Chapitre 8 : Au-delà des terres connues (2/2)

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Les rumeurs propageaient-elles la vérité ? Pas du tout ! Jamais les légendes ne devenaient vraies ! De la fiction, des contes racontés pour aider les enfants à s’endormir… Pourtant, elle ne mentait pas. Son regard et son ton indiquaient une sincérité irrévocable. Ça ne pouvait pas être pire.

— Ces monstres ne ressemblent en rien de ce que vous imaginez, poursuivit Elmaril. Les villageois nous en ont déjà un peu parlé. Ils n’ont pas osé tout dire, pour peu qu’ils s’y connaissent. Moi-même, je ne sais pas comment vous les décrire. Ils sont deux fois plus grands que les plus grands d’entre nous… Ils ont quatre pattes pourvues de griffes mais peuvent se dresser sur deux. Leur pelage et leur carrure s’apparentent aux ours. Leur gueule ressemble à celle d’un loup, avec un museau plus allongé et des crocs plus acérés. Pour finir, leur force est incroyable et leur vitesse rivalise avec celle des chevaux. Nous les avons appelés « Kaenum ».

Cette description glaça le sang de Stenn… Ce nom avait une signification pour lui ? Bien sûr, puisque ça devait venir de l’Ancien Ertinois ! Ma tante se réfugia dans les bras de son mari, des tressaillements hérissant ses poils. Margolyn se planqua derrière Ralaia, une vive sueur brillant sur son front, mais cette dernière la repoussa. Des Kaenums ? C’était insensé, ridicule ! Mais les autres la croyaient, même les mages, surtout les mages. Je m’étais assez enfermé dans mes idées. Ils avaient raison, tous autant qu’ils étaient !

— Pourquoi tu ne nous préviens que maintenant ? réprimanda Gurthis.

— Parce que j’aurais pu vous décourager, répondit la guerrière en haussant les épaules.

— Nous décourager ? Pour qui nous prends-tu ? Nous sommes conscients des dangers ! Il fallait nous parler de ces monstres dès le début. Nous aurions pu nous protéger.

— Il n’est peut-être pas trop tard…, proposa Jaeka.

— Ah, reprit Elmaril, vous voulez savoir comment s’en débarrasser ? Par les méthodes habituelles j’imagine. Pendant notre exploration des lieux, nous avions réussi à en tuer quelques-uns. Mais ils étaient isolés et nous nous battions à plusieurs contre un. Ils se rassemblaient en meutes, aussi..

— Nous ne devons pas perdre notre temps à les affronter ! clama Erak. Même si nous en venons à bout, ils pourraient nous blesser, ou pire encore…

— Vous préférez les fuir ? Ce sera très difficile de les éviter. À votre avis, pourquoi les villageois nous ont dit de faire attention ? Escalader Temrick sans en trouver tiendrait du miracle.

Décidément, cette femme savait manipuler les mots pour nous effrayer. Elle exagérait, il n’y avait pas d’autres explications possibles ! Je n’avais jamais entendu parler d’eux ! Jamais !

Je devais tirer le vrai du faux. Autant supposer qu’ils existaient pour ne pas être déçus. Je relevai les yeux et pris le risque de fixer la sauvage.

— Quand risquerons-nous de les croiser ? osai-je demander.

— Bientôt, déclara Elmaril. Ils rôdaient aux pieds de Temrick et aux alentours.

— Nous le saurons bientôt, coupa Erak. Nous nous sommes assez attardés ici. Partons, et redoublons de prudence.

Personne ne voulait ajouter de commentaires. Elmaril avait choisi le dernier moment pour nous prévenir. C’était compréhensible, le temps ne suffisait pas à s’y préparer ! Rien ni personne ne nous y formait.

