Chapitre 6 : Le départ (2/2)

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Les jours suivants levèrent mes doutes et en créèrent d’autres. Personne ne voulait subir la frustration de ne pas connaître ses compagnons de route. Or, j’en connaissais déjà certains de nom, autant m’y intéresser maintenant que je les côtoyais au quotidien.

Jyla se confiait peu sur les méfaits de sa mère et ne souhaitait pas y revenir. Arzalam décida enfin de s’intégrer un minimum et narra ses pérégrinations. Ralaia l’imita le jour d’après. Bramil insista même pour que je raconte mes triomphes qu’il jugeait glorieux. Je m’efforçai d’être le plus modeste possible, mais mon neveu renchérissait à tout va. Ces récits égayaient nos soirées et nous faisaient oublier temporairement les enjeux. Ils étaient agréables à défaut d’être indispensables, même si toutes les langues ne se déliaient pas.

La première semaine se passa sans encombre. Jours et nuits s’enchaînaient au rythme imposé aux montures. Tout était trop calme… Pour combien de temps ? À mesure que nous progressions sur le territoire, les dangers se multipliaient, mes voyages me l’avaient appris. Un présage négatif mais justifié.

Nous traversâmes plusieurs zones boisées après les plaines. Les épicéas et mélèzes jalonnaient à perte de vue la forêt que nous parcourions. Ces sublimes conifères définissaient pour certains un territoire propice au voyage. D’accord, en chassant le gibier, nous conservions des provisions pour plus tard. Mais d’expérience, les forêts recelaient souvent des embûches insoupçonnées. Mieux valait ne pas trop s’y attarder. Il nous fallut quand même deux jours pour la franchir.

Le soleil était en train de décliner lorsque nous en atteignîmes l’orée qui donnait sur une vaste plaine. À l’horizon, les premières collines embrassaient la grande étendue de terrain. La broussaille parsemait leurs flancs autour des persistants sapins. Je changeai d’avis au dernier moment alors que j’étais prêt à m’y diriger. Consultant Jaeka et les deux soldats, je jugeai plus prudent d’y installer le campement.

Nous déchaussâmes nos étriers, nous nous laissâmes glisser le long du flanc des chevaux et nous attachâmes leurs rênes sur les troncs. D’emblée, mon épouse s’assura de leur forme impeccable en examinant la qualité du fer et leurs pieds. Le ciel s’obscurcissait tandis que nous préparions nos duvets enroulés derrière les selles. Dès qu’il eut déposé le sien par terre, Bramil annonça :

— Je me charge de récolter du bois pour le feu !

Sa dévotion pour notre groupe l’incita à faire volte-face. Ralaia le bloqua après quelques pas.

— Nous n’allumerons pas de feu ce soir, décida-t-elle.

Mon neveu s’immobilisa, offusqué. Bien sûr, cette archère aimait donner des ordres, mais Bramil détestait en recevoir d’autres personnes que moi.

— Tu n’es pas la cheffe du groupe, répliqua-t-il. Et puis d’abord, pourquoi nous ne pourrions pas faire de feu ?

— Parce que nous serions repérés à cause de la fumée, répondit Ralaia en le fixant méchamment. Si ton oncle a choisi de dormir ici et non dans la plaine, ce n’est pas pour rien. Plus nous avançons vers le nord et plus nous nous exposons aux dangers. Jusqu’à présent, cette expédition a été beaucoup trop calme. Il vaut mieux agir avec prudence, tu ne crois pas ?

Cette remarque interloqua mon neveu. Ralaia s’attribuait une autorité qui me laissait dubitatif. Une simple semonce de ma part suffirait à la calmer, mais ses suggestions étaient intéressantes. Je voulus intervenir lorsqu’elle interpella les mages.

— Vous savez générer des orbes lumineux ? demanda-t-elle.

— Comme tous les mages, dit Jyla. Tu veux que j’en fasse une ? Je peux contrôler la lumière émise, mais il en faut une certaine intensité pour tous nous illuminer. Autrement dit, tes espoirs de discrétion ne seront peut-être pas réalisés.

— Il faut faire des compromis, concéda Ralaia.

Sur ces mots, Jyla chuchota quelques mots à Arzalam puis invoqua une sphère blanche et flottante. Elle la contrôla de son index et l’amena au milieu du cercle que nos duvets formaient. La lueur s’opposait à l’obscurité latente des alentours sans être éblouissante pour autant. Toujours aux aguets, l’archère n’exigea plus rien, sinon la quiétude.

Nous ne pûmes entrevoir correctement la voûte céleste à cause de la hauteur des conifères. Enroulant mon bras autour des épaules de ma femme, je me focalisai sur mes compagnons. Un moment de tranquillité était tout à fait bienvenu en ces circonstances.

