boire, vêtu de ce pull vert qu’elle lui avait arraché un nombre dingue de fois. Les draps dans la chambre étaient dorés. C’était comme en Écosse.

Sur la boisson ambrée, une bulle rose éclata. L’étrange nuance pastel se mêlait à la trace de son rouge à lèvres violacé. Jérémie avait marché sur le talc. Et sur les poupées articulées. Sans le remarquer, bien sûr.

— Il est presque minuit. Tu veux qu’on aille dehors ?

Elle acquiesça. Au moins, elle commencerait l’année dans les champs de Magnolia.

Au loin, la fête foraine s’illuminait. Le compte à rebours débutait, mais les voix manquaient de panache. Les stands et la pèche aux canards explosaient au visage d’Allie. Tout cela orphelin. Comme elle, comme eux.

La migraine empirait. Elle s’enroulait autour d’elle, lui faisant perdre tout contrôle. Une larme de douleur s’échappa de ses yeux. Ça arrivait. Cette fois, ce serait dévastateur. Jérémie lui prit la main. Elle le revit décocher un sourire au bébé flétri qui serrait son index. Et puis pleurer en lavant le pyjama rose. Lâcher le vélo aux petites roues pour le laisser conduire tout seul. Maintenant, Jérémie n’avait plus qu’une paume à étreindre.

— Je suis là, souffla-t-il.

Allie se blottit dans ses bras. Elle avait oublié ce que ça faisait. À la fête foraine, on devait amener des gobelets de jus d’orange frais. Peut-être qu’Iris lui enverrait un message de bonne année. Elle signerait IRB, sa marque de fabrique.

Dans les champs, elle les voyait encore. Les souvenirs tournaient en rond, démultipliés. D’abord Holden à deux ans, tombant dans la boue en s’esclaffant. Et Lena à cinq, effleurant les épis de blé avec mélancolie. Les balades en famille, le volant du 4x4 un soir de pluie. L’appareil photo autour du cou, le vent s’engouffrant sous la veste à la couleur infernale. Taper sur l’encolure du cheval, retrouver le chat qui miaule dans l’entrée. Grands espaces et solitude. Ça arriverait. Là. Et ce serait inexorable.

— Il faut que je te montre quelque chose.

Allie se détacha de Jérémie. Ses yeux anxieux reflétaient ce crépuscule invisible. Elle grimaça. Les vrilles de sa tête s’enroulèrent dans son crâne. Toute l’énergie de son corps convergea vers cette source de douleur douce-amère. Souffrance et plaisir cohabitaient, comme toujours. Deux étincelles roses surgirent de sa paume et ce fut la délivrance.

En un instant, les étoiles se décrochèrent. Une par une, elles descendirent pour arriver vers eux. Les constellations et les planètes, les anneaux de Saturne déjà morts, tout ployait sous son regard. Ses ongles crachèrent d’autres flammes pastel. Ils étaient entourés de points dorés et brillants.

Le halo de nacre se reflétait sur les traits de Jérémie. Un sourire radieux éclaircit son visage. Allie avait fait descendre les astres sur terre, et ce uniquement pour lui. La migraine était partie.

Jérémie éclata de rire. Il la fit basculer en avant. Ses yeux encapsulaient toutes ces constellations illuminées. Trois, deux, un, bonne année. Peut-être qu’Holden et Lena s’étaient changés en étoiles et les entouraient incognito.

— On y va ? murmura Jérémie contre ses lèvres.

C’était l’Écosse à nouveau.

— On y va.

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