Nous remontâmes sur nos montures et trottâmes vers le nord. Curieusement, les heures suivantes furent plutôt calmes. Nos chevaux parcouraient tranquillement le chemin que nous leur imposions. À l’affût du danger, nous évitions les zones à risque et tâchions de ne pas nous exposer. Plus de peur que de mal !

Au-delà de nos craintes, il existait un fait indéniable : nous nous rapprochions de Temrick. Mais des obstacles se trouvaient entre nous et cette chaîne de montagnes. Nous devions encore la traverser pour atteindre notre objectif. Et seulement à ce moment nous deviendrions les héros de notre pays !

Le soleil rejoignait son zénith lorsque nous nous engouffrâmes dans un petit bois. Des épicéas persistants s’étendaient sur une grande distance. Voilà, nous étions discrets ! Nous l’étions ! Je tremblais pourtant, de tout mon être, de tout mon corps. Notre sécurité était assurée ! Gurthis, Ralaia, Erak et Jyla restaient attentifs au moindre souffle, aux infimes bruissements.

Un ruisseau, signe de vie et de bienveillance ! Nos animaux s’y abreuvèrent, et après cette brève pause, le chemin devint légèrement plus pentu. Aucun problème à notre montée, encore une fois ! La sérénité imprégnant les lieux était si authentique…

Soudain, je me rappelais des signes précis d’un danger imminent. Mon cheval se rebiffa et dressa ses oreilles en arrière. Une goutte de sueur glissa alors le long de ma tempe. Non, ce n’était pas vrai, c’était impossible… Les autres chevaux agissaient de même ! Ma tante arrêta le sien en vitesse et inspecta rapidement les environs.

— Nous devons faire demi-tour, conseilla-t-elle. Les chevaux commencent à paniquer.

Je resserrai la bride et m’interdis de me comporter en lâche. Il en allait de mon honneur ! J’avais accepté de prendre part à cette quête, moi, Bramil, ancien paysan, aujourd’hui guerrier au service de l’Ertinie ! Je pouvais prendre exemple sur Ralaia ! Elle avança son cheval contre l’indécision générale et nous fit signe.

— Elle a raison, renchérit-elle. Je perçois une présence hostile près de nous. Ne traînons pas ici.

— Vous proposez de fuir le danger ? s’irrita Elmaril. Comme vous voudrez.

— Nous ne savons pas encore combien ils sont, rejeta Erak. Je sais que je vous ai suggéré le contraire, mais nous pouvons peut-être les combattre !

Un terrible hurlement résonna à travers toute la forêt. Mes oreilles vibrèrent, des frissonnements m’arrêtèrent. La menace s’approchait. Elle existait réellement. Elle n’était pas le fruit d’une imagination débordante ni d’une déformation conçue par la peur.

Un peu de témérité, tout espoir n’était pas perdu ! Ensemble, nous pouvions les vaincre !

Les monstres surgirent à notre droite. La réalité dépassait de loin la description. De très loin. Rassemblés sur quatre pattes, ces Kaenums dévoilaient des crocs dégoulinants de bave et affûtés comme des lames. Grands et massifs, ils agitaient une queue étrangement fine et plantaient leurs griffes pointues sur le sol. Elmaril avait omis quelques détails… Leurs yeux injectés de rouge, l’épaisseur de leurs narines retroussées, c’était tout bonnement irréaliste ! Elle n’avait pas menti sur leur apparence de canidé farouche couplé à un pelage gris. S’ajoutaient leurs grognements continus, capables d’assourdir une garnison entière ! Cinq créatures de ce type occultaient ma vue. Cinq de trop. Était-ce la fin de notre voyage ?

— Fuyez ! hurla mon oncle. Fuyez le plus loin possible !

C’était la première fois, la première fois que son visage affichait l’horreur même. Ça voulait tout dire. Quand les Kaenums se dressèrent, nous n’eûmes aucune hésitation. La fuite, seule solution ! Nous contrôlâmes nos chevaux et les talonnâmes vers la direction opposée. Ils galopaient aussi vite que leur vigueur le leur permettait mais ils peinaient à les semer. Ils devaient nous emmener loin, loin de leurs crocs, loin de leurs griffes !

