Chapitre 17

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Léana

Soixante-douze heures. Voilà soixante-douze heures que Matthew a disparu. Si j’avais su que l’embrasser le ferait fuir ainsi, peut-être que je me serais abstenue. Ou peut-être pas. Bon sang, son silence me rend dingue ! Pas de message, pas d’appel. Il ne répond pas à son téléphone qu’il a même éteint. Il ne nous a pas dit où il était. Personne ne sait. Personne ne peut me dire où se trouve mon colocataire et s’il va bien. Il a manqué une garde, chose qu’il ne fait jamais à moins d’être au fond de son lit avec quarante de fièvre, et encore, dans ce cas il prévient le Chef Jones. Là, il n’a rien dit à personne. Je commence vraiment à m’inquiéter et sincèrement, je ne suis pas sûre de savoir quelle sera ma réaction entre lui sauter au cou ou l’étriper lorsqu’il fera sa réapparition !

Ce baiser… Ce putain de baiser était juste parfait. J’ai eu l’impression d’être enfin à ma place, de faire enfin ce qu’il fallait. Certes, le moment n’était peut-être pas le meilleur, mais c’était spontané et sincère. Depuis qu’il est parti, je me repasse en boucle ce moment et j’angoisse de plus en plus d’avoir merdé. Je ne supporterais pas de perdre son amitié, d’avoir fichu en l’air la coloc ou de perdre mon boulot. Déjà, trois jours sans lui me donne l’impression qu’il me manque une part de moi, alors je n’ose imaginer comment je vivrais un arrêt définitif de tout ce que nous avons. D’un autre côté, il m’est de plus en plus difficile d’ignorer les sentiments que Matt m’inspire. Je tiens énormément à lui et il ne s’agit plus d’amitié, j’en ai conscience.

- Léa, il faut que tu sortes de cette douche avant d’être aussi flétrie que mon arrière-grand-mère, soupire Sophia derrière le rideau de douche.

- J’arrive, j’arrive.

Je me rince les cheveux et éteins l’eau sous laquelle je suis en effet depuis bien trop longtemps. Je vois apparaître une serviette de bain entre le mur et le rideau que je saisis pour m'enrouler dedans avant de sortir de la douche. Beaucoup trop de paires d’yeux se posent sur moi lorsque je glisse mes pieds dans mes tongs. Il semblerait qu’une partie de la brigade attendait ma sortie. Je fronce les sourcils et agrippe l’ourlet de ma serviette pour être certaine qu’elle ne tombe pas.

- Qu’est-ce que vous faites tous là ?

- Ecoute Léa, commence Théo. Matt a déjà disparu une fois de cette façon et… C’est toi qui l’as retrouvé.

- Ah oui ? Et bien, désolée de vous décevoir mais j’ai perdu la mémoire, donc je ne me souviens ni de ce jour ni du lieu où j’ai pu le retrouver.

- Peut-être qu’on peut essayer de te rafraîchir la mémoire…

- Ça fait des mois que je vous demande de le faire et personne, jusqu’à présent, n’a daigné m’écouter, soupiré-je.

- Là c’est une situation d’urgence. La dernière fois il était vraiment dans un sale état, soupire Paul.

- Parce que le fait que j’aie besoin de retrouver la mémoire n’est pas une situation d’urgence peut-être ? argué-je plus vigoureusement que je ne l’aurais voulu.

Paul ne tient pas compte de mon début de révolte, me tire jusqu’au banc dans les vestiaires avant de s’asseoir à mes côtés. J’attrape la serviette que Sophia me tend et la noue sur mes cheveux alors que mon coloc prend à son tour la parole.

- Il y a environ deux ans, lors d’une intervention dans un foyer, nous avons oublié un gamin qui était caché sous un lit. Aucun de nous ne l’a vu. Matt et moi étions passés dans la chambre et, malgré notre inspection, nous sommes passés à côté.

Le visage de Paul est marqué par ce souvenir. On est loin de mon colocataire et ami, souriant et jovial. Il reste silencieux un moment, perdu dans ses souvenirs avant de reprendre, plus bas.

- Le môme… Il n’a pas survécu. Matt l’a très mal vécu et il s’est totalement renfermé sur lui-même pendant deux jours avant de quitter la coloc sans nous en avertir et sans donner de nouvelles. Tu t’es souvenue d’un lieu dont il parlait et tu l’as retrouvé. Mais, ni toi ni lui ne nous avez parlé de cet endroit.

