Chapitre 2

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Léana

Voici deux semaines que je suis de retour à la colocation. Enfin, de retour pour mes camarades, car pour moi c’est davantage une arrivée. Selon les gars, j’ai vite repris mes habitudes et je les mène à la baguette, comme à l’époque. Il est vrai que j’ai facilement trouvé une complicité avec mes deux collègues, colocataires et apparemment amis. Ils sont tous les deux adorables avec moi et je sens qu’ils sont tout aussi déstabilisés par la situation que moi.

Le lendemain de mon arrivée, lorsque je suis sortie de ma chambre pour le petit-déjeuner, ils étaient tous deux assis sur les tabourets du plan de travail et, lorsque je les ai salués de la main pour leur dire bonjour, ils se sont regardés, puis se sont levés pour me faire une bise chacun sur une joue. Il semble que ce soit l’habitude. Si cela m’a fait vraiment bizarre sur le coup, c’est déjà redevenu une habitude, qui n’est pas désagréable. Après tout, qui refuserait d’être prise en sandwich entre deux beaux trentenaires aux petits soins !

Ce matin, alors que je sors de la buanderie au premier étage, j’aperçois la chambre de Matt à travers la porte ouverte.

- Matt ? dis-je doucement en passant la tête.

Pas de réponse. Prise de curiosité, j’entre dans la pièce, éclairée par une large fenêtre. Le lit est à-même le sol, sur un sommier à pieds bas. Une guitare est posée sur les draps défaits, des fringues reposent sur un vieux fauteuil en cuir usé près de la fenêtre. Je me sens bien ici, le lieu me semble familier alors que je n’y suis pas entrée depuis mon arrivée. Je m’assieds sur le bord du lit et gratte les cordes de la guitare quand une image m’apparaît.

Je me lève d’un bon et court sur le couloir en mezzanine.

- MATTHEW !!!!

- Quoi ?! Tout va bien ?! panique-t-il en montant les marches deux par deux.

- Matt je… Je crois que je me souviens de quelque chose !

- Quoi ? De quoi est-ce que tu te souviens ? dit-il en me prenant les mains.

- Est-ce que tu as essayé de m’apprendre à jouer de la guitare ?

Ses mains serrent les miennes et un sourire apparaît sur son visage.

- En effet. C’était il y a quelques mois et tu as bien failli jeter ma guitare à travers la pièce, rit-il.

- Matt… Matt tu veux bien qu’on rejoue la scène ? dis-je en mimant des guillemets.

- Viens.

Il m’entraîne dans sa chambre, s’installe au bord du lit et tapote la place entre ses jambes pour me faire signe de m’asseoir. Je m’exécute et Matthew pose la guitare sur mes genoux en collant son torse contre mon dos. Un frisson me parcourt de la tête aux pieds quand son souffle chaud caresse ma nuque.

- Il faut que tu sois patiente, on n’apprend pas à jouer de la guitare en dix minutes, dit-il en positionnant mes mains dessus.

J’acquiesce et suis ses instructions au pied de la lettre pendant l’heure qui suit avec une furieuse impression de déjà-vu mais aucun souvenir clair.

- Bon sang tu joues aussi mal que la dernière fois, s’esclaffe Paul en entrant dans la chambre.

- Vas te faire foutre, dis-je en lui tendant mon majeur.

- Et tu réagis de la même façon que la dernière fois que je te l’ai dit, rit-il.

- Paul, Léa s’est souvenue que j’avais essayé de lui apprendre la guitare !

- Oh… Mais c’est génial ! s’enthousiasme-t-il à son tour en venant s’asseoir par terre près du lit.

- Oui enfin, vous savez, ce ne sont pas des souvenirs précis… C’est un peu comme une photo qui s’imprimerait dans mon esprit, avec une émotion, un sentiment.

- C’est déjà mieux que rien, murmure Matt en embrassant mon épaule.

Il se fige comme s’il venait de faire une bêtise. Moi, j’ai l’impression que tout mon corps vient de se réveiller d’un long sommeil et je tente de ne rien laisser paraître. Une nouvelle impression de déjà-vu s’empare de moi.