Mais ces monstres nous rattrapaient à vue d’œil.

Nos cœurs battaient la chamade au rythme de leurs hurlements.

Ces atrocités surpassaient nos idées reçues. Une unique solution nous offrait une chance de survie. Elle impliquait de renoncer au combat.

Impossible de les distancer ! Impossible de contrôler nos chevaux paniqués ! Ils galopaient tout droit, mais leur dispersion était imminente. Et le mien, il s’essoufflait trop vite ! Je risquai un coup d’œil derrière moi. Jyla tenta de les bloquer avec une impressionnante barrière de flammes. Insuffisant… Ils les contournèrent en un rien de temps, nous avions à peine pris de l’avance !

Un autre regard derrière moi. Trop tard… Stenn avait chuté de sa selle, un Kaenum s’était emparé de son animal. Il courait un grave danger !

— Il va se faire bouffer si on le laisse là ! beugla Gurthis.

Alors lui comme Elmaril ralentirent afin de s’enquérir de lui. L’improbable se produisit : précipitation et déséquilibre les firent tomber de leur cheval. Le soldat heurta le sol de son épaulière tandis que la guerrière se réceptionna de justesse. Miséricorde, ils étaient eux aussi exposés ! Ils luttèrent pourtant avec fierté.

— Je vais sauver Stenn ! annonça le militaire. Je vous rejoins après, ne m’attendez pas !

Une proposition difficile à accepter. Pas le choix ! Je n’osai même pas observer les conséquences de sa décision. Je vis juste Jyla et Arzalam s’arrêter brusquement. Grâce à leur magie, ils pouvaient contrôler leur cheval. Quelle aubaine…

Mon environnement, j’en perdais conscience ! Mes repères disparaissaient dans ce bois perdu aux confins du royaume. Les cris de nos chevaux, mêlés à ceux de ces créatures, formaient un tintamarre insupportable. Désorienté, je ne parvenais plus à diriger mon cheval. Qu’il ralentisse ! J’allais… Non ! Il glissa sur une pierre et je me vautrai par terre. Pas ça, pas maintenant ! Et la douleur, je ne la supportais plus !

Où étais-je ? Étendu sur le sol, bras et jambes écartés, au centre d’une lutte pour notre survie. Je devais me relever, me frotter les yeux, ma survie en dépendait. Ma survie… Une mort cruelle m’attendait après une vie improbable.

Mon cheval était condamné en poursuivant ainsi son chemin. Mais que faisait Jaeka ? Elle le talonna afin de le récupérer. Non, surtout pas ! Des Kaenums surgirent en face, comme s’ils venaient en renfort. Nous étions littéralement encerclés. La fuite n’était plus permise : il fallait résister ou périr.

Un hurlement s’échappa de ma bouche. Ma monture rencontra le premier monstre dans un hennissement. Il planta ses griffes sur les flancs et arracha sa tête d’un coup sec, juste devant les yeux de Jaeka ! Alors qu’elle était témoin d’une abomination, sa jument fut saisie à son tour. Ma tante s’écrasa sur le sol, et les Kaenums ne lui cédèrent aucun répit. Ils déchiquetèrent Nelora en deux, ses tripes se déversant sur son pantalon. Personne ne put retenir son cri. La pauvre, elle ne méritait pas de perdre ses fidèles animaux en si peu de temps ! Elle était elle-même en danger !

Ma chute m’avait fait mal, mais j’étais toujours apte à batailler ! Je me relevai et dégainai mon épée. Erak éperonna son cheval en passant à côté de moi.

— Sauve ma tante ! enjoignis-je. Je peux me débrouiller !