Je ferme les yeux et inspire profondément. Généralement, mes souvenirs ressurgissent à partir d’une phrase, d’une odeur, d’une émotion forte. Les situations racontées de cette façon ont rarement amené un éclairage sur ces années floues dans mon esprit. D’un autre côté, nous avons rarement tenté l’expérience, même si Sophia essayé à plusieurs reprises pour des moments qui semblaient moins éprouvants que celui-ci.

- Rien ne me vient Paul, je suis désolée. Crois-moi j’aimerais pouvoir retrouver Matt, je m’inquiète autant que vous de sa disparition.

- Sophia et toi avez pris en charge un bonhomme de quatre ans ce jour-là. Un petit blond adorable qui était brûlé au bras droit. Il avait une peluche, un petit hippopotame qu’il serrait contre lui en vous empêchant de l’examiner.

- Non, ça ne me revient pas davantage…

Je me lève pour récupérer mes affaires dans mon casier dans un silence de plomb. Savoir que j’ai la possibilité de trouver Matt mais que ma mémoire me fait défaut est d’autant plus frustrant. Je n’en peux plus de cette amnésie, de tout ce contexte de secret pour me préserver. Tout cela devient invivable et totalement ridicule. Je balance un coup de poing rageur dans mon casier en grognant puis y pose mon front en soupirant. Rester forte, relativiser, reprendre pied. J’inspire et expire profondément à plusieurs reprises avant de me retourner pour leur demander de me laisser m’habiller en paix et sursaute en voyant Paul et Sophia juste devant moi.

- Ecoute Léa, intervient Sophia. On ne devrait pas t’en parler, le Doc a dit qu’un choc pourrait t’aider à te souvenir mais qu’il fallait éviter car cela pourrait être difficile à gérer émotionnellement parlant. Sauf qu’il est important de trouver Matthew.

- Ah oui, donc on écoute le docteur bien gentiment pendant des mois et ce même si je vous supplie d’éclairer mes lanternes parce que je deviens dingue et que j’ai besoin de me souvenir, que je suis prête à encaisser car ces trois ans de flou me sont devenus insupportables. Et là tout à coup pas de problème pour me foutre en l’air ?! Merci, vraiment merci les amis ! m’emporté-je.

- Paul, on ne devrait peut-être pas parler de ça, Léa a raison, soupire Sophia.

- Il faut qu’on trouve Matt ! s’exclame Paul.

Je ne vais pas supporter encore longtemps tout ce petit monde autour de moi, tous ces yeux qui me scrutent dans l’espoir de trouver notre collègue. Je soupire lourdement en enfilant mes sous-vêtements comme je peux sans faire tomber ma serviette, puis mon jean et mon tee-shirt.

- Bordel, allez-y dites-moi. Je vous écoute. Qu'est-ce que je ne ferais pas pour toi Matthew Wilson, bougonné-je.

Sophia me regarde un moment, hésitante, avant de me faire signe de m’asseoir sur le banc. Je la suis, m’y installe à califourchon, suspendue à ses lèvres. Tout le groupe se masse autour de nous alors que le stress se loge au creux de mon ventre de façon massive.

- On a soigné un gamin d’une dizaine d’années ce jour-là. Il était très brûlé dans le dos, sur les jambes et à l’arrière de la tête, murmure Sophia. Quand… Quand nous sommes repassées à l’hôpital à la garde suivante, Cortes nous a dit que le môme avait lutté pendant des heures mais qu’il ne s’en était pas sorti.

- Quoi ? Oh mon Dieu, merde…

Et là, l’image de Sam Cortes dans la salle des Urgences nous annonçant la nouvelle me revient brusquement. Je suis submergée par les émotions ressenties à ce moment. C’est comme si je l’apprenais à nouveau, comme si j’étais de retour au jour J. Je revois le gamin sur notre brancard en arrivant à l’hosto, son regard apeuré et plein de douleur nous suppliant pour que ça s’arrête. Je ressens la main de Sophia qui prend la mienne alors que Cortes nous annonce la nouvelle. Je la revois sous le choc, incapable de prononcer un mot. Je perçois l’odeur aseptisée du couloir, j’entends le brouhaha des Urgences, les rires des infirmières et les bips des machines.

- Léa, Léa ?

La voix de ma collègue me parvient de loin, comme si je n’étais plus dans le vestiaire mais là-bas, à l’hôpital. Je lève la main en gardant les yeux fermés. Il faut que je fouille dans ma mémoire mais tout est flou après cette annonce. Je sursaute quand des bras m’entourent. Paul s’est installé derrière moi et me serre contre lui alors que Sophia me tend un mouchoir. Merde, je ne m’étais pas rendue compte que je pleurais. J’inspire difficilement en essuyant mes joues, fermant à nouveau les yeux pour ne pas croiser le regard de mes collègues.

