Une torride étreinte

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 Rupert s'était tapé un sprint sur le trottoir roulant. Si bien que lorsqu'il s'arrêta sur le trottoir fixe, il faillit tomber à la renverse. Je le retins tout en gardant mes distances et lui lançai un regard noir. Essoufflé, il ne parvint à prononcer que quelques mots : yaourt, tournesol, odeur. Et puis il tomba raide mort. Un AVC, prétendirent les médecins. Bien sûr, j'y crus comme tout le monde au début. Mais lorsque je vins récupérer des affaires chez lui, à la demande de sa mère, je découvris une carte étrange glissée à l'intérieur d'un de mes bouquins. Vous savez, une carte d'un jeu de cartes, sauf que le langage utilisé m'était inconnu. Ça ressemblait à du chinois, sans en être.

 Je réfléchis longuement à ces trois mots qu'il avait prononcés avant de mourir, pensant qu'ils avaient une signification toute particulière. Des linguistes s'étaient emparé·e·s de la carte mais n’en avaient rien tirés, avec si peu de caractères. On avait étudié le matériau de la carte et puis en fait, il s'était avéré que c'était du vulgaire plastique. L'enquête s'était terminée et on avait conclu au canular, et on m’avait redonné le bout de plastique.

 Je rentrai chez moi et posai le maudit objet sur une étagère de ma bibliothèque, là où étaient entassés quelques paquets archaïques. L’IA de l’appartement l’analysa et m’annonça de sa voix neutre : « Vous avez retrouvé la dernière carte ». Effarée, j’aperçus alors le paquet au sommet avec le reste des cartes aux inscriptions presque chinoises. Comment diable était-il arrivé jusque dans ma bibliothèque ? « Merde alors, Rupert, c’est quoi ces conneries ? », fulminai-je.

 Je m’affalai dans le canapé et ordonnai à l’IA d’envoyer les autres cartes aux linguistes. Quelle chance iels avaient d’avoir encore une activité utile à la collectivité. Le robot ménager entra dans la pièce sans bruit, armé de ses 35 bras. Je soupirai. Tous les métiers qui avaient pu être programmés l’avaient été, ou n’allaient pas tarder à l’être. La linguistique en faisait partie. La révolution de l’automatisation intelligente n’était pas tout à fait terminée. Bien sûr, elle avait participé à déclencher la fin du capitalisme, non sans violence, mais plus personne ne mourait de soif ou de faim, ni ne dormait dans la rue. Seulement deux tiers de la population en avaient pâti. Je ricanai.

 J'avais été médecin. Mais force avait été de constater que nous avions été plus qu’inefficaces. A présent, un simple scan détectait en un claquement de doigt les anomalies, estimait avec précision la douleur ressentie ainsi que son seuil, mesurait l’angoisse et établissait le degré de perception de la personne par rapport aux autres. Il n’y avait plus besoin de relation de croyance-confiance entre un médecin et son patient. Les machines étaient bien plus performantes, quasiment omniscientes et elles proposaient toujours des solutions. Ça n’était pas plus mal. Les biais que la société nous inculquait depuis des millénaires faisaient de nous de mauvais médecins, non pas que je voulusse me défausser de toute responsabilité. Les personnes discriminées étaient bien mieux soignées qu’avant, c’était ce qui importait.

 Un des linguistes me cervophona la semaine d’après, complètement hystérique. Il avait travaillé en collaboration avec un cryptographe et ils avaient décrypté la première partie du code. La clé avait été une suite de degrés ainsi que de chiffres de positionnement. Après avoir effectué une rotation des caractères selon tel angle puis les avoir remis dans l’ordre, on obtenait effectivement des phrases en chinois simplifié, mais sans queue ni tête. Il fallait à présent trouver la deuxième clé.

 Le lendemain, la nouvelle avait été annoncée sur tout l’hémisphère sud. L’Australie et l’Afrique du Sud s’étaient alliées le siècle dernier afin de construire en cachette 52 supramoteurs dans l’hémisphère nord. Chacune de leur coordonnée était inscrite sur chacune des cartes du jeu de 54 cartes. Les deux « jokers » indiquaient l’emplacement des stations de lancement ainsi que des dates. Les Nations Unies avaient condamné les deux pays et lancé une enquête. L’organisation toujours inefficace ne s’était jamais mise d’accord sur une stratégie à adopter face aux apocalypses qui approchaient. Certains pays avaient voulu régler le problème malgré tout.

 Malheureusement pour tout le monde, le paquet de cartes destiné à la station de lancement numéro une avait été intercepté et remplacé par un faux paquet de cartes. Vous commencez à comprendre ?

 Les moteurs avaient été allumés trop tôt. Au lieu de s’éloigner du champ gravitationnel du soleil et d’épargner la Terre d’un climat trop rude en prenant la bonne trajectoire, on avait allumé les moteurs plein soleil. Il était impossible de faire marche arrière et trop tard pour décélérer. La planète n’avait pas de gouvernail.

 Rupert avait été un enquêteur brillant, mais surtout et avant tout, un gros con imbu de lui-même. Je ne l’avais pas connu par plaisir. Je ne savais pas s’il avait pris ça pour une blague où s’il avait agi sérieusement, mais il avait fait une grosse connerie. Où est-ce qu’il avait récupéré ce foutu jeu de cartes ? Et au nom de n’importe quel dieu, pourquoi l’avait-il placé chez moi en me mettant dans une situation des plus compliquée ? Avait-il vraiment effectué les calculs nécessaires afin de changer consciemment les dates ? J’étais presque sûre que oui. Il s’en sortait bien le con, avec son AVC. On allait rôtir comme des poulets en pleine ère glacière, parce qu’il avait jugé bon de condamner l’humanité.

 M'étant accommodée de cette funeste vérité, je m'assis sur mon balcon de banlieue à minuit, dégustant un yaourt, un bouquet de tournesol dans un vase au sol, une odeur de déclin dans les narines. J'espérais qu'il existât quelqu'enfer au milieu duquel Rupert serait torturé et humilié pour les milliers d'années à venir. Le soleil, un peu plus proche qu'avant, se levait et à présent, il attirait la terre pour une étreinte des plus torride.

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