13. Chris

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Alice est ma caution sociale, ma couverture. Elle me relie au monde et me normalise en surface. Elle me donne l’air d’être comme les autres, elle rassure. Son insouciance la rend aimable aux yeux de ceux qui se laissent porter dans la vie sans arrière-pensée, trop occupés à remplir le gouffre de leur existence pour vouloir remettre en question le mouvement qui les porte. Des grappes entières d’avortons sont ainsi pendues aux mamelles de la société. Ces monstres humanoïdes dociles et volontaires pompent inlassablement, à s’en étouffer, toujours plus avides à mesure qu’ils se gavent. Ceux qui inévitablement crèvent, écrasés la gueule ouverte, sont bien vites oubliés sous la masse qui prolifère.

Je les vois partout quand je sors parce qu’ils sont faciles à repérer. Et nombreux avec ça. C’est bien simple, ils pullulent. A chaque métro, dans chaque boutique, à chaque carrefour, ils avancent le regard vif, sûrs d’eux ou pire, contents, euphoriques même, saoulés par le vide infini de leur conscience. Ils se laissent aller, guidés par les normes, suivant un chemin balisé pour habiller le néant de leur vie. Ils ne cherchent pas à se justifier. Ils n’imaginent rien d’autre, ils n’écoutent que leur corps qui dicte ses désirs à leur égo paresseux. Leur égoïsme est d’ailleurs sans limite car ils n’agissent que pour eux-mêmes.

Ils nourrissent leur existence à coups d’images, de projections et de selfies. Ils avancent dans la rue en marchant droit devant eux, foncent dans ceux qu’ils croisent sans les voir, comme si la Terre ne tournait que pour eux. La misère ne les touche pas, elle n’existe pas vraiment, elle fait partie du paysage. Ils parlent fort parce que la portée de leur voix délimite leur monde, elle relate leurs exploits et construit leur légende.

Dans ce monde les autres ne comptent pas. C’est pour ça que je ne sors pas. Je ne veux plus avoir affaire à eux. Nous n’avons rien en commun et leurs petites histoires ne m’intéressent pas… J’ai déjà tellement de mal à me supporter moi-même que je préfère encore rester reclus, terré sous mon toit en attendant la fin de ce cauchemar. Je me réfugie dans les drogues douces pour tenir, de légers poisons qui distraient l’âme et font dormir.

Je viens de recevoir un texto d’Alice. Elle est dans le train et revient ce soir de chez ses parents. Elle me manque bien sûr, je ressens toujours comme un vide quand elle est loin de moi… Mais je ne peux pas m’empêcher d’éprouver une certaine appréhension à l’idée de la revoir. C’est surtout le quotidien qui m’inquiète… Passée la joie éphémère des retrouvailles, les habitudes viennent alourdir le moindre geste, la moindre intention. Elles s’ancrent de plus en plus profondément à mesure qu’on répète les mêmes actions. La spontanéité s’enlise, la surprise se fait rare et les alternatives ne sont déjà plus envisageables… La trivialité occupe alors tout l’espace et la vie rétrécit à vue d’œil.

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