- Dites-moi autre chose sur ces jours-là, je n’arrive pas à me souvenir de tout.

- Heu… Le jour du départ de Matt, on l’a trouvé ivre sur le canapé en rentrant de notre garde, me dit Paul à l'oreille. On a essayé de lui faire entendre raison mais il nous a envoyé bouler sévèrement. Je ne l’avais jamais vu comme ça. S’il avait déjà été virulent envers moi, jamais je ne l’avais vu énervé contre toi. Il… Il a dit des choses…

- Quoi, qu’est-ce qu’il a dit Paul ?

- Léa, dit-il dans un soupire. Il a parlé de ton père. Il a dit qu’il comprenait qu’il ait plongé dans l’alcool avec une fille comme toi. Que tu attendais la perfection de tout le monde et mettais une telle pression sur les épaules de tes proches que… que seul l’alcool pouvait permettre d’oublier à quel point tu étais insupportable. Mais il ne le pensait pas Léa, il était bourré et malheureux, ses mots ont dépassé ses pensées… Il était tellement énervé qu’on lui fasse la morale qu’il a donné un coup de poing dans le mur. La télé s’est décrochée et fracassée au sol.

Les images me reviennent au fur et à mesure que Paul m’explique ce qu’il s’est passé. Je revis la sensation du poignard qui s’enfonce profondément en moi quand Matt crache ces mots, le visage empli de colère. Mes larmes redoublent, j’ai l’impression de sentir mon cœur se fissurer alors que je revis la scène. Puis je vois Matthew qui monte les marches en trombe pour rejoindre sa chambre, j’entends le fracas que l’on entendait d’en bas, notre discussion et nos peurs concernant son comportement, le moment où nous l’avons vu descendre les marches avec un sac sur l’épaule, manquant de tomber, titubant jusqu’à la porte avant de sortir. J’ai même un sursaut lorsque le son de cette porte qui claque me revient. J’ai l’impression de tout revivre une seconde fois, avec des émotions décuplées malgré le fait que ce ne soit que des souvenirs.

- Ensuite ? Parle-moi du moment avant que je comprenne où il est, s’il te plait…

- On est allé dans sa chambre un matin pour essayer de trouver où il pouvait bien se cacher. Tu as fouillé dans une petite boîte noire dans son armoire avec des photos et là tu as percuté.

La boîte dans son armoire. Je fouille, fouille dans ma mémoire jusqu’à la visualiser en essuyant rageusement les larmes sur mes joues. Je la vois mais je ne suis pas sûre que ce soit vraiment un souvenir. J’ai davantage l’impression que mon esprit s’imagine la scène plutôt qu’il ne la revit réellement. Je visualise la boite noire entre mes mains mais rien ne vient.

- Allez, souviens-toi bon sang, on y est presque, marmonné-je en me prenant la tête entre les mains.

C’est frustrant et profondément agaçant de ne pas y arriver. J’ai envie de tout envoyer balader, de hurler pour soulager ma colère quand tout à coup la boîte noire s’imprime dans mon esprit, abîmée, taguée au blanco de divers dessins. Je me vois l’ouvrir, fouiller dedans, et je visualise une photo de Matt enfant avec un vieux monsieur. J’ouvre brusquement les yeux quand les infos se fraient un chemin dans mon esprit.

- Je sais. Putain, je sais où il est !

Je me défais de l’étreinte de Paul et me lève pour enfiler mes chaussures en trombe. Je dégage la serviette de sur ma tête et m’attache les cheveux à la va-vite, fébrile.

- Il est où ? me questionne Paul.

- Si je ne vous l’ai pas dit la dernière fois, c’est pour une bonne raison. J’y retourne !

Je récupère ma veste dans mon casier et l’enfile en vitesse avant de fouiller dans mon sac pour récupérer mes clés de voiture sans me préoccuper des questions et de l’insistance de la brigade. Hors de question de les emmener avec moi, hors de question qu’ils m’évincent. J’étais là quand son imbécile de père est venu à la maison, je sais ce qui fait qu’il est parti. Je vais récupérer mon ami.

- Je vous tiens au courant ! dis-je en courant vers la sortie.

Une fois dans ma voiture, j’inspire profondément et tente de reprendre contenance. Me souvenir de ces moments n’a pas été chose facile et les émotions m’ont submergée tel un tsunami. C’était brutal et soudain, et le médecin avait sans doute raison quand il disait que le choc pourrait être difficile à encaisser au niveau émotionnel parce que je me sens d’autant plus à fleur de peau. Mais il n’est pas l’heure de penser à ça, je dois rejoindre Matt et m’assurer qu’il va bien, on verra plus tard pour mon bien-être personnel.

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