- Bon, et donc au bout d’une demi-heure environ à galérer, tu t’es énervée et tu as menacé la vie de ma Gibson.

- J’ai vraiment menacé ton bébé ?

- La femme de ma vie tu veux dire !

Il attrape sa guitare et la câline de façon théâtrale, ce qui me fait rire. Puis il me regarde et une expression de tristesse passe dans ses yeux un instant.

Matthew

Trois mois plus tôt

Léana sort de la buanderie dans son petit short en jean sexy qui me rend dingue et entre dans ma chambre avec un panier de linge.

- Tu as encore laissé tes fringues traîner dans le sèche-linge Matt, dit-elle en fronçant les sourcils.

- Désolé ! J’ai totalement zappé.

Je pose ma guitare derrière moi sur le lit et me lève pour lui prendre le panier des mains mais elle ne m’en laisse pas le temps et le renverse à ses pieds.

- Tu es sérieuse là ?

- Très. C’est la troisième fois en quinze jours. Si vous cherchez une femme de ménage, mettez une annonce dans le journal, parce que ce n’est pas sur ma fiche de poste de coloc.

Je l’attrape et la soulève dans mes bras puis la laisse tomber sur le lit avant de l’y rejoindre. Elle écarte les cuisses pour me laisser m’imbriquer contre elle et referme ses jambes autour de mes hanches.

- Je ne crois pas que petite-amie soit dans ta fiche de poste non plus.

- Tu as raison, qu’est-ce que je fous là ? dit-elle en me repoussant gentiment.

- Tu ne peux pas t’en empêcher, réponds-je en l’embrassant dans le cou. Et moi non plus d’ailleurs.

Léa glisse ses doigts dans mes cheveux en se cambrant contre moi alors que ma langue laisse un sillon humide dans son cou.

- Tu m’apprends à jouer de la guitare ?

- Hum… Ouais, quand tu veux, dis-je en tirant sur son débardeur pour découvrir son soutien-gorge.

- Maintenant alors.

Je relève la tête et fronce les sourcils.

- Maintenant ? Sérieux ?

- Ouais, j’ai envie.

- Moi aussi j’ai envie, mais pas de ça, soupiré-je en nichant mon nez entre ses seins.

- Matt s’il te plait ! Et puis Paul est en bas, la porte est ouverte.

- On s’en fout !

- Tu t’en fous qu’il m’entende gémir et me voie nue ?

Je grogne. Je pourrais arracher les deux yeux de Paul rien que parce qu’il reluque systématiquement son décolleté chaque matin. Ce n’est qu’un homme, j’en fais autant après tout. Mais je pourrais le tuer quand même parce que cette femme est à moi.

J’embrasse Léa sur le bout du nez et me redresse. Je m’installe sur le bord du lit et lui laisse une place entre mes cuisses, et entre mes bras. Lorsqu’elle colle son dos contre mon torse, je dépose un baiser sur son épaule nue puis ma guitare entre ses mains. Je l’aide à la prendre en main et lui explique les bases, puis lui montre un accord. Elle est vraiment nulle mais elle rit et j’adore comme son corps vibre contre le mien. J’en profite pour lui caresser les hanches, les bras, couvrir ses épaules et son cou de baisers mais elle reste concentrée sur la guitare. Au bout d’une grosse demi-heure, Paul débarque.

- Bon sang, tu joues vraiment comme un pied !

- Vas te faire foutre Paul, lui répond-elle en lui tendant son majeur.

- Matt, tu es un piètre professeur.

- Vas te faire foutre Paul, je lui réponds en tendant mon majeur à mon tour.

- Vous êtes vraiment méchants avec le meilleur coloc des trois, ça me déprime, soupire-t-il exagérément avant de faire demi-tour.

- On t’adore quand même, Paulo ! crie Léa en riant.

Elle se concentre à nouveau sur l’accord puis finit par se lever en bougonnant.

- Ça me gonfle ! C’est nul la guitare.

- Non, c’est toi qui es nulle, bébé, ris-je alors qu’elle me fusille du regard.

- J’ai envie de l’envoyer contre un mur !

- Quoi ?! Ça ne va pas la tête ! Pas touche à la femme de ma vie !