Nous dégustions un repas simple, composé de pain de campagne, de fruits charnus et secs, de viande froide et de fromages. J’interdis à mes compagnons de trop se nourrir et personne ne protesta. Dans les sommets enneigés, nous risquions fort d’en manquer, même la chasse nous aiderait peu…

Repu, je désirais m’allonger pour me dérober de la conversation. Ralaia avait ravivé les tourments de tout le monde. J’avais entendu que Gurthis l’estimait indisciplinée et l’épisode de la rivière semblait prouver ses dires. Pourvu que cela ne devienne pas un problème par la suite. J’avais souvent collaboré avec des soldats par le passé, mais ceux-ci différaient de leurs camarades, même le vétéran, en y repensant. Au moins, pour le moment, les autres membres m’écoutaient. Les ambitions personnelles ne s’étaient pas encore manifestées.

Stenn n’avait rien mangé à l’exception d’un morceau de pain, au contraire de Margolyn. Cette nuit-ci, des tremblements l’immobilisaient, il ne nous lâchait jamais des yeux. Il secouait tout le temps les pans de sa veste et promenait son regard partout. Son attitude entraîna des râles chez ses deux voisines.

— Hé, tu m’agaces avec tes manies, Stenn ! tempêta Margolyn. Tu veux bien arrêter ?

Le cartographe écarquilla tellement les yeux que certains se retinrent de rire. Margolyn ne ménageait pas ses propos, c’était peu de le remarquer. Gurthis et Jyla la foudroyèrent du regard : toujours là pour la réprimander quand elle se plaignait. Ralaia se moqua d’elle plus subtilement puis dévisagea Stenn avec dédain. Personne ne devait dépasser les bornes !

— Tu es choqué pour si peu ? méprisa l’archère. Tu n’es pas prêt pour ce qui va suivre, alors.

— J’escompte juste un peu de respect à mon égard, bégaya l’intellectuel. De surcroît, Ralaia, tes avertissements m’ont beaucoup affolé. L’étape principale de notre expédition se situe encore loin de notre position. Pourquoi souhaites-tu nous effrayer davantage ?

La soldate ricana. Elle cachait vraiment des secrets, ou bien son comportement s’était forgé par des années d’insubordination. Il me fallait intervenir, j’étais resté trop passif. Pourquoi Jaeka m’empêcha de me redresser en me caressant l’épaule ?

— Comme je l’ai dit, expliqua Ralaia, je ne veux pas que le voyage devienne une routine. La conseillère nous avait bien prévenus que le chemin serait truffé de dangers. Je ne parle pas seulement de Temrick : l’Ertinie n’est pas un royaume totalement paisible, nous devons nous méfier en permanence.

— Ça te tient autant à cœur ? lâcha Gurthis. Tu détestes obéir aux ordres, mais tu aimes bien te considérer comme la meneuse, à ce que je vois.

— Quoi que tu penses, se défendit l’archère, je tiens à protéger le royaume. Nous n’avons pas la même méthode. Par exemple, tu ne quittes jamais cette guerrière du regard.

Quand elle fut évoquée, Elmaril fixa Ralaia et marmonna une phrase dans sa langue natale.

— Tu n’as pas oublié que Stenn maîtrisait l’Ancien Ertinois ? s’immisça Bramil. Pourquoi parler dans ta langue ?

— Parce qu’elle a plus de charme que la vôtre, lâcha Elmaril. Je ne dois pas oublier nos racines.

— Puisque tu évoques le sujet, insista Ralaia, nous devrions en savoir plus sur toi. Tu n’as rien à nous cacher, n’est-ce pas ?

— J’assume l’appartenance à mon clan et toutes nos actions, se targua Elmaril.

— Dans ce cas, je suis certaine que tes compagnons aimeraient savoir comment les deux clans se sont formés. Je me demande sérieusement : pourquoi cette séparation entre les hommes et les femmes, alors que vous menez un combat identique ?

Un court silence s’ensuivit. Elmaril n’avait aucun intérêt à mentir : nous pourrions savoir si les rumeurs racontaient la vérité. Apprendre une partie de l’histoire du royaume était toujours instructif. La guerrière chercha ses mots avant de nous raconter sa version des faits :

— Si vous y tenez, mais vous avez déjà une idée de la réponse. Quand j’étais petite, on m’a racontée que les Carôniens ont envahi l’Ertinie par soif de conquête. Une guerre de courte durée concentrée sur les villes principales. Des groupes de paysans se sont insurgés pour repousser l’envahisseur mais ils sont intervenus trop tard. Le clan principal était dirigé par Nyleï et Dunac, deux illustres guerriers de cette époque. Ils agrandissaient leurs rangs par des méthodes différentes et leurs objectifs n’étaient pas les mêmes. Ils avaient commencé à se battre que la population avait déjà accepté le nouveau système. Les deux chefs voulaient reconquérir les villes, mais ils se disputaient sur la manière de s’y prendre. Alors ils se sont séparés en deux clans : Nyleï dirigeait le premier, uniquement composé de femmes. Dunac était devenu le chef du second groupe, exclusivement masculin. Depuis ce jour, leurs membres se sont mis à vouer une haine sévère envers l’autre sexe. Même après la mort de leur chef, les clans ont continué de se battre entre eux en plus de s’opposer au système.