Bien entendu, mon oncle ne se découragea pas devant tant d’ennemis. Entre son épouse et sa monture, son choix se porta vers sa bien-aimée. Courage à lui ! Il s’arma de sa hache, bondit et porta un coup au Kaenum attaquant sa femme. Le tranchant incisa légèrement la peau de la créature, mais elle se dressait toujours face à notre chef, implacable comme jamais. Notre meneur se moquait bien des risques. Il était le héros du royaume !

— Je vous interdis de toucher à ma femme ! vociféra-t-il.

Il s’élevait contre l’adversité, pourfendant quiconque esquintait ses proches. Sa bravoure outrepassait nos espérances. Nous en avions bien besoin.

Sa vaillance ne suffisait plus. Nos chevaux mouraient les uns après les autres. Margolyn et Ralaia avaient sacrifié le leur, le malheureux servait désormais de nourriture à ces monstres affamés. La guérisseuse cherchait toujours la protection de l’archère, laquelle visait les ennemis à sa portée. Elle s’assurait également de la sécurité de son alliée.

— Reste derrière moi ! ordonna-t-elle. Nous aurons besoin de toi après le combat.

Non loin d’eux, Jyla et Arzalam projetaient des éclairs ou lançaient des boules de feu. Les armes de front fonctionnaient peu contre les Kaenums, l’utilisation de la magie était appropriée. Ils semblaient vulnérables aux sorts de destruction. Voilà leur point faible ! La victoire était possible !

— Ces Kaenums sont sur deux fronts, constata Arzalam. Je m’occupe de sauver Gurthis et Stenn, va aider notre chef !

Jyla acquiesça et fit changer son cheval de direction. Et Arzalam, lui, tint parole ! Il sauva Gurthis et Stenn des griffes de ces forces de la nature, projetant de puissants jets incandescents qui les brûlèrent instantanément. L’union nous fortifiait ! Elle avait aussi énervé les autres Kaenums…

Mes compagnons se battaient avec acharnement ou consolidaient nos défenses. Le regret et le chagrin n’y trouvaient aucune place. Oui ! Notre compagnie triomphait de tout une fois soudée ! Ces monstres, nous n’en ferions qu’une bouchée !

Encore que… J’étais isolé. La cible parfaite pour un Kaenum. Il me surmontait de toute son envergure et révélait des crocs très aiguisés. Cette créature incarnait mes cauchemars : intimidante, massive et dangereuse. Assez pour me dérober ? Non, bien sûr que non ! Il fallait que je me batte comme un guerrier, que je prouve ma valeur à tous. Aucun tremblement ne me paralysait, l’ardeur du combattant m’animait.

Je brandis mon épée et rugis en position offensive. Le moment décisif approchait. À mon coup d’estoc, ses griffes entrechoquèrent ma lame dans une pluie d’étincelles. Nous échangeâmes quelques coups, face à face. Je tentai de percer ses défenses mais il frappa mon poignet droit. Mon arme s’était échappée de mes mains ! Je plongeai de biais pour la ramasser. Je n’aurais pas dû… Ses crocs se refermèrent sur mon bras gauche.

Quelqu’un… Quelqu’un ! Du sang dégoulinait de mes veines tranchées ! Je pouvais encore sauver mon bras si je déployais assez de force ! Mais j’avais besoin d’aide ! Mes compagnons, ils étaient où ?

Elmaril était là, à ma gauche. Elle ne s’était pas armée de sa lance et semblait m’avoir rejoint par hasard. Elle toisa mon assaillant, une mine sérieuse assombrissant ses traits. Mon seul espoir.

— Elmaril ! suppliai-je. Par pitié, retire mon bras ! Sauve-moi !

Elle ramassa mon épée, resserra ses doigts autour de mon bras. Elle allait me sauver, me délivrer de cette créature. La douleur allait disparaître !

J’entendis mon épée zébrer l’air à une vitesse inouïe. Ce que je redoutais se produisit alors. Elle me coupa le bras.

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