Elle éclate de rire alors que je lui prends ma guitare des mains pour la câliner, puis elle tourne les talons pour sortir de la chambre. Je repose ma guitare à sa place, en sécurité loin des mains de Léa qui veulent sa mort.

- Merci pour le cours, tu me diras combien je te dois.

- Tu n’auras qu’à me payer en nature, dis-je en la rattrapant et en l’enlaçant par derrière.

- Oh, je ne voudrais surtout pas que tu trompes la femme de ta vie, chéri !

Je la retourne dans mes bras et glisse mes mains sous son débardeur pour venir caresser ses reins. Elle frissonne contre moi et pose ses mains sur mon torse.

- Il n’y a qu’une femme dans ma vie et elle a un foutu caractère qui me donne envie de lui sauter dessus H-24.

- Une guitare n’a pas de foutu caractère Monsieur Wilson, sourit-elle malicieusement.

- Arrête de jouer et embrasse-moi.

Léana passe ses bras autour de mon cou et dépose un chaste baiser sur mes lèvres. Elle me sourit et me regarde avec tellement d’amour que j’oublie tout ce qui ne tourne pas rond dans ma vie, tous les emmerdes avec ma famille. Il n’y a plus qu’elle et moi, ce nous qui me fait tant de bien. J’attrape sa nuque et colle ma bouche sur la sienne pour l’embrasser avidement, comme si ma vie en dépendait.

****

Aujourd’hui

Je suis sorti de mes pensées par Paul qui se racle la gorge. Je pose ma guitare sur son socle et me passe la main dans les cheveux nerveusement. Ça me tue que Léa ne se souvienne de rien nous concernant, parce que mes souvenirs à moi sont intacts et forts, que j’ai envie de la retrouver, que je m’inquiète pour elle et pour notre avenir ensemble. Et si elle ne se souvenait jamais ? Pourrais-je la faire retomber amoureuse de moi ?

Le médecin nous a dit d’y aller doucement avec elle. De ne pas chercher à tout prix à la faire se souvenir. Il faudra du temps. Quand je lui ai expliqué la situation nous concernant, il m’a dit que je devais faire comme je l’entendais, mais qu’il fallait éviter les chocs émotionnels. Est-ce que lui dire qu’on sort ensemble depuis bientôt un an alors qu’elle n’a aucun souvenir de moi autrement qu’en tant que collègue c’est un choc ? Parce que je pourrais ajouter que je connais chaque centimètre carré de sa peau, chaque grain de beauté, chaque petite cicatrice sur son corps. Je pourrais aussi lui dire que j’ai pris le temps d’y découvrir chaque zone érogène, que je connais son goût et son odeur pour l’avoir fait jouir avec ma bouche des dizaines et des dizaines de fois. Je suis dingue, je la ferais fuir à coup sûr !

Alors j’ai fait le choix de ne rien lui dire. D’attendre, de l’aider à se souvenir. Léana est une personne forte, mais elle est aussi méfiante. Je sais qu’elle a confiance en Paul et moi parce qu’elle ne se laisserait pas approcher si ce n’était pas le cas. Elle a trop souffert quand elle vivait avec son ex. Je devrais peut-être lui dire que je sais pour cette période de sa vie, qu’elle cache à tout le monde car la honte la ronge.

Et puis j’ai peur qu’en lui disant que nous étions ensemble, elle s’oblige à vivre des moments avec moi pour se souvenir. Qu’elle ne ressente pas ce qu’elle ressentait auparavant mais se contraigne à être avec moi dans l’espoir que cela lui rappelle ce qu’elle a oublié. En clair, j’ai peur que ses intentions, bien que compréhensibles, ne reflètent pas des sentiments amoureux.

- Matt, tout va bien ?

La douce voix de Léa et sa main posée sur mon avant-bras me ramènent à la réalité. Elle a l’air inquiète, ce qui me donne envie de la serrer contre moi. Je crois que Paul a compris, une fois de plus, que je m’étais perdu dans des souvenirs qui n’appartiennent plus qu’à moi, parce qu’il prend la situation en main.

- Et si on se faisait une soirée pizza ?

- Amen ! répondons-nous en cœur avant de rire.

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