Elmaril s’interrompit et but une gorgée d’eau de sa gourde. Visiblement, elle n’avait pas l’habitude de parler autant. Moi, je restais bouche bée… Où avait-elle maîtrisé tout ce vocabulaire, dans notre langue en plus ? Les sauvages étaient peut-être plus civilisés que les militaires le prétendaient… Insatisfaite, l’archère ne nous laissa pas le temps de digérer toutes ces informations.

— Excuse-moi, mais la séparation du clan en deux me semble assez stupide, racontée ainsi. Vos groupes ont vraiment tenu si longtemps ? Incroyable. Vous êtes des centaines, un ou deux milliers tout au plus. Comment faites-vous pour recruter ?

— Ils n’ont pas besoin de savoir, dit Gurthis.

L’archère effleurait un sujet sensible qu’Elmaril n’eut aucune gêne de dévoiler. J’avais déjà ma petite idée concernant leurs recrutements, mais d’autres soupçons furent confirmés.

— Oh, nous avons l’embarras du choix, déclara la sauvage. Au cours de nos pillages, nous capturons tous ceux que nous pouvons. Les jeunes filles peuvent adhérer à notre cause avec un peu d’effort. Sinon, certaines de nos femmes sont choisies pour se reproduire avec les hommes fertiles et mettre au monde une future recrue, si c’est une fille, évidemment. Elles sont élevées selon les valeurs traditionnelles et on leur enseigne le maniement des armes dès leur plus jeune âge. Entre sœurs d’armes, nous vivons comme des nomades, de campement en campement. Nous vivons ensemble jusqu’à la mort et coopérons toujours contre nos adversaires.

— Qu’advient-il des bébés masculins ? coupa l’érudit.

Elmaril ne répondit pas. Que conclure de ce silence ? Il était plus révélateur que bon nombre de mots. Bramil et Stenn reculèrent, parcouru de frissons. Jaeka et Margolyn restèrent bouche bée, prêtes à se réfugier auprès d’une silhouette salvatrice. Mais j’ignorais comment les protéger d’une telle influence. Personne ne le pouvait.

La main de Gurthis vola alors à la poignée de son espadon, le visage distordu de rides haineux. Sa douleur était compréhensible… Majesté, votre choix s’était porté sur un soldat qui exécrait les clans plus que n’importe qui. Je me relevai aussitôt : il ne devait commettre aucun acte fâcheux.

— Il suffit ! tonnai-je. Elmaril en a assez dit. Nous connaissons ses antécédents, il n’y a rien à ajouter. Nous nous assurerons qu’elle ne perpétue plus de violence au nom d’une idéologie douteuse.

— Je n’ai pas tout dit, osa la guerrière. Nos équivalents masculins commettent pire encore. Par exemple, pour recruter, ils doivent capturer plus de femmes fertiles. Ils se font plaisir à violer des jeunes filles…

— Ça ne justifie rien, rétorqua l’archère. Vous vous croyez plus honorables à vous en prendre aux jeunes garçons ? Aucun clan ne vaut mieux que l’autre. Les ancêtres dont vous prétendez défendre les valeurs auraient honte de vous. Personne de sain d’esprit ne violerait, tuerait et pillerait à outrance. Pour couronner le tout, votre haine des hommes est immonde ! Laisse-moi te dire une chose, Elmaril : aucun être humain ne mérite le traitement que vous leur infligez. Massacrer des gens à cause d’une idéologie insensée est la preuve de votre absence d’humanité. Nous sommes civilisés, contrairement à vous. Jamais nous ne rejetons des personnes à cause de leur sexe ou de leur origine.

— Taisez-vous ! répétai-je. Je ne veux plus rien entendre ! Le passé n’importe plus maintenant, nous devons aller de l’avant ! Alors cessez de vous disputer ! Nous aurons besoin de tous les membres du groupe, même ceux au sens moral infâme. Reposons-nous, maintenant. Nous avons assez discuté.

— Oui…, ajouta Jaeka. Nous avons un objectif commun. Pas de dispute…

Mon intervention était dure mais nécessaire. Les deux femmes prolongèrent leur opposition par un regard acéré et un renâclement, puis ma volonté fut enfin écoutée. Il m’était difficile d’accepter une personne comme Elmaril au sein de notre groupe. Cependant, le choix ne nous avait pas été offert. Je savais désormais que les tensions s’intensifieraient au fil des jours. Mon devoir m’obligeait à les calmer. La réussite de notre mission en dépendait.

Plus aucun mot ne fut prononcé. Nous nous allongeâmes confortablement sous la chaleur de notre duvet. Jyla fit disparaître l’orbe, ce qui s’accompagna d’un geignement. Avant de m’endormir, je contemplai le ciel autant que je pouvais. La douceur de mon épouse m’aida à trouver le sommeil que je désirais tant. La fraîcheur de la nuit et la caresse du vent sur mon crâne contribuèrent à un court instant de plénitude. Je n’exigeais rien de